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Contre le « chacun sa clim », planifier la fraîcheur

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Contre le « chacun sa clim », planifier la fraîcheur
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À chaque canicule meurtrière, le débat public s’enferme dans un cadre étriqué : « faut-il s’acheter une clim ? ». En réduisant l’enjeu vital de l’adaptation à une question d’équipement individuel, la question est dépolitisée et déléguée au marché. Pourtant, ces hécatombes silencieuses le rappellent : rester au frais ou suffoquer n’est pas une fatalité météorologique, mais un fait social et politique, brutalement déterminé par les inégalités. La fraîcheur ne peut plus être abandonnée au marché du chacun-pour-soi ; elle doit devenir un bien commun, à planifier et à partager, un véritable droit à la fraîcheur. Car derrière le mirage de la fuite privée, qui refroidit les salons tout en réchauffant la rue, c’est une infrastructure sociale et publique qu’il faut désormais construire.

Au sud-est de Paris, entre l’aéroport d’Orly et le marché de Rungis, le cimetière de Thiais réserve quelques divisions à ceux que personne ne réclame. Dans les carrés 57 et 58 repose une centaine de victimes de la canicule de 2003 : des femmes et des hommes qui avaient vécu seuls, étaient morts seuls, et dont on a parfois retrouvé le corps des semaines plus tard. Cet été-là, faute de place dans les morgues, on avait entreposé des dépouilles dans des camions frigorifiques, jusque dans les entrepôts réfrigérés de Rungis. La canicule a tué près de 15 000 personnes en France ; ses oubliés, eux, ont fini en terre commune, à la charge de la collectivité.

Vingt-deux ans plus tard, rien n’a changé, sinon que la chaleur, elle, s’est installée. L’été 2025 fut le troisième plus chaud jamais mesuré en France, et il a fait, à lui seul, plus de 5 700 morts, dont près des trois quarts chez les plus de 75 ans. Et pourtant, le même réflexe revient à chaque vague de chaleur : s’équiper, chacun chez soi. Car si la chaleur tue, elle ne tue pas au hasard : elle choisit ses morts.

Une chaleur qui choisit ses morts

On ne retient le plus souvent que les épisodes les plus spectaculaires. Mais le danger ne s’y limite pas : selon Santé publique France, près de 70 % des décès estivaux liés à la chaleur surviennent en dehors des jours de canicule, soit près de 40 000 décès sur les neuf derniers étés. La surmortalité n’est pas un accident exceptionnel : elle se répète, été après été.

Cette mortalité épouse la carte du mal-logement, comme le montre l’historien Richard Keller dans son enquête sur la canicule parisienne de 2003 : nombre des victimes vivaient dans des chambres de bonne, ces pièces exiguës aménagées sous les toits des immeubles haussmanniens, où le mercure a tendance à être encore plus élevé que dehors. Le logement censé protéger se mue en piège. À Chicago, en 1995, le sociologue Eric Klinenberg avait décrit le même mécanisme : meurent d’abord les personnes âgées, isolées et pauvres.

Cette inégalité devant la mort n’a rien de naturel : un ordre social qui ne protège pas les plus exposés finit par les laisser mourir, non par volonté de tuer, mais par renoncement. Dès lors, si la chaleur est un mal chronique et socialement situé, la réponse spontanée – la climatisation individuelle – ne peut tenir lieu de politique. Elle aggrave même ce qu’elle prétend résoudre.

« Chacun sa clim » : la fuite qui réchauffe la ville

Face à ce péril, une réponse s’impose d’elle-même : que chacun s’équipe. La climatisation s’est installée comme l’évidence du confort d’été – en 2024, selon l’ADEME, un quart des ménages et 40 % des surfaces du secteur tertiaire en étaient équipés. Et il s’en vend toujours plus : plus de 800 000 appareils par an, rappelle le ministère de la Transition écologique, souvent les modèles mobiles, les moins chers à l’achat mais aussi les plus énergivores et les moins efficaces. Car se rafraîchir a un prix, à l’achat puis à l’usage : une centaine d’euros par mois de fonctionnement, d’après le même ministère. Pour un ménage modeste, l’équation est brutale : suffoquer ou payer ; et, même équipé, il n’allume qu’avec parcimonie un appareil qu’il peine à financer. La fuite climatisée n’abolit pas le danger, elle le redistribue selon le revenu : les plus aisés s’achètent un répit quand les plus modestes restent à la merci de la chaleur.

Surtout, la climatisation individuelle ne combat pas la chaleur : elle la déplace. Un climatiseur n’élimine pas les calories d’un logement, il les rejette dans la rue ; répété par des centaines de milliers d’appareils, le geste finit par réchauffer la ville entière. Si chacun s’en équipait, la climatisation pourrait élever la température extérieure des villes de 2 à 3,6 °C à l’horizon 2030, estime l’ADEME – une projection que le ministère rejoint pour l’Île-de-France en cas de canicule. C’est la nuit que l’effet est le plus pervers : la ville ne redescend plus en température, au moment précis où les organismes épuisés auraient besoin du répit nocturne pour récupérer. Et le remède nourrit le mal : plus il fait chaud dehors, plus on climatise dedans ; plus on climatise, plus on consomme et plus l’été se réchauffe. Un cercle qui risque de se renforcer : sur la trajectoire actuelle, l’usage de la climatisation pourrait croître de près des deux tiers d’ici 2030, selon le Haut Conseil pour le climat. Le marché a donc fabriqué une part du besoin auquel il répond.

La fuite climatisée n’abolit pas le danger, elle le redistribue selon le revenu : les plus aisés s’achètent un répit quand les plus modestes restent à la merci de la chaleur.

Cette fuite a enfin un coût social. Aux États-Unis, le chercheur Stan Cox a montré comment la climatisation a peu à peu vidé les rues de leur vie : à mesure que l’un se calfeutrait, le voisin allumait la sienne à son tour, jusqu’à cette course aux armements où chacun ferme ses fenêtres contre le bruit des appareils d’à côté. Refroidir son salon, c’est réchauffer la rue des autres. Le dispositif protège les uns en exposant un peu plus ceux qui n’ont pas les moyens de s’y soustraire.

Cette ligne de partage entre fuite privée et fraîcheur commune traverse un autre bien, tout aussi vital l’été : l’eau. Avec 3,2 millions de bassins, la France possède le plus grand parc de piscines privées d’Europe, selon Le Monde diplomatique. Dans le même temps, la piscine publique se dégrade : la Cour des comptes jugeait son modèle « obsolète » dès 2018, et plus de la moitié des bassins datent d’avant 1977. Cette pénurie ne frappe pas au hasard : les quartiers populaires sont les moins bien pourvus, avec près de 40 % d’équipements aquatiques de moins que la moyenne, rapportés à leur population. Et là où elle subsiste, la piscine municipale glisse à son tour vers le marché : à Montpellier, l’une d’elles porte désormais le nom d’un promoteur immobilier, et tel directeur confie ne plus parler d’« usagers » mais de « clients ». Les piscines ne tuent pas comme la chaleur, bien sûr : le rapprochement vaut pour la logique, non pour les chiffres. Mais cette logique est la même : un bien qui rafraîchit se privatise pour qui peut se l’offrir et se délabre pour les autres.

Derrière le « chacun sa clim », il y a donc un choix de société : préférer la solution privée à l’infrastructure partagée. Ces lieux ouverts à tous, où l’on entre sans rien acheter – bibliothèques, parcs, piscines -, le sociologue Eric Klinenberg les nomme « infrastructure sociale » ; il a montré qu’en pleine canicule, ils décident, rue après rue, qui tient et qui s’effondre. Il file une image : entre un village où tous puisent au même puits et une ville où chacun tire son eau chez soi, le « chacun sa clim » relève du second monde, celui où la fraîcheur cesse d’être commune pour se réduire à des installations privées.

 

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Faut-il pour autant condamner la climatisation ? Ce serait mal poser le problème. Pour ses défenseurs, réunis par exemple autour de la revue Science et pseudo-sciences, elle sauve des vies et relève de la santé publique, au même titre que le chauffage l’hiver ; et ils n’ont pas tort. L’ADEME elle-même, peu suspecte d’enthousiasme technologique, la juge « progressivement inévitable dans de nombreux cas ». La vraie question n’est donc pas de savoir s’il faut de la climatisation, mais pour qui, où et selon quelle logique. Réservée aux plus fragiles et aux lieux de soin, elle protège. Généralisée en fuite individuelle et livrée au marché, elle devient une maladaptation qui réchauffe la ville et aggrave le sort de ceux qu’elle n’abrite pas. Reste à dessiner l’autre voie : cesser d’abandonner la fraîcheur au marché du chacun-pour-soi pour la planifier et la partager.

Faire de la fraîcheur un bien commun

Cette alternative commence par une évidence trop souvent négligée : la première réponse n’est pas de produire du froid, mais d’en avoir moins besoin. Or, face à la chaleur, le réflexe reste l’achat : neuf gestes d’adaptation sur dix se résument aujourd’hui à l’installation d’un climatiseur, relève l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE), et le taux d’équipement des logements a plus que doublé depuis 2017. Inverser ce réflexe suppose d’agir sur le bâti, car en France un logement sur trois se transforme en « bouilloire » l’été, selon la Fondation pour le logement. Les gestes les plus simples sont aussi les moins chers : généraliser volets et brasseurs d’air à tout le parc d’ici 2040 coûterait environ un milliard d’euros par an, quand l’isolation lourde, elle, demande un effort de bien plus longue haleine. Une dépense considérable, mais à mettre en regard du coût, humain et financier, de l’inaction.  Car ce sont d’abord les ménages modestes qui étouffent, près de deux fois plus exposés que les plus aisés à la surchauffe de leur logement.

Encore faut-il lever les obstacles que la puissance publique a elle-même dressés. La protection la moins coûteuse – la généralisation des volets et des stores extérieurs – se heurte parfois au veto des Architectes des Bâtiments de France, qui l’interdisent dans les secteurs patrimoniaux. La proposition de loi transpartisane « Zéro logement bouilloire », déposée à l’été 2025 par plus de 150 députés, entendait précisément réformer ces avis ; elle ne s’arrêtait pas là, proposant aussi d’interdire les coupures d’électricité l’été – pour que nul ne soit privé de ventilateur – et d’imposer l’affichage de la note de « confort d’été » du diagnostic énergétique sur les annonces immobilières. Malgré son caractère minimaliste et transpartisan (allant de LFI à Horizons, elle n’a jamais été inscrite à l’ordre du jour. Pire, une poignée de privilégiés, dont Stéphane Bern, Jacques Attali et Jean-Michel Blanquer, préfèrent la préservation du patrimoine urbain à celle des vies des habitants qui vivent dans ces bouilloires… 

Le confort d’été passe aussi par une adaptation plus large du bâti en repensant les matériaux, l’exposition au soleil et la circulation du vent.

Au-delà des équipements de base, que réclament les plus de 40.00 signataires d’une pétition intitulée « Pas de volets, pas de loyer », le confort d’été passe aussi par une adaptation plus large du bâti en repensant les matériaux, l’exposition au soleil et la circulation du vent. Un très vaste chantier, mais que les architectes et urbanistes d’aujourd’hui devraient être capables de réaliser, tant les techniques existent depuis des siècles. Mais le confort d’été auquel chacun a droit ne se joue pas seulement en rénovant les immeubles et maisons. Il implique aussi la désimperméabilisation de surfaces goudronnées pour y planter des arbres, par exemple dans les cours d’école et les places de parking. Un bon moyen d’abaisser la température de plusieurs degrés sans le moindre climatiseur.

Le froid qui reste à produire, lui, peut l’être en commun plutôt que multiplié appareil par appareil. C’est la promesse des réseaux de froid, qui reposent sur le même modèle que les réseaux de chauffage urbain : une centrale puise dans une ressource naturelle – l’eau d’un fleuve, la fraîcheur du sous-sol – et distribue de l’eau glacée à des bâtiments raccordés, logements, écoles ou bureaux, dont aucun n’a plus à installer ni entretenir son propre climatiseur. Paris exploite le plus vaste réseau d’Europe, alimenté par la Seine ; surtout, à la différence des climatiseurs, il ne rejette aucun air chaud dans la rue — il rafraîchit sans attiser la fournaise urbaine. La France en compte aujourd’hui 49, d’après la Fedene, et leur développement figure parmi les objectifs publics pour 2035. Mutualiser, c’est aussi rouvrir et entretenir les lieux où l’on se rafraîchit sans rien débourser : un square planté, une fontaine, une piscine municipale qu’on a trop longtemps laissée dépérir. De ces lieux dépend, les jours de canicule, le sort des plus exposés.

Des milliards à trouver

Reste à trouver les financements pour mener ces rénovations et ces grands travaux d’urbanisme. Or, les budgets n’ont cessé d’être rognés ces dernières années, MaPrimeRénov’, qui aide les particuliers à rénover leur logement, a reculé de près d’un milliard d’euros entre 2024 et 2025 et a connu tellement de réformes que son fonctionnement illisible décourage particuliers et artisans. Le Fonds vert, qui soutient les collectivités souvent à l’os dans leur adaptation au changement climatique, a vu son enveloppe divisée par quatre en deux ans, tombant de 2,5 milliards à 650 millions d’euros. On exhorte les ménages à rénover d’une main tout en sabrant, de l’autre, les aides qui le permettraient. Et chaque remède collectif négligé, simple et bon marché, pousse un peu plus vers la solution individuelle.

Restent ceux qu’aucun logement rénové ni aucune ville rafraîchie ne suffit à mettre à l’abri. Pour eux – personnes âgées, malades, enfants – comme pour les hôpitaux, les Ehpad et les écoles qui les accueillent, la climatisation demeure une protection nécessaire. Sa juste place est là : non plus partout et pour chacun, mais en dernier recours, une fois le besoin réduit et l’offre mutualisée. Réduire, mutualiser, réserver : trois manières de cesser de distribuer la fraîcheur selon le portefeuille.

Au fond, c’est le statut même de la fraîcheur qui se trouve déplacé. En faire un bien commun, ce n’est pas seulement la rendre publique : c’est, suivant le principe du commun qu’ont théorisé les philosophes Pierre Dardot et Christian Laval, l’instituer et la gouverner collectivement, la soustraire à l’appropriation – ni marchandise, ni simple propriété de l’État, mais une ressource vitale dont l’accès serait garanti à tous.

Car il ne s’agit plus de confort. Pouvoir se mettre au frais, ou non, décide chaque été de qui survit et de qui succombe : c’est un choix éminemment politique. Abandonnée au marché, la fraîcheur peuple les carrés 57 et 58 du cimetière de Thiais ; planifiée et partagée, elle peut enfin devenir ce qu’elle aurait toujours dû être : un droit. Les morts des canicules ne sont pas une fatalité météorologique : elles sont le fruit d’un choix. Après le très rude hiver 1954 et l’appel de l’abbé Pierre, les gouvernements avaient pris des mesures pour protéger les Français du froid. Si aucune leçon n’a visiblement été retenue de la canicule de 2003, celle de 2026 réveillera-t-elle enfin nos gouvernants ?

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