De lâĂ©colieu Ă la mairie : « lâengagement ne se rĂ©sume pas au mandat »
La relĂšve et La peste7 min de lecture
« On a entendu pendant la campagne que lâĂ©colieu voulait prendre le pouvoir. » Camille Perrin se souvient bien de cette phrase, aprĂšs avoir organisĂ© une Ă©lection sans candidat dans sa commune en 2020. Elle Ă©tait en fin de liste et ne cherchait pas Ă diriger qui que ce soit.
Et pourtant, lâimaginaire Ă©tait dĂ©jĂ lĂ : les nĂ©oruraux, organisĂ©s, coopĂ©ratifs, allaient « sâemparer » de la mairie. Ce malentendu dit beaucoup des projections et des craintes que peuvent susciter les habitants des Ă©colieux auprĂšs de certain.es habitants.es du cru.
Tout au long de lâannĂ©e 2025, une enquĂȘte menĂ©e au sein du rĂ©seau des oasis a cherchĂ© Ă comprendre cette tension : « Pourquoi, alors que les Ă©colieux sont dĂ©sormais solidement implantĂ©s dans les territoires, leur engagement municipal reste mesurĂ© ? »
Le terrain parle. Et ce quâil dit est plus subtil que les caricatures.
Ni retrait, ni conquĂȘte
Il y a un fait : les écolieux sont durablement installés dans les territoires ruraux avec plusieurs centaines de projets référencés à travers la France.
Leurs habitant·es y cultivent, construisent, accueillent et expĂ©rimentent de nouvelles façons dâappartenir au monde, plus soutenables. Ils apprennent Ă dĂ©cider collĂ©gialement, Ă gĂ©rer des tensions et entreprendre des projets collectifs qui prennent soin des individus autant que des finalitĂ©s.
Sur le papier, tout est rĂ©uni pour investir des mairies mais dans les faits, lâengagement municipal reste trĂšs mesurĂ©. Non par dĂ©sintĂ©rĂȘt mais parce que le rĂ©el est plus dense que les discours.
La vie en Ă©colieu est exigeante : gouvernance interne, chantiers, entretien du lieu, dĂ©cisions collectives, tensions, gestion des communsâŠ
LâĂ©nergie des habitant·es potentiellement intĂ©ressé·es par lâengagement municipal est dĂ©jĂ largement absorbĂ©e par la vie de leur oasis. Ajouter un mandat municipal, câest souvent ajouter une seconde journĂ©e de travail.

Oasis Grain&Sens â CrĂ©dit : Alexandre Sattler
Créer des liens
Dans un village, la politique nâest jamais abstraite, elle sâincarne dans les visages. Sâengager, câest prendre le risque de gĂ©nĂ©rer des tensions entre des nĂ©oruraux qui cherchent Ă sâintĂ©grer et dont les projets ne sont pas toujours compris par le reste de la population, et des anciens qui voient chez ces nouveaux arrivants un potentiel « grand remplacement ».
Yann Sourbier le sait. Co-Fondateur de lâoasis du Viel Audon, il a exercĂ© deux mandats dont un comme adjoint Ă Balazuc de 2001 Ă 2014. Aujourdâhui, il ne se reprĂ©sente pas mais reste profondĂ©ment impliquĂ© dans la vie citoyenne en participant Ă des commissions de la communautĂ© de commune ou de la commune (Projet Alimentaire de Territoire, rĂ©vision du PLUI, crĂ©ation de jardins pĂ©dagogiques ou partagĂ©sâŠ).
« Il ne faut pas dĂ©barquer contre le maire en disant quâil nâa rien fait. Il faut sâimpliquer dans la vie quotidienne avec les habitants. Une fois reconnu pour ses compĂ©tences ou sa personnalitĂ©, on peut faire bouger les lignes. »
Il parle ainsi dâ« aĂŻkido relationnel » : faire la vaisselle Ă la kermesse, participer au comitĂ© des fĂȘtes, aller boire un verre au bar du coinâŠ
« Laisser le temps aux gens de se dire que nous ne sommes pas des Ă©colos-bobos, voire mĂȘme que nous sommes frĂ©quentables comme voisins ou collĂšgues. Et en tissant ces liens, en Ă©changeant sur les sujets du quotidien, le chasseur fera des efforts aussi, il ne chassera pas lors de certaines pĂ©riodes sensibles. »
Cet « aïkido » permet de construire des liens et mieux comprendre les enjeux de la commune.
Pour certain·es, lâĂ©chelon municipal semble contraint, voire paralysĂ© par des cadres administratifs lourds. Il peut exister une forme de scepticisme, parfois mĂȘme de rejet de lâengagement politique, perçu comme insuffisant face aux enjeux Ă©cologiques et sociaux.
Or cette reprĂ©sentation ne correspond pas toujours aux rĂ©alitĂ©s, car la commune dispose de leviers concrets : amĂ©nagement, urbanisme, gestion de lâeau, foncier, soutien aux initiatives locales, politique alimentaire, coopĂ©ration intercommunale, animation associative, dispositifs de participation citoyenneâŠ
Autant de vecteurs de transformation sous-estimĂ©s et pour lesquels il est possible dâaller au delĂ des prĂ©rogatives donnĂ©es comme lâont fait plusieurs communes participatives Ă lâimage de Poitiers et des assemblĂ©es dĂ©cisionnelles citoyennes.
Un pouvoir dâexpĂ©rimentation
Ă Dieulefit, Camille Perrin nâa pas simplement occupĂ© un siĂšge au conseil municipal. Elle a portĂ© un projet ambitieux de SĂ©curitĂ© sociale de lâalimentation, inspirĂ© du rĂ©gime gĂ©nĂ©ral de 1946, Ă une Ă©poque oĂč les caisses Ă©taient mutualisĂ©es et gĂ©rĂ©es localement.
LâidĂ©e : recrĂ©er une caisse commune permettant Ă chacun·e dâaccĂ©der Ă une alimentation de qualitĂ©, dĂ©cidĂ©e collectivement. Aujourdâhui, trois salarié·es Ă mi-temps travaillent encore sur cette expĂ©rimentation.
Mais les 6 annĂ©es dâexercice ont aussi rĂ©vĂ©lĂ© les limites du cadre municipal. « On manque de temps pour faire du participatif » [âŠ] « Certains Ă©lus ont peur des critiques ».
Elle dĂ©crit des conseils municipaux oĂč beaucoup de dĂ©cisions sont dĂ©jĂ arbitrĂ©es en amont, laissant peu dâespace Ă une vĂ©ritable dĂ©libĂ©ration collective. « Faire acte de prĂ©sence alors que tout est dĂ©jĂ dĂ©cidĂ©, ce nâest pas pour moi. »
Elle Ă©voque aussi des rapports de pouvoir plus silencieux : la difficultĂ© dâĂ©changer dâĂ©gal Ă Ă©gal avec des Ă©lus masculins plus ĂągĂ©s, la nĂ©cessitĂ© parfois de faire porter une idĂ©e par un homme pour quâelle soit acceptĂ©e.
Ă cela sâajoute une rĂ©alitĂ© structurelle : le manque de moyens dans les services publics et une fragilitĂ© permanente face aux critiques des habitant·es. Beaucoup dâĂ©lu·es, dit-elle, prĂ©fĂšrent Ă©viter les vagues. Elle, au contraire, aspirait Ă plus de radicalitĂ© et plus dâĂ©coute.
Pour autant, ces six annĂ©es nâont pas Ă©tĂ© vaines. Elles ont transformĂ© sa maniĂšre dâagir.
« Jâai beaucoup Ă©voluĂ©. Avant, jâĂ©tais prosĂ©lyte, je pensais avoir raison. Aujourdâhui, avec mon travail sur la rĂ©solution de conflits, je cherche dâabord Ă prendre soin de la relation. Jâaccueille ce que vit lâautre, mĂȘme opposant. Je vais dans le dialogue en gardant une ouverture Ă ce que je pense. Ăa vient de lâĂ©colieu, et jâamĂšne ça dans la politique. »
Elle forme aujourdâhui au porte-Ă -porte et Ă lâĂ©coute active et ne repartira pas en 2026. Non par dĂ©sillusion, ni par retrait politique, mais parce quâelle nâa plus la disponibilitĂ© nĂ©cessaire pour ĂȘtre Ă©lue, et parce quâelle interroge lucidement sa place : « OĂč suis-je la plus efficace et la plus pertinente ? »
Pour elle, le format de la liste citoyenne participative, Ă lui seul, ne suffit pas. Il doit sâadosser Ă une vision politique claire. Son engagement continue, mais ailleurs, autrement.
Sâengager, mais comment ?
LâenquĂȘte menĂ©e tout au long de lâannĂ©e 2025 montre une chose claire : lâengagement municipal ne se rĂ©sume pas au mandat. Il existe un espace entre lâinaction et la candidature, un espace stratĂ©gique et les oasis peuvent y occuper plusieurs fonctions structurantes.
Dâabord, celle de facilitation : dans beaucoup de communes, les rĂ©unions publiques sâenlisent, les commissions sâessoufflent, les dĂ©cisions sont perçues comme dĂ©jĂ prises. Les habitant·es dâĂ©colieux ont lâhabitude dâanimer des espaces complexes : dĂ©cisions par consentement, clarification des rĂŽles, gestion des tensions.
Ils peuvent co-animer des commissions dâhabitant·es, structurer des groupes de travail thĂ©matiques, proposer des formats dâĂ©coute et de dĂ©libĂ©ration plus apaisĂ©s. Apporter de la mĂ©thode lĂ oĂč il y a souvent de la confusion.
Ensuite, celle dâinfrastructure dĂ©mocratique : une salle commune, une grange amĂ©nagĂ©e, une cuisine collective ne sont pas seulement des lieux de vie. Ils peuvent devenir des espaces dâassemblĂ©e, de consultation ou de dĂ©bat hors du cadre institutionnel. En milieu rural, ces lieux manquent parfois.
Il y a aussi un rĂŽle dâinterface : entre Ă©lu·es et habitant·es, la relation est parfois fragile. Les Ă©colieux peuvent servir de tiers de confiance, accueillir des discussions sur des sujets sensibles, faciliter des rencontres qui ne trouvent pas leur place dans le formalisme municipal, des commissions citoyennes Ă lâimage de ce que propose Yann Sourbier.
Enfin, il y a lâengagement discret mais dĂ©cisif : participer soi-mĂȘme Ă des commissions, soutenir une association locale ou un comitĂ© des fĂȘtes, contribuer Ă lâĂ©criture dâun programme, accompagner une campagne sans en ĂȘtre la figure visible.
Autrement dit, lâinfluence ne suppose pas toujours lâexposition. Les Ă©colieux savent faire ce que beaucoup dâinstitutions peinent Ă stabiliser : dĂ©cider sans Ă©craser, gĂ©rer les conflits sans les nier, partager les responsabilitĂ©s, tenir un projet collectif dans la durĂ©e.
La question nâest donc plus seulement : « Faut-il ĂȘtre candidat·e ?, mais : oĂč est-on le plus utile pour le territoire ? »
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