La nature a besoin de ses anciens et nous sommes en train de les faire disparaĂźtre
La relĂšve et La peste4 min de lecture
Dans le vivant, vieillir ne signifie pas dĂ©cliner, mais devenir indispensable. Les animaux ĂągĂ©s jouent des rĂŽles Ă©cologiques, sociaux et reproductifs irremplaçables. Mais la pression humaine, entre chasse, pĂȘche industrielle et destruction des habitats, les Ă©limine Ă grande vitesse, privant les populations dâune mĂ©moire collective. Et dâun patrimoine biologique crucial.
Une Ă©tude publiĂ©e en 2024 dans la revue Science rĂ©vĂšle un phĂ©nomĂšne alarmant. Les classes dâĂąge les plus avancĂ©es ont disparu dans 79 Ă 97 % des populations de poissons soumises Ă lâexploitation. Cette Ă©rosion nâa rien dâanodin. Les individus ĂągĂ©s assurent une reproduction plus fĂ©conde, guident les migrations, transmettent des savoirs comportementaux et contribuent Ă la cohĂ©sion sociale.
Les chercheurs dĂ©signent ce mĂ©canisme sous le terme dâ« old animal storage effect ». La longĂ©vitĂ© au sein dâune population agit comme une rĂ©serve de stabilitĂ©, capable dâamortir les crises reproductives et dâaccroĂźtre la rĂ©sistance aux perturbations environnementales.
Wisdom, lâalbatros qui dĂ©fie le temps
Chez lâalbatros de Laysan, la longĂ©vitĂ© sâexprime par une fĂ©conditĂ© tardive remarquable. La femelle surnommĂ©e Wisdom, nĂ©e vers 1951, est le plus vieil oiseau sauvage connu. Ă 74 ans, elle pondait encore et Ă©levait un poussin. Loin dâĂȘtre anecdotique, cette reproduction tardive contribue Ă la stabilitĂ© des colonies. LâexpĂ©rience amĂ©liore le choix des sites de nidification et augmente le succĂšs de lâĂ©levage.
Dans les Ă©cosystĂšmes marins, le lien entre Ăąge, taille et fĂ©conditĂ© sâavĂšre tout aussi crucial. Chez la morue, les sĂ©bastes ou les mĂ©rous, les femelles ĂągĂ©es produisent non seulement davantage dâĆufs, mais aussi des Ćufs de meilleure qualitĂ© que les jeunes reproductrices. Un phĂ©nomĂšne qualifiĂ© dâ« hyperallomĂ©trie ».
Le biologiste marin Daniel Pauly souligne Ă©galement leur rĂŽle comportemental : « Ce sont les vieux poissons qui auparavant servaient de guide pour les jeunes poissons. La pĂȘche, en se concentrant sur les gros, a enlevĂ© une sorte de guide ». Leur disparition pourrait ainsi dĂ©sorienter les populations.
Dans un ocĂ©an soumis Ă un rĂ©chauffement rapide â la tempĂ©rature moyenne de surface a dĂ©jĂ augmentĂ© dâenviron 0,9 °C depuis 1850 selon le GIEC â la disparition des grands individus devient particuliĂšrement prĂ©occupante. Plus sensibles aux variations thermiques, les gros poissons migrent davantage pour retrouver des conditions favorables. Leur expĂ©rience pourrait ainsi orienter les dĂ©placements collectifs.
« Les poissons se dĂ©placent avant tout pour rester dans des conditions compatibles avec leur survie, notamment en fonction de la tempĂ©rature et de lâoxygĂšne disponibles », rappelle Daniel Pauly Ă La RelĂšve et la Peste.
Les matriarches : mémoire vivante
Pour de nombreuses espĂšces sociales, lâavantage de lâĂąge sâincarne dâabord chez les femelles. Chez les Ă©lĂ©phants, les matriarches conduisent leurs congĂ©nĂšres vers lâeau et la nourriture. Chez les orques, les femelles mĂ©nopausĂ©es prennent la tĂȘte des dĂ©placements lors des pĂ©riodes de pĂ©nurie, augmentant sensiblement les chances de survie de leur descendance.
Cette dynamique nourrit lâ« hypothĂšse de la grand-mĂšre », selon laquelle la prĂ©sence de femelles ĂągĂ©es amĂ©liore la survie des jeunes et rĂ©duit la compĂ©tition reproductive. Lâorque J2, dite « Granny », morte en 2016 Ă prĂšs de 103 ans, en fut lâemblĂšme.
Chez les primates, lâinfluence des aĂźnĂ©s est discrĂšte mais dĂ©terminante. Ils stabilisent notamment les relations et soutiennent la vie du groupe.
« Dans certaines espĂšces de primates, les individus ĂągĂ©s jouent un rĂŽle de soutien : ils rĂ©confortent les autres, aident Ă sâoccuper des petits ou surveillent les nourrissons. Dans dâautres espĂšces, ils constituent des sources prĂ©cieuses de savoir quant Ă lâemplacement des ressources alimentaires », constate la primatologue Karen B. Strier pour La RelĂšve et La Peste.
Cette influence atteint son apogĂ©e chez les femelles : « Dans les espĂšces oĂč les femelles restent toute leur vie dans leur groupe natal, les plus ĂągĂ©es occupent une place centrale dans les rĂ©seaux de parentĂ© et les relations sociales », note la professeure dâanthropologie Ă lâUniversitĂ© du Wisconsin-Madison.
Ce fonctionnement est notamment observĂ© chez les macaques et les babouins. Lorsque ces figures disparaissent, la cohĂ©sion sociale sâaffaiblit et la capacitĂ© dâadaptation diminue.
« Comprendre la maniĂšre dont les individus vivent et traversent lâensemble des changements au cours de leur existence est essentiel pour apprĂ©hender leur potentiel dâadaptation », rappelle Karen B. Strier Ă La RelĂšve et la Peste.
La chasse sĂ©lective, la surpĂȘche et les pressions environnementales Ă©liminent dâabord les individus ĂągĂ©s. DĂ©fenses dâĂ©lĂ©phants, cornes, grands prĂ©dateurs, poissons de grande taille⊠Ce rajeunissement forcĂ© efface la mĂ©moire des populations.
ProtĂ©ger les anciens devient dĂšs lors un impĂ©ratif Ă©cologique. La survie du vivant tient peut-ĂȘtre Ă cette Ă©vidence : laisser vivre les plus expĂ©rimentĂ©s.
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