Bolivie : rétrospective du soulèvement
Le Vent Se Lève23 min de lecture
Au pouvoir depuis novembre 2025, le gouvernement de Rodrigo Paz (centre-droit) a fait face à une vague de sièges et de grèves qui ont paralysé le pays durant près de deux mois. En cause : la politique de suppression des subventions et de libéralisation impulsée par l’exécutif bolivien. Des barrages routiers, formés par des millions de paysans, pour la plupart indigènes, ont encerclé La Paz et se sont maintenus dans cinq des neuf départements de la Bolivie : Santa Cruz, Oruro, Potosí, Chuquisaca et Cochabamba. La revendication centrale des manifestants était claire : obtenir la démission du président. Si un accord a été trouvé entre les protestataires et le président, le mouvement est le symptôme d’une lame de fond qui continuera de parcourir la Bolivie.
Cet article, originellement publié par notre partenaire Sidecar, édité par New Left Review, a été traduit par Alexandra Knez pour LVSL.
Surplombant la capitale depuis les confins des hauts plateaux, El Alto relie La Paz au reste de la Bolivie andine. Avec plus de 900 000 habitants, pour la plupart des migrants, des ouvriers et des autochtones, la ville a été le point de ralliement des manifestations, s’unissant aux hauts plateaux occidentaux et aux vallées des hauts plateaux, où vit la majeure partie des 11,4 millions d’habitants de la Bolivie.
Depuis son arrivée au pouvoir en janvier, Paz a affronté l’explosion du coût de la vie et une inflation hors de contrôle en Bolivie en appliquant une cure d’austérité : réduction des dépenses publiques, baisse des subventions sur les carburants, privatisation d’entreprises d’État, trahissant ainsi son programme de « capitalisme pour tous ». En rétablissant les relations avec les États-Unis, il s’est rapproché de Donald Trump et a donné la priorité aux intérêts des secteurs minier, énergétique, financier et agroalimentaire. Les barrages routiers et les manifestations ont commencé à se multiplier dès le début du mois de mai.
À lire aussi...
Second tour bolivien : le pays plonge-t-il dans l’inconnu ?
Les manifestants réclamaient la fin de la gouvernance par décrets anticonstitutionnels et de la criminalisation des mouvements sociaux envisagée ; le refus de la privatisation des entreprises publiques, notamment dans les secteurs de l’électricité et de l’eau, ainsi que des hausses de tarifs ; pas de prêts ni de programmes d’ajustement structurel soutenus par le FMI – une promesse de campagne sur laquelle Paz a fait marche arrière ; la mise à disposition d’un carburant qui n’endommage pas les véhicules (contrairement au « gaz poubelle » fourni par le gouvernement pour pallier les pénuries) et le remboursement des réparations automobiles ; des subventions pour le carburant et le pain, ainsi que le contrôle des prix des denrées alimentaires de base. S’y est ajoutée une protestation contre la cession des sites miniers et fonciers à des multinationales.
« Les barrages sont synonymes de mort »
Les employés des transports ont enclenché une grève illimitée à La Paz, en réaction aux pénuries persistantes de carburant qui asphyxient la capitale. Aucun bus, aucun minibus, aucun taxi n’a pu circulé pendant des semaines la ville était littéralement fracturée par des barrages qui scindaient le nord et le centre-ville de la zone sud – laquelle concentre les quartiers les plus aisés. Ceux qui avaient les moyens d’acheter du carburant ne pouvaient rouler bien loin. À l’exception de minces artères, il n’est pas exagéré d’écrire qu’un blocus a complètement isolé La Paz. Des milliers de camions ont été bloqués sur les autoroutes, dont les chauffeurs, qui ont dormi dans leurs véhicules, ont préparé leurs repas en communauté.
Les produits frais se sont faits rares et les prix des denrées alimentaires encore disponibles ont explosé, notamment ceux des produits de base : pommes de terre, farine, pain, lait et œufs. Les files d’attente de plusieurs heures se sont multipliées pour obtenir du carburant ou du poulet, avant que les stocks ne soient épuisés. Le prix du bœuf haché a atteint des sommets astronomiques, tandis que les hôpitaux ont manqué d’oxygène et de médicaments, et que les pharmacies ont eu du mal à honorer les ordonnances. La Caisse nationale de santé avait même annoncé que, si le blocus n’était pas levé, les stocks de fournitures médicales risquaient d’être bientôt épuisés. Les ambulances, utilisées par les gouvernements précédents pour transporter des armes et la police militaire, n’étaient pas autorisées à franchir les barrages routiers.
Les zones les plus durement paralysées étaient situées dans les régions quechua et aymara, celles là mêmes qui avaient largement contribué à porter Paz au pouvoir. Grâce, notamment, à la campagne au ton populiste menée par son vice président Edmand Lara – depuis écarté –, Paz a remporté une victoire confortable à El Alto ainsi que dans les hauts plateaux occidentaux et les vallées andines. Aujourd’hui, une partie de ces électeurs se disent trahis. Sur les barricades, beaucoup rappellent que c’est leur mobilisation qui a permis l’ascension de Paz, et affirment que l’heure est venue de le destituer. Fils de l’ancien président Jaime Paz Zamora (1989-1993), Paz a fait ses études à l’American University de Washington, et son gouvernement est composé de personnalités de l’establishment qui ont fait leurs armes au sein d’institutions internationales et dans le secteur privé.
Contrairement à ses prédécesseurs, celui-ci ne compte aucune personnalité issue des mouvements autochtones, des organisations paysannes ou des syndicats miniers, et très peu de femmes. L’enjeu de ce bras de fer porte sur la définition de la « démocratie », l’avenir de l’État pluriethnique bolivien, la souveraineté sur les terres, les minerais et les ressources naturelles, ainsi que la mise en œuvre de la Constitution. Les enjeux sont ainsi lus à l’aune de la longue histoire bolivienne de lutte pour sa souveraineté sur ses ressources – un dirigeant syndical d’Oruro a ainsi déclaré : « nous ne serons jamais une colonie des États-Unis ».
Ces manifestations ont été organisées par des fédérations paysannes et ouvrières de longue date. La CSUTCB, fondée en 1979, regroupe les campesinos par région – hauts plateaux de l’ouest, vallées et plaines de l’est –, par département, province, canton et commune – ayllus (villes entourées de communautés paysannes et pastorales andines) – qui font également office de syndicats ruraux. Les dirigeants se réunissent avec les membres lors d’assemblées afin de discuter et de définir la stratégie et les tactiques ; ils sont redevables envers la base, sont censés faire valoir ses revendications et peuvent être révoqués. Les résolutions adoptées par le comité exécutif sont publiées, discutées et mises en œuvre à chaque niveau territorial. La COB, confédération syndicale fondée en 1952, repose sur une organisation et une direction comparables à celles des autres grandes centrales du pays. Ses effectifs ont depuis diminué, en grande partie sous l’effet des vagues de privatisation et de désindustrialisation amorcées sous la présidence de Víctor Paz Estenssoro à la fin des années 1980, puis poursuivies sous Jaime Paz Zamora au début des années 1990. Elle demeure néanmoins une force influente dans le paysage social et politique bolivien.
La mobilisation contre le gouvernement a éclaté en janvier, après l’adoption d’une loi « d’urgence » destinée à attirer les investissements étrangers. Le texte assouplissait largement la réglementation dans plusieurs secteurs clés de l’économie et prévoyait d’importantes exonérations fiscales, ainsi que d’autres mesures impopulaires, dont la suppression des subventions sur les carburants. Après trois semaines de manifestations, Paz a fini par signer un accord avec la COB et la CSUTCB pour réviser cette législation. Puis, début avril, Paz a tenté de faire adopter une réforme agraire controversée – la loi n° 1720 – qui aurait ouvert les terres des populations autochtones et des paysans aux sociétés privées. Elle a été abrogée un mois plus tard, le 13 mai, après que des travailleurs des départements de Beni et de Pando, situés au nord de l’Amazonie, aient défilé à La Paz, où ils ont été rejoints par le syndicat des mineurs, la FSTMB, et des représentants de la CSUTCB.
Le gouvernement de Paz semble reconduire les orientations néolibérales des administrations des années 1990 et 2000
En avril, la direction de la CSUTCB a tenu une assemblée, adopté des résolutions, adressé à Paz une pétition exposant ses griefs, notamment les promesses de campagne non tenues, et lui a donné trois semaines pour répondre. La COB a emboîté le pas. Sous l’impulsion de la FSTMB, la fédération a contribué à lancer des mobilisations le 1er mai, aux côtés de la Confédération Túpac Katari, l’organisation régionale radicale de la CSUTCB regroupant les 20 provinces du département de La Paz. Le 18 mai, alors que des dizaines de milliers de paysans autochtones syndiqués défilaient aux côtés des mineurs d’Oruro, de Potosí et de La Paz, ainsi que de la centrale régionale des travailleurs (COR) d’El Alto et de La Paz, ils ont été accueillis par des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc. Pour riposter, ils ont tenté de percer les cordons policiers gardant le Palacio Quemado afin de forcer la démission de Paz, mais ils n’étaient pas assez nombreux. La même chose s’est produite le 22 mai.
Au terme de deux semaines de blocages, Paz a fait acheminer par avion dix tonnes de poulet depuis Santa Cruz jusqu’à La Paz, à bord d’un appareil prêté par le président argentin Javier Milei. La semaine suivante, soixante-dix citernes d’essence ont pu être convoyées depuis El Alto. Les gouvernements péruvien, chilien et brésilien ont, eux aussi, proposé d’envoyer par voie aérienne une « aide humanitaire » (denrées alimentaires, carburant, médicaments) à destination de La Paz, de Santa Cruz et surtout du Beni, dont le gouverneur avait déclaré l’état d’urgence humanitaire. Cuba, confrontée à un embargo qui suffoque son économie, n’a pas eu droit à une générosité similaire. Le 20 mai, Paz a annoncé qu’il ne démissionnerait pas et qu’il n’engagerait pas de dialogue avec les manifestants tant qu’ils ne se seraient pas dispersés, affirmant que « les barrages sont synonymes de mort ». Il a en revanche promis un remaniement ministériel, s’est proposé de réduire son salaire et celui de ses ministres, et a proposé la création d’un « Conseil économique et social » destiné à faire connaître, lors de réunions mensuelles, les réformes qu’il prévoit de mettre en œuvre, en associant « tous les secteurs » à son gouvernement.
Par ailleurs, le 25 mai, Mauricio Zamora, cousin de Paz et ministre des Travaux publics, a pris la tête d’une « mission humanitaire » menée par l’armée et la police, officiellement destinée à rouvrir la route entre La Paz et Oruro afin de permettre l’acheminement d’oxygène, de médicaments et de vivres. C’est au cours de cette opération que Víctor Cruz Quispe, un homme de vingt-quatre ans, père de deux enfants et membre de la communauté aymara originaire d’une petite ville au sud de La Paz, a été abattu. Le gouvernement a d’abord nié que ce décès ait eu lieu ; par la suite, la police a publié un rapport indiquant qu’il s’agissait probablement d’un tir ami. Les manifestants ont occupé le centre de La Paz, descendant en colonnes successives depuis El Alto, et remontant par la zona sur depuis Río Abajo et Chasquipampa, par dizaines de milliers, réitérant leur appel à la démission de Paz et exigeant que justice soit rendue à la veuve et aux enfants de Cruz Quispe. Ils ont encerclé le Palacio Quemado, sans toutefois tenter de le prendre d’assaut.
En réponse, la police a mené des perquisitions dans les domiciles et les foyers des dirigeants des mouvements sociaux, notamment à El Alto, malgré la demande du vice-président Lara les exhortant à y renoncer. La libération des prisonniers et la levée des mandats d’arrêt sont devenues une autre revendication majeure des manifestants ; près de 500 personnes sont actuellement détenues, selon la direction de la CSUTCB. Les médias font état d’au moins quatre manifestants décédés, dont un lors d’affrontements, ainsi que de huit autres personnes décédées faute d’avoir pu recevoir des soins médicaux en raison des barrages routiers. Au moins quatorze policiers ont été blessés lors des affrontements ; nous ne disposons pas de chiffres précis concernant le nombre de manifestants blessés.
Paz a insisté sur le fait qu’il n’avait pas l’intention de privatiser les entreprises publiques ni d’imposer des mesures d’ajustement structurel en échange de prêts du FMI. Ses propos ont eu du mal à convaincre, tant le gouvernement de Paz semble reconduire les orientations néolibérales des administrations des années 1990 et 2000. Cette mobilisation s’inscrit ainsi dans une lignée de précédents marquants.
À lire aussi...
Bolivie : les élites face au soulèvement populaire
En 2003 et 2005, deux présidents successifs ont été renversés lorsque, après des décennies de restructuration néolibérale, des insurrections populaires ont paralysé le pays. À l’époque comme aujourd’hui, les principaux acteurs étaient les associations de quartier FEJUVE-El Alto, la COB et surtout la CSUTCB. En 2003, les principales revendications étaient la démission du président Sánchez de Lozada ; l’abrogation d’une loi criminalisant la contestation sociale ; l’arrêt du projet d’exportation du gaz bolivien via le Chili ; l’abrogation de la loi sur les hydrocarbures de 1996 afin de faciliter la renationalisation ; le refus de participer à l’Accord de libre-échange des Amériques ; et la convocation d’une assemblée constituante. Réagissant par la militarisation et la terreur d’État, qui ont fait 67 morts, Sánchez de Lozada s’est ensuite enfui aux États-Unis, laissant le vice-président Carlos Mesa à la présidence par intérim. « Si je ne tiens pas mes promesses, vous pourrez me chasser », avait promis Mesa. C’est exactement ce qu’ont fait les milieux populaires en 2005 – par le biais d’une insurrection.
Evo Morales est arrivé au pouvoir à la suite de ces soulèvements. Dirigeant du Movimiento al Socialismo (MAS), une alliance de syndicats et de mouvements sociaux formée en 1997, Morales a été le premier président de l’histoire de la Bolivie à s’identifier comme autochtone. Il a remporté 54 % des voix en 2006, la première fois qu’un candidat obtenait la majorité absolue, en s’engageant à nationaliser le gaz bolivien et à empêcher l’éradication de la coca soutenue par Washington. Son mandat a apporté une stabilité politique et une prospérité économique sans précédent jusqu’en 2014-2015, lorsque la chute des prix à l’exportation du gaz a entraîné un ralentissement économique. Après avoir perdu en 2016 un référendum sur un amendement constitutionnel qui lui aurait permis de briguer un quatrième mandat, Morales s’est tout de même présenté aux élections, ce qui a considérablement entamé sa légitimité.
Il a remporté l’élection avec 47 % des voix, mais ces résultats n’ont pas suffi à l’Organisation des États américains (OEA), aux États-Unis ni au bloc anti-MAS, initialement mené par la classe moyenne de La Paz et d’autres villes, puis par l’extrême droite des plaines orientales. En 2019, un coup d’État fondé sur de fausses allégations de fraude électorale a contraint Morales à l’exil et porté au pouvoir un gouvernement d’extrême droite dirigé par la présidente Jeanine Añez – une sénatrice de Beni jusque-là inconnue, qui se trouvait encore récemment en prison, dans l’attente de son procès pour avoir autorisé les massacres de dizaines de manifestants non armés, pour la plupart autochtones, à Senkata (El Alto) et à Sacaba (Cochabamba) en 2019, perpétrés sous le régime de l’état d’exception.
L’influence de Morales s’est affaiblie depuis 2019 ; elle ne dépassait guère, à l’époque, le Chapare et la fédération syndicale des cultivateurs de coca des plaines tropicales de Cochabamba. Mais les élections de 2020 ont vu une nouvelle victoire du MAS, portant au pouvoir l’ancien ministre des Finances de Morales, Luis Arce, et permettant à Morales de revenir en Bolivie. Les relations se sont toutefois rapidement détériorées, divisant le parti entre « arcistes » et « evistes », avec des conséquences désastreuses. Morales a exclu Arce du parti en 2023, tandis qu’Arce a tenté de s’appuyer sur la Constitution pour empêcher Morales de revenir au pouvoir. Un mandat d’arrêt lancé contre Morales pour des accusations de viol et de traite d’êtres humains l’a contraint à se réfugier dans les régions tropicales de Cochabamba, où il est protégé par ses partisans.
Les difficultés économiques de la Bolivie se sont poursuivies sous le mandat d’Arce, aggravées par une récession provoquée par la pandémie. Une nouvelle tentative de coup d’État a eu lieu en 2024, prétendument orchestrée par Arce lui-même dans une démarche désespérée pour renforcer son soutien populaire, une rumeur relayée avec enthousiasme par Morales et ses partisans. Ce scandale a encore érodé la légitimité du MAS qui, après deux décennies au pouvoir, a fini par perdre l’ensemble de ses sièges au Sénat lors des élections de 2025. La « petite guerre » entre Morales et Arce a ouvert la voie à un second tour de l’élection présidentielle opposant le centre-droit, représenté par le tandem Paz-Lara, à l’extrême droite, menée par l’ancien président Jorge « Tuto » Quiroga, partisan de Trump et du FMI. À la suite de la victoire de Paz, Arce a été arrêté pour corruption.
De larges pans de la population urbaine se sont ralliés à Paz, tout comme les régions de l’Est qui avaient connu d’importantes contre-mobilisations entre 2003 et 2005. Comme en 2019, les comités civiques de La Paz, Cochabamba, Oruro, Chuquisaca, Tarija et Potosí, menés par les chambres de commerce locales, ainsi que par les acteurs du secteur immobilier et de la construction, les maires, les conseillers municipaux et les entrepreneurs locaux, sont dans la rue. Un fossé social, ethnique et démographique sépare ces contre-manifestants des millions de paysans et d’ouvriers qui mènent le siège. Ces mobilisations revêtent souvent une connotation raciste, en partie en raison du leadership de Santa Cruz, où le racisme anti-autochtone est au cœur de l’identité régionaliste («camba») de la classe dirigeante économique entrepreneuriale, du «développement» et du «progrès». Le siège de La Paz en 1781, mené parle chef aymara Túpac Katari, continue de hanter l’imaginaire des propriétaires fonciers et même des citoyens de la classe ouvrière, qui se considèrent comme les défenseurs de la nation contre ce qu’ils perçoivent comme les hordes violentes et déraisonnables des paysans autochtones.
Le gouvernement Paz, appuyé par les médias traditionnels, a tenté de discréditer le soulèvement en l’associant à Evo Morales, affirmant que ses partisans bénéficieraient de financements issus du trafic de drogue ou de groupes qualifiés de terroristes. Quelques épisodes isolés de violence ont également été amplifiés afin de présenter le mouvement sous un jour menaçant et d’en affaiblir la légitimité. Le 18 mai, des manifestants antigouvernementaux ont arraché des portes en bois et des rangées de chaises dans un immeuble de bureaux pour ériger des barricades dans les rues qui descendent vers la Plaza Murillo. Les vidéos ont rapidement circulé sur les réseaux sociaux, où de nombreux commentateurs, reprenant le discours officiel, ont insisté sur le vandalisme et la violence. Deux hommes ayant frappé un policier ont été arrêtés, jugés puis incarcérés.
La nuit suivante, dans la prospère zona sur de La Paz, des rumeurs infondées ont circulé, affirmant que des « Indiens » venus de Río Abajo et de Chaskipampa s’apprêtaient à piller et voler — avec, en filigrane, des insinuations de violences plus graves. Les mêmes récits avaient déjà émergé en 2019 et en 2003. Mais, comme alors, ces exceptions confirment la règle : les mobilisations sont très disciplinées et étroitement encadrées. L’occupation de la capitale, le 25 mai, s’est déroulée sans incident notable. Il en a été de même pour la marche des « casseroles vides » menée le lendemain par des femmes, destinée à mettre en lumière la gravité de la situation économique.
Les appels lancés à Paz pour qu’il instaure l’état d’exception émanent de Quiroga, l’adversaire de Paz aux élections de 2025, et de Stello Cochamanidis, président du Comité civique de Santa Cruz, qui a exigé une « main de fer » pour mettre fin à la rébellion, ce que le nouveau commandant des forces armées s’est dûment engagé à faire. Ces appels sont relayés par les médias grand public. Le 26 mai, la Chambre basse a abrogé la loi n° 1341, adoptée en 2020 pour limiter les décrets de l’exécutif relatifs à l’état d’exception et le recours à la force létale par l’armée. Lors d’une réunion de son Conseil économique et social (à laquelle tous les dirigeants des mouvements sociaux concernés étaient absents), Paz a averti qu’il imposerait « l’ordre constitutionnel » par la force si le blocus ne prenait pas fin. Le 3 juin, le ministre de la Défense et le ministre de l’Éducation ont démissionné sans donner d’explication, alors que des rumeurs laissaient entendre que les États-Unis cherchaient à imposer la proclamation de la loi martiale. Le 8 juin, après l’adoption du texte par l’Assemblée plurinationale, Paz a signé une loi ouvrant la voie à l’instauration d’un état d’exception, lequel suspendrait les droits constitutionnels et habiliterait l’armée à lever les barrages ; les manifestants affirment qu’ils riposteront par la désobéissance civile et la résistance pour défendre l’avenir de leurs enfants et petits-enfants. Ils sont prêts à mourir s’il le faut.
On observe des signes d’escalade. Le samedi 7 juin, lors d’une opération conjointe de l’armée et de la police visant à débloquer les routes à San Julián, dans la province de Santa Cruz, des membres de l’Union (de droite conservatrice) de la jeunesse de Cochabamba ont été mobilisés à moto ; un policier a été blessé par balle à la tête (très probablement par un tir ami), six autres ont été blessés, ainsi que trente civils. La police a finalement été contrainte de battre en retraite. Le même jour, des dirigeants syndicaux nationaux issus des secteurs minier, industriel, du bâtiment et de l’éducation ont été enlevés à El Alto par des agents masqués en civil, puis emmenés au siège de la police antidrogue. Le 10 juin, Vicente Salazar, président de la Confédération Túpac Katari de la CSUTCB, a été interpellé dans le centre-ville de La Paz ; il n’a pas été possible de vérifier immédiatement où il se trouvait. Alors que les insurrections d’il y a deux décennies se sont produites lors de la première vague de la « marée rose », aujourd’hui, de forts vents contraires soufflent depuis l’extrême droite. Un communiqué publié par le ministère argentin des Affaires étrangères, signé par le Chili, le Paraguay, le Guatemala, le Costa Rica, le Salvador, l’Équateur et le Pérou, a condamné les tentatives visant à déstabiliser « l’ordre démocratique » – c’est-à-dire le néolibéralisme militarisé sous l’égide des États-Unis. Le 21 mai, le « Bouclier des Amériques », la nouvelle coalition militaire mise en place par Trump, a également adressé une réprimande aux manifestants.
Les États-Unis ont fait un retour en force en Bolivie. La DEA et la CIA sont de retour dans la région natale de Morales, le Chapare, d’où elles avaient été expulsées en 2008-2009. En mars, avec l’accord de Paz, les États-Unis ont arrêté le narcotrafiquant uruguayen Sebastián Marset à Santa Cruz et l’ont extradé vers les États-Unis. Pourtant, la position du gouvernement vis-à-vis des stupéfiants est pour le moins obscure. Fin novembre, Laura Rojas, ancienne adjointe au Congrès et proche collaboratrice de Paz, est arrivée à Santa Cruz en provenance de Los Angeles à bord d’un jet privé, avec 32 valises contenant de l’argent liquide. Confisquées par les douanes, ces valises ont par la suite « disparu » d’un entrepôt sous-traité pour les stocker. Cet entrepôt est lié à une importante saisie de stupéfiants (Rojas est actuellement en attente de jugement). Les manifestants affirment que les tentatives des gouvernements américain et bolivien de les associer à l’argent de la drogue s’inscrivent dans le cadre d’une opération visant à dissimuler les liens entre le gouvernement, la DEA et les narcotrafiquants. On a déjà vu des scenarios plus improbables.
La Colombie fait figure d’exception. Le président Gustavo Petro a exprimé son soutien aux droits des manifestants, qualifiant les manifestations d’« insurrection populaire » et affirmant qu’elles défendaient la « dignité latino-américaine ». Le gouvernement de Paz a qualifié les propos de Petro d’« attaque contre la démocratie » et a expulsé l’ambassadeur colombien. Cependant, Petro quittera bientôt ses fonctions, et son successeur hypothétique, Iván Cepeda, est récemment arrivé en deuxième position au premier tour des élections législatives, derrière Abelardo de la Espriella, avocat d’extrême droite lié à la mafia et populiste. Le Brésil, en revanche, n’a pas affiché la même solidarité. Lula da Silva s’est aligné sur la position officielle, appelant à la fin des blocus et au retour à la négociation (tout en proposant, parallèlement, de céder à Trump une partie des minéraux de terres rares du pays, en accord avec l’un des gouverneurs les plus conservateurs du Brésil). Le Mexique, traditionnel défenseur de la souveraineté nationale, y compris celle de Cuba, voit aujourd’hui la sienne fragilisée, comme l’a illustré l’extradition récente par Trump de deux gouverneurs du Morena, le parti au pouvoir.
Pourtant, il semble que le temps presse pour Paz. Une partie du soutien dont il bénéficie au sein de la classe moyenne urbaine commence à s’éroder ; il en va de même à l’extrême droite. Deux responsables politiques du Parti démocrate-chrétien de Paz ont entamé une grève de la faim le 28 mai, exigeant que Paz trouve une solution ; le même jour, celui-ci ne s’est pas présenté à une réunion avec le Comité civique de Santa Cruz, qui réclame un « plan de salut national ». Morales a appelé à la tenue d’élections dans 90 jours, une proposition jugée « séditieuse » par José Luis Lupo, le ministre de la Présidence. D’autres réclament une succession constitutionnelle, à l’instar de ce qui s’est passé en 2003 et 2005. Le vice-président Lara deviendrait alors président par intérim et, vraisemblablement, convoquerait de nouvelles élections. Quiroga et son rival de centre-droit, Samuel Doria Medina, seraient les vainqueurs probables dans ce scénario. Paz se souvient certainement du départ ignominieux de Lozada vers les États-Unis en 2003 ; des dirigeants tels que Severo Marca, de la confédération paysanne CSUTCB, ont mis en garde Paz, l’invitant à démissionner tant qu’il est encore temps afin d’éviter un sort similaire.
Lors des précédents soulèvements, Evo Morales et le MAS avaient joué un rôle central dans la négociation des accords ayant permis une succession constitutionnelle, convaincus, à juste titre, que Morales serait ensuite en position de revenir au pouvoir. Mais aujourd’hui, le MAS est profondément impopulaire, y compris parmi une partie des manifestants, et plusieurs mandats d’arrêt ont été émis contre Morales. Dans ces conditions, cette option apparaît désormais très improbable. D’autres institutions de médiation – à savoir l’Église catholique, le Bureau du médiateur et l’Assemblée permanente des droits de l’homme – se sont soit montrées absentes, soit inefficaces. Discréditées par les événements de 2019, elles ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles étaient entre 2003 et 2005. Le vice-président Lara a tenté de jouer un rôle de médiateur en invitant Paz à une réunion avec des représentants de l’Assemblée plurinationale le 9 juin, mais a finalement été ignoré, et qualifié de « séditieux » par d’autres membres du gouvernement en raison de ses contacts avec les dirigeants du mouvement.
Si aucune issue ne se dessine, une chose est certaine : l’agenda élitaire du gouvernement de Paz rencontrera de nouveaux obstacles.
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier à réagir.