En Chine, une compétition scolaire impitoyable
Le Vent Se Lève9 min de lecture
Absolument déterminant pour l’avenir des jeunes, le gaokao, l’examen chinois d’entrée à l’université est l’un des plus sélectifs au monde. Une compétition scolaire impitoyable qui reflète celle du marché du travail dans l’Empire du Milieu.
L’examen national d’entrée à l’université en Chine, connu sous le nom de gaokao, peut sembler n’être qu’un simple équivalent chinois du bac. Mais le gaokao joue un rôle bien plus important que n’importe quel examen en France. Pour la grande majorité des élèves chinois, les résultats au gaokao constituent le principal facteur déterminant leur admission à l’université. Cet examen exténuant scelle chaque année le destin de millions de personnes.
Dans The Highest Exam, Ruixue Jia et Hongbin Li montrent comment l’influence du gaokao s’étend bien au-delà du système éducatif. Jia et Li, qui ont eux-mêmes passé le gaokao, décrivent cet examen comme l’épreuve décisive d’un « tournoi hiérarchique centralisé ». Chaque année, plus de dix millions de lycéens et de candidats redoublants passent le gaokao. La note obtenue par l’élève n’a pas vraiment d’importance ; ce qui compte, c’est son classement par rapport aux autres élèves de sa province. La logique de ce système est intrinsèquement un jeu à somme nulle. La réussite des uns repose sur l’échec des autres.
La note obtenue par l’élève n’a pas vraiment d’importance ; ce qui compte, c’est son classement par rapport aux autres élèves de sa province. La réussite des uns repose sur l’échec des autres.
Les enjeux de ce concours sont extrêmement élevés. En France, l’importance du diplôme de premier cycle commence à s’estomper à mesure que l’on acquiert de l’expérience professionnelle ou un diplôme de deuxième cycle. En Chine, un parcours universitaire déterminé par le gaokao vous suivra toute votre vie. Les portes menant aux meilleures carrières vous sont définitivement fermées si votre note au gaokao est trop faible. Comme le soulignent Jia et Li, « fréquenter une université d’élite a une incidence sur votre statut économique pour le reste de votre vie ».
Tout sacrifier pour la réussite scolaire
Les enjeux considérables et la concurrence acharnée qui caractérisent le gaokao font peser une pression énorme sur les parents, les poussant à s’investir dans cette « course à l’armement éducatif ». Alors que le coût exorbitant de l’enseignement supérieur en France augmente régulièrement sous l’effet de la prolifération des écoles privées, The Highest Exam montre que les ménages chinois sont eux confrontés à des frais de scolarité colossaux, mais à des étapes différentes du parcours scolaire. En Chine, l’école primaire et le collège sont gratuits, mais ce n’est généralement pas le cas du lycée. Les élèves et leurs familles doivent payer les frais de scolarité, les uniformes et parfois le logement et la pension, ce qui représente la majeure partie des dépenses liées à l’éducation. Surtout, les cours particuliers, très coûteux, constituent une nécessité de fait pour les élèves des zones urbaines.
L’admission dans les meilleures écoles primaires est déterminée par le lieu de résidence dans un district scolaire donné, un système comparable à notre carte scolaire. Pour contourner celle-ci et faire entrer leurs enfants dans les meilleures écoles, il n’est pas rare que des parents fortunés versent une somme forfaitaire importante ou fassent jouer leurs relations, bien que le ministère chinois de l’Éducation ait ordonné à plusieurs reprises aux autorités locales de supprimer les frais liés à l’admission. L’achat d’un appartement pour satisfaire aux critères de résidence coûte une fortune, les prix de l’immobilier dans les meilleurs districts scolaires de Pékin étant même supérieurs à ceux de Palo Alto, au cœur de la Silicon Valley. Dans un chapitre de Highest Exam, Ruixue et Li rapportent des cas où des parents ont versé des frais d’admission pouvant atteindre 65 000 euros, soit plus de quatorze fois le revenu disponible médian annuel en Chine ! Seuls les parents situés au sommet de la pyramide socio-économique disposent des relations nécessaires pour faire entrer leurs enfants dans ces écoles. Malgré ces obstacles incroyables à l’admission à l’école primaire, le nombre de candidats reste supérieur au nombre de places disponibles, ce qui signifie que les élèves doivent passer un examen d’entrée à l’école primaire. Pour préparer cet examen, les parents débutent très tôt, dès l’âge de quatre ans, le parcours intensif de cours particuliers de leurs enfants.
Les parents débutent très tôt, dès l’âge de quatre ans, le parcours intensif de cours particuliers de leurs enfants.
Ces coûts qui ne cessent de s’accumuler font que les familles dépensent des sommes colossales pour financer la scolarité de leurs enfants. Les ménages ayant des enfants scolarisés consacrent en moyenne 17 % de leurs revenus à l’éducation. Ce fardeau financier pèse d’autant plus lourdement sur les familles à faibles revenus qui cherchent désespérément à gravir l’échelle socio-économique. Bien qu’elles dépensent beaucoup moins en valeur absolue pour l’éducation que les familles aisées, les familles du quartile inférieur, qui ne dépensent « que » 1 106 euros par an en moyenne, consacrent 57 % de leurs revenus à l’éducation. Même si le gaokao lui-même est identique pour tous les élèves, les ressources dont disposent les familles ne le sont pas. La pression intense du système éducatif chinois et le début précoce de la scolarité ont provoqué une crise de santé mentale chez les élèves, touchant même des enfants dès l’âge de sept ans.
Un marché du travail à deux vitesses
Vu sous un autre angle, l’existence du gaokao dans un pays prétendument communiste est assez ironique. Il reproduit, au sein du système éducatif, la concurrence entre employés qui caractérise le capitalisme, où tout gain de l’un se fait au détriment de l’autre. Obtenir une place dans l’une des meilleures universités chinoises revient à reléguer d’autres étudiants plus bas dans le classement. Cela signifie que, dès leur plus jeune âge, le gaokao inculque aux étudiants chinois une mentalité de gladiateurs. Au lieu de promouvoir le collectivisme, le système éducatif chinois encourage un individualisme sans pitié.
Pourtant, le modèle chinois est moins cruel qu’il n’y paraît à première vue si on le compare à celui des États-Unis. Bien que les familles chinoises aisées dépensent davantage pour leurs enfants que leurs homologues pauvres, les élèves issus des familles du quintile de richesse le plus élevé n’ont que 2,3 fois plus de chances d’intégrer une université d’élite que ceux du quintile le plus bas. Aux États-Unis, les plus riches ont onze fois plus de chances d’envoyer leurs enfants dans les universités les plus prestigieuses.
L’existence du gaokao dans un pays prétendument communiste est assez ironique. Il reproduit, au sein du système éducatif, la concurrence entre employés qui caractérise le capitalisme, où tout gain de l’un se fait au détriment de l’autre.
Malgré tous ses défauts, un système d’examens standardisés est relativement plus méritocratique et favorise une plus grande mobilité sociale. Mais la mobilité sociale n’est pas une fin en soi. Dans une société marquée par des inégalités massives, la méritocratie sert le plus souvent à légitimer ces disparités plutôt qu’à les corriger. Si les examens sont perçus comme équitables, il est alors beaucoup plus difficile de contester les gagnants et les perdants.
Ce que The Highest Exam révèle implicitement, c’est que le gaokao est le symptôme d’un problème plus profond en Chine : un marché du travail extrêmement compétitif et marqué par de fortes inégalités. Le taux de chômage des jeunes y avoisine les 18 %, soit un niveau comparable à celui des 15-24 ans en France, et plus du double de celui des États-Unis. Au sein de la République populaire, la concurrence pour les meilleurs emplois est intense, avec entre 150 et 250 CV par offre d’emploi dans les secteurs les plus prisés. Compte tenu de la dynamique en forme de « K » (c’est-à-dire une trajectoire ascendante pour certaines couches supérieures et descendante pour les autres, ndlr) observée au sommet de la pyramide sociale et de la morosité qui règne à la base de l’économie dans de nombreux pays capitalistes avancés, ne pas parvenir à décrocher un emploi hautement qualifié revient souvent à se retrouver plongé dans l’univers du travail précaire a la tâche, caractérisé par de faibles salaires et de longues heures de travail.
Les postes confortables dans la fonction publique attribués aux meilleurs étudiants sont très convoités parce qu’ils offrent des avantages en matière de logement, d’éducation et de soins de santé auxquels peu d’autres ont accès. La concurrence impitoyable du gaokao « réussit » à préparer les étudiants chinois à la vie précisément parce que cette concurrence correspond à la nature de l’économie capitaliste, où, après l’université, c’est le gagnant qui remporte tout. Ainsi, la véritable solution aux problèmes du gaokao ne réside pas dans une réforme de l’éducation, mais dans la lutte contre les inégalités extrêmes pour lesquelles cet examen n’est qu’un simple mécanisme de sélection.
Si la Chine devenait une société plus égalitaire, dotée d’un système fiscal progressif et investissant dans des services sociaux universels, une grande partie du stress lié au gaokao disparaîtrait, car les enjeux de cette « compétition » seraient nettement moindres. Un mauvais résultat à l’examen ne se traduirait pas par des salaires inférieurs, de mauvaises perspectives d’éducation ou l’absence d’assurance maladie. Il serait alors beaucoup plus facile pour les familles de toute la République populaire de ralentir la « course à l’armement éducatif ».
La véritable solution aux problèmes du gaokao ne réside pas dans une réforme de l’éducation, mais dans la lutte contre les inégalités extrêmes pour lesquelles cet examen n’est qu’un simple mécanisme de sélection.
La perception de la méritocratie incarnée par le gaokao constitue en réalité un obstacle à une République populaire plus égalitaire. Les institutions sociales chinoises sont notoirement corrompues et favorisent systématiquement les riches et ceux qui ont des relations. Comme l’a montré Yuen Yuen Ang, verser des pots-de-vin aux fonctionnaires pour « faciliter l’accès » est un élément clé de la réussite en affaires. Le gaokao étant considéré comme plus équitable que ces institutions, la répartition des emplois et la sécurité qu’il garantit sont perçues comme justifiées. Cela a eu des répercussions sur les mentalités au sein de la population. Des sondages montrent que la plupart des citoyens chinois estiment que la pauvreté est due à des défaillances individuelles telles que la paresse ou le manque de talent. Seuls 25 % des personnes interrogées estiment qu’il devrait y avoir une redistribution des richesses des riches vers les pauvres. Si la compétition du gaokao est équitable, alors ses perdants sont considérés comme méritant leur sort.
Tout cela signifie que les problèmes du gaokao trouvent leur origine dans les maux plus profonds de l’économie politique chinoise. Les défis posés par une économie fortement divisée, selon un modèle en « K », ne peuvent être facilement résolus par une réforme de l’éducation. Compte tenu de la trajectoire économique actuelle de la Chine, les élèves et leurs parents n’ont guère de raisons d’être optimistes.
Article de notre partenaire Jacobin, traduit par Alexandra Knez et édité par William Bouchardon.
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