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De l’écolieu Ă  la mairie : « l’engagement ne se rĂ©sume pas au mandat »

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De l’écolieu Ă  la mairie : « l’engagement ne se rĂ©sume pas au mandat »
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« On a entendu pendant la campagne que l’écolieu voulait prendre le pouvoir. » Camille Perrin se souvient bien de cette phrase, aprĂšs avoir organisĂ© une Ă©lection sans candidat dans sa commune en 2020. Elle Ă©tait en fin de liste et ne cherchait pas Ă  diriger qui que ce soit.

Et pourtant, l’imaginaire Ă©tait dĂ©jĂ  lĂ  : les nĂ©oruraux, organisĂ©s, coopĂ©ratifs, allaient « s’emparer Â» de la mairie. Ce malentendu dit beaucoup des projections et des craintes que peuvent susciter les habitants des Ă©colieux auprĂšs de certain.es habitants.es du cru.

Tout au long de l’annĂ©e 2025, une enquĂȘte menĂ©e au sein du rĂ©seau des oasis a cherchĂ© Ă  comprendre cette tension : « Pourquoi, alors que les Ă©colieux sont dĂ©sormais solidement implantĂ©s dans les territoires, leur engagement municipal reste mesurĂ© ? Â»

Le terrain parle. Et ce qu’il dit est plus subtil que les caricatures.

Ni retrait, ni conquĂȘte

Il y a un fait : les écolieux sont durablement installés dans les territoires ruraux avec plusieurs centaines de projets référencés à travers la France.

Leurs habitant·es y cultivent, construisent, accueillent et expĂ©rimentent de nouvelles façons d’appartenir au monde, plus soutenables. Ils apprennent Ă  dĂ©cider collĂ©gialement, Ă  gĂ©rer des tensions et entreprendre des projets collectifs qui prennent soin des individus autant que des finalitĂ©s.

Sur le papier, tout est rĂ©uni pour investir des mairies mais dans les faits, l’engagement municipal reste trĂšs mesurĂ©. Non par dĂ©sintĂ©rĂȘt mais parce que le rĂ©el est plus dense que les discours.

La vie en écolieu est exigeante : gouvernance interne, chantiers, entretien du lieu, décisions collectives, tensions, gestion des communs


L’énergie des habitant·es potentiellement intĂ©ressé·es par l’engagement municipal est dĂ©jĂ  largement absorbĂ©e par la vie de leur oasis. Ajouter un mandat municipal, c’est souvent ajouter une seconde journĂ©e de travail.

Oasis Grain&Sens – CrĂ©dit : Alexandre Sattler

Créer des liens

Dans un village, la politique n’est jamais abstraite, elle s’incarne dans les visages. S’engager, c’est prendre le risque de gĂ©nĂ©rer des tensions entre des nĂ©oruraux qui cherchent Ă  s’intĂ©grer et dont les projets ne sont pas toujours compris par le reste de la population, et des anciens qui voient chez ces nouveaux arrivants un potentiel « grand remplacement Â».

Yann Sourbier le sait. Co-Fondateur de l’oasis du Viel Audon, il a exercĂ© deux mandats dont un comme adjoint Ă  Balazuc de 2001 Ă  2014. Aujourd’hui, il ne se reprĂ©sente pas mais reste profondĂ©ment impliquĂ© dans la vie citoyenne en participant Ă  des commissions de la communautĂ© de commune ou de la commune (Projet Alimentaire de Territoire, rĂ©vision du PLUI, crĂ©ation de jardins pĂ©dagogiques ou partagĂ©s
).

« Il ne faut pas dĂ©barquer contre le maire en disant qu’il n’a rien fait. Il faut s’impliquer dans la vie quotidienne avec les habitants. Une fois reconnu pour ses compĂ©tences ou sa personnalitĂ©, on peut faire bouger les lignes. »

Il parle ainsi d’« aĂŻkido relationnel » : faire la vaisselle Ă  la kermesse, participer au comitĂ© des fĂȘtes, aller boire un verre au bar du coin


« Laisser le temps aux gens de se dire que nous ne sommes pas des Ă©colos-bobos, voire mĂȘme que nous sommes frĂ©quentables comme voisins ou collĂšgues. Et en tissant ces liens, en Ă©changeant sur les sujets du quotidien, le chasseur fera des efforts aussi, il ne chassera pas lors de certaines pĂ©riodes sensibles. Â» 

Cet « aĂŻkido » permet de construire des liens et mieux comprendre les enjeux de la commune.

Pour certain·es, l’échelon municipal semble contraint, voire paralysĂ© par des cadres administratifs lourds. Il peut exister une forme de scepticisme, parfois mĂȘme de rejet de l’engagement politique, perçu comme insuffisant face aux enjeux Ă©cologiques et sociaux.

Or cette reprĂ©sentation ne correspond pas toujours aux rĂ©alitĂ©s, car la commune dispose de leviers concrets : amĂ©nagement, urbanisme, gestion de l’eau, foncier, soutien aux initiatives locales, politique alimentaire, coopĂ©ration intercommunale, animation associative, dispositifs de participation citoyenne


Autant de vecteurs de transformation sous-estimĂ©s et pour lesquels il est possible d’aller au delĂ  des prĂ©rogatives donnĂ©es comme l’ont fait plusieurs communes participatives Ă  l’image de Poitiers et des assemblĂ©es dĂ©cisionnelles citoyennes.

Un pouvoir d’expĂ©rimentation

À Dieulefit, Camille Perrin n’a pas simplement occupĂ© un siĂšge au conseil municipal. Elle a portĂ© un projet ambitieux de SĂ©curitĂ© sociale de l’alimentation, inspirĂ© du rĂ©gime gĂ©nĂ©ral de 1946, Ă  une Ă©poque oĂč les caisses Ă©taient mutualisĂ©es et gĂ©rĂ©es localement.

L’idĂ©e : recrĂ©er une caisse commune permettant Ă  chacun·e d’accĂ©der Ă  une alimentation de qualitĂ©, dĂ©cidĂ©e collectivement. Aujourd’hui, trois salarié·es Ă  mi-temps travaillent encore sur cette expĂ©rimentation.

Mais les 6 annĂ©es d’exercice ont aussi rĂ©vĂ©lĂ© les limites du cadre municipal. « On manque de temps pour faire du participatif » [
] « Certains Ă©lus ont peur des critiques ».

Elle dĂ©crit des conseils municipaux oĂč beaucoup de dĂ©cisions sont dĂ©jĂ  arbitrĂ©es en amont, laissant peu d’espace Ă  une vĂ©ritable dĂ©libĂ©ration collective. « Faire acte de prĂ©sence alors que tout est dĂ©jĂ  dĂ©cidĂ©, ce n’est pas pour moi. »

Elle Ă©voque aussi des rapports de pouvoir plus silencieux : la difficultĂ© d’échanger d’égal Ă  Ă©gal avec des Ă©lus masculins plus ĂągĂ©s, la nĂ©cessitĂ© parfois de faire porter une idĂ©e par un homme pour qu’elle soit acceptĂ©e.

À cela s’ajoute une rĂ©alitĂ© structurelle : le manque de moyens dans les services publics et une fragilitĂ© permanente face aux critiques des habitant·es. Beaucoup d’élu·es, dit-elle, prĂ©fĂšrent Ă©viter les vagues. Elle, au contraire, aspirait Ă  plus de radicalitĂ© et plus d’écoute.

Pour autant, ces six annĂ©es n’ont pas Ă©tĂ© vaines. Elles ont transformĂ© sa maniĂšre d’agir.

« J’ai beaucoup Ă©voluĂ©. Avant, j’étais prosĂ©lyte, je pensais avoir raison. Aujourd’hui, avec mon travail sur la rĂ©solution de conflits, je cherche d’abord Ă  prendre soin de la relation. J’accueille ce que vit l’autre, mĂȘme opposant. Je vais dans le dialogue en gardant une ouverture Ă  ce que je pense. Ça vient de l’écolieu, et j’amĂšne ça dans la politique. »

Elle forme aujourd’hui au porte-Ă -porte et Ă  l’écoute active et ne repartira pas en 2026. Non par dĂ©sillusion, ni par retrait politique, mais parce qu’elle n’a plus la disponibilitĂ© nĂ©cessaire pour ĂȘtre Ă©lue, et parce qu’elle interroge lucidement sa place : « OĂč suis-je la plus efficace et la plus pertinente ? »

Pour elle, le format de la liste citoyenne participative, à lui seul, ne suffit pas. Il doit s’adosser à une vision politique claire. Son engagement continue, mais ailleurs, autrement.

S’engager, mais comment ?

L’enquĂȘte menĂ©e tout au long de l’annĂ©e 2025 montre une chose claire : l’engagement municipal ne se rĂ©sume pas au mandat. Il existe un espace entre l’inaction et la candidature, un espace stratĂ©gique et les oasis peuvent y occuper plusieurs fonctions structurantes.

D’abord, celle de facilitation : dans beaucoup de communes, les rĂ©unions publiques s’enlisent, les commissions s’essoufflent, les dĂ©cisions sont perçues comme dĂ©jĂ  prises. Les habitant·es d’écolieux ont l’habitude d’animer des espaces complexes : dĂ©cisions par consentement, clarification des rĂŽles, gestion des tensions.

Ils peuvent co-animer des commissions d’habitant·es, structurer des groupes de travail thĂ©matiques, proposer des formats d’écoute et de dĂ©libĂ©ration plus apaisĂ©s. Apporter de la mĂ©thode lĂ  oĂč il y a souvent de la confusion.

Ensuite, celle d’infrastructure dĂ©mocratique : une salle commune, une grange amĂ©nagĂ©e, une cuisine collective ne sont pas seulement des lieux de vie. Ils peuvent devenir des espaces d’assemblĂ©e, de consultation ou de dĂ©bat hors du cadre institutionnel. En milieu rural, ces lieux manquent parfois.

Il y a aussi un rĂŽle d’interface : entre Ă©lu·es et habitant·es, la relation est parfois fragile. Les Ă©colieux peuvent servir de tiers de confiance, accueillir des discussions sur des sujets sensibles, faciliter des rencontres qui ne trouvent pas leur place dans le formalisme municipal, des commissions citoyennes Ă  l’image de ce que propose Yann Sourbier.

Enfin, il y a l’engagement discret mais dĂ©cisif : participer soi-mĂȘme Ă  des commissions, soutenir une association locale ou un comitĂ© des fĂȘtes, contribuer Ă  l’écriture d’un programme, accompagner une campagne sans en ĂȘtre la figure visible.

Autrement dit, l’influence ne suppose pas toujours l’exposition. Les Ă©colieux savent faire ce que beaucoup d’institutions peinent Ă  stabiliser : dĂ©cider sans Ă©craser, gĂ©rer les conflits sans les nier, partager les responsabilitĂ©s, tenir un projet collectif dans la durĂ©e.

La question n’est donc plus seulement : « Faut-il ĂȘtre candidat·e ?, mais : oĂč est-on le plus utile pour le territoire ? Â»

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