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Le Brexit a laissé entrevoir à l’UE ce que pourrait être son propre avenir

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Le Brexit a laissé entrevoir à l’UE ce que pourrait être son propre avenir
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Le 23 juin 2016 est souvent présenté comme le jour où le Royaume‑Uni s’est écarté du courant dominant en votant pour la sortie de l’Union européenne. Mais, dans les faits, la politique britannique avait simplement de l’avance, l’UE devenant petit à petit l’outil de l’extrême-droite pour mener leur politique anti‑immigration.

Les opposants libéraux au Brexit aiment à énumérer toutes les fausses informations diffusées par ses partisans il y a dix ans. Les figures de proue de la campagne en faveur du « Leave », telles que Boris Johnson et Nigel Farage, méritent sans aucun doute toutes les critiques méprisantes qui leur ont été adressées pour leur comportement particulièrement malhonnête. Mais ils ne sont pas les seuls à avoir donné une fausse image de l’Union européenne au cours de la dernière décennie.

Le référendum de 2016 a contribué à ancrer dans le débat politique britannique une vision trompeuse du fonctionnement réel de l’Union européenne. Pour des raisons qui leur sont propres, les partisans et les opposants au Brexit ont tous deux présenté l’Union européenne comme s’il s’agissait d’un bastion de valeurs libérales et progressistes, adoptant une attitude accueillante envers les immigrés et les réfugiés. Ils se sont tacitement entendus pour détourner notre attention de ce qui s’est réellement passé de l’autre côté de la Manche au cours de la dernière décennie.

L’image progressiste de l’UE était déjà trompeuse en 2016 – après tout, le référendum a eu lieu moins d’un an après la sévère sanction infligée au gouvernement grec pour avoir osé contester le régime d’austérité imposé par la Troïka. Mais depuis, le fossé entre la rhétorique britannique et la réalité européenne s’est creusé jusqu’à devenir un gouffre. Bon nombre des positions associées à la droite pro-Brexit en Grande-Bretagne sont désormais profondément ancrées au cœur même de l’UE.

Un référendum sur le mode de vie ?

Lors du référendum britannique, la campagne en faveur du « Leave » a réussi à associer l’UE à une politique d’immigration libérale, et, aux alentours de 2016, cette affirmation contenait une part de vérité. À partir du milieu des années 2000, plusieurs millions de personnes ont émigré vers la Grande-Bretagne en provenance d’États membres de l’UE tels que la Pologne, la Roumanie et le Portugal pour y trouver un emploi. Les dirigeants du camp pro-Brexit ont eu tort d’imputer aux immigrés de l’UE la pénurie d’emplois bien rémunérés et la crise des services publics britanniques, mais ils ne mentaient pas lorsqu’ils affirmaient que rester dans l’UE revenait à accepter la libre circulation des travailleurs au sein de l’Union.

Le camp du « Leave » a également tenu l’UE pour responsable de l’immigration en provenance de l’extérieur de ses frontières, ce qui était encore plus trompeur. Michael Gove (alors ministre de la justice conservateur, ndlr) a affirmé que la Turquie était sur le point d’adhérer à l’UE, ce qu’il savait être faux, et Nigel Farage a dévoilé une affiche représentant des réfugiés du Moyen-Orient traversant les Balkans, accompagnée du slogan incendiaire « BREAKING POINT » (point de rupture, ndlr). La libre circulation ne s’appliquait manifestement pas dans ce cas précis : l’UE n’a jamais accordé aux réfugiés un accès libre à son territoire. Il y eut toutefois un bref moment, au milieu de la dernière décennie, où Angela Merkel, la femme politique la plus influente d’Europe, avait adopté une attitude plutôt accueillante envers les Syriens fuyant une guerre catastrophique.

L’UE maintient certes une politique de libre circulation pour ses propres citoyens, mais les cibles de la campagne alarmiste des nativistes britanniques ne sont plus les Polonais et les Lituaniens, mais les immigrés perçus comme non blancs et non occidentaux, en particulier les musulmans.

Dix ans plus tard, la situation a bien changé. L’UE maintient certes une politique de libre circulation pour ses propres citoyens, mais les cibles de la campagne alarmiste des nativistes britanniques ne sont plus les Polonais et les Lituaniens, mais les immigrés perçus comme non blancs et non occidentaux, en particulier les musulmans. Dans ce contexte, le terme « immigrant » peut désigner aussi bien une personne arrivée très récemment de Somalie ou du Soudan qu’une personne née et ayant grandi en Grande-Bretagne. Il n’existe aucun moyen d’apaiser ce ressenti, si ce n’est par un nettoyage ethnique de grande ampleur, que certains milieux d’extrême droite ont commencé à désigner par l’euphémisme de « remigration ».

Parallèlement, l’idée selon laquelle l’immigration constituerait une menace pour la civilisation s’est largement répandue au sein de l’Union européenne ces dernières années. Lorsqu’Ursula von der Leyen a pris ses fonctions de présidente de la Commission européenne en 2019, elle a créé un nouveau poste chargé de « protéger notre mode de vie européen ». Marine Le Pen a, comme on pouvait s’y attendre, salué cette initiative comme une « victoire idéologique » pour son camp politique.

Le bouclier de l’Europe

Il n’a pas fallu longtemps à von der Leyen pour montrer ce que signifiait concrètement « protéger notre mode de vie européen ». En 2020, elle a salué la Grèce comme « notre bouclier européen » contre les réfugiés traversant la frontière depuis la Turquie. Von der Leyen a balayé d’un revers de main les informations selon lesquelles les gardes-frontières grecs agressaient brutalement les réfugiés avec la complicité de Frontex, l’agence européenne chargée de la gestion des frontières.

En 2021, il semblait que la Commission pourrait être contrainte d’agir lorsque des policiers grecs ont enlevé et torturé un employé de Frontex près de la frontière turque. Cet homme, qui travaillait comme traducteur pour l’agence, était originaire d’Afghanistan et résidait de manière permanente en Italie. Les policiers l’ont pris pour un réfugié en raison de la couleur de sa peau ; ils l’ont donc arraché d’un bus, l’ont roué de coups pendant sa garde à vue, puis l’ont expulsé illégalement vers la Turquie.

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Dans le New York Times, Matina Stevis-Gridneff a suggéré que cette affaire « pourrait obliger à une remise en question. L’Union européenne, qui a le plus souvent fermé les yeux sur les abus commis à l’encontre des migrants, est désormais contrainte de faire face au problème ». En réalité, l’UE semblait déterminée à continuer de détourner le regard, même lorsque l’un de ses propres employés en faisait les frais. L’histoire de ce traducteur a disparu sans laisser de traces. Fabrice Leggeri, qui dirigeait Frontex à l’époque, s’est lancé en politique après son départ de l’agence et est devenu député européen au sein du parti de Marine Le Pen. En France, un juge d’instruction mène actuellement une enquête sur Leggeri concernant des refoulements violents de bateaux de réfugiés en Méditerranée durant ses années à la tête de Frontex.

L’extrême-droite convertie au « Remain and reform »

Lorsque la Grande-Bretagne a voté en faveur de la sortie de l’UE, les partisans du Brexit ont souvent exprimé l’espoir que cela déclencherait une réaction en chaîne, avec un « Frexit », un « Italexit » ou même un « Nexit » (pour les Pays-Bas) qui se succéderaient rapidement. En réalité, les principaux partis d’extrême droite d’Europe continentale ont pour la plupart abandonné l’idée d’une rupture avec l’UE. Mais il y a deux faces à cette médaille politique.

D’une part, la manière chaotique et interminable dont le Brexit a été géré a certainement rendu la sortie de l’Union moins attrayante aux yeux des citoyens d’autres pays. D’autre part, les forces d’extrême droite européennes sont de plus en plus convaincues qu’elles peuvent atteindre leurs objectifs depuis l’intérieur de l’UE. Le slogan « Remain and reform » était associé à la gauche britannique lors du référendum de 2016, mais il résume désormais la pensée de Le Pen, de Giorgia Meloni et de leurs alliés.

Les forces d’extrême droite européennes sont de plus en plus convaincues qu’elles peuvent atteindre leurs objectifs depuis l’intérieur de l’UE.

Depuis les dernières élections européennes de 2024, le bloc traditionnel de centre-droit, regroupé au sein du Parti populaire européen (PPE), a noué des alliances avec l’extrême droite, faisant ainsi tomber le cordon sanitaire. Les forces de la droite au sens large, des démocrates-chrétiens aux néofascistes, se sont unies pour affaiblir la politique climatique européenne et faire reculer la législation environnementale.

Mi-juin, ce bloc politique a fait adopter à la hâte un ensemble de mesures visant à décourager l’immigration, notamment des projets de placement en détention des réfugiés dans des pays hors de l’UE et un régime de contrôle à l’américaine. Les députés européens d’extrême droite ont scandé « Renvoyez-les ! » pour célébrer ce vote. Le gouvernement conservateur britannique n’a pas pu mener à bien son projet de transfert forcé de réfugiés vers le Rwanda, que les détracteurs ont qualifié d’exercice de sadisme théâtral. Aujourd’hui, certains des principaux acteurs de l’UE espèrent réussir là où les autorités britanniques ont échoué.

La sortie de la Grande-Bretagne de l’UE n’a pas empêché le Premier ministre britannique Keir Starmer de s’associer à la Première ministre danoise Mette Frederiksen dans le but de saper la Convention européenne des droits de l’homme. La CEDH et l’organe qui la fait respecter, le Conseil de l’Europe, sont antérieurs au traité de Rome qui a lancé le processus d’intégration européenne dans les années 1950. Ils incarnent le meilleur de la coopération transnationale en Europe ; Starmer et Frederiksen en incarnent le pire. Dix ans après le Brexit, au lieu de nous demander si nous avons besoin de « plus d’Europe » ou de « moins d’Europe », peut-être devrions-nous commencer par nous interroger sur le sens qu’a l’Europe aujourd’hui.

Article de notre partenaire Jacobin, traduit par Alexandra Knez.

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