Pérou : de quoi Roberto Sánchez est-il le nom ?
Le Vent Se Lève11 min de lecture
Keiko Fujimori, candidate de l’extrême droite et fille de l’autoritaire Alberto Fujimori (président de 1990 à 2000), est donnée gagnante du scrutin présidentiel. Face à la minceur de l’écart (seulement 40.000 voix d’avance) et aux irrégularités qui semblent avoir entaché le scrutin, Roberto Sanchez exige le recomptage des votes. Ancien ministre du Commerce extérieur de Pedro Castillo, président historique du parti de gauche Juntos por El Peru, il est parvenu à fédérer une partie importante des territoires qui avaient permis la victoire de Pedro Castillo en 2021. Toutefois, si cette candidature s’inscrit pleinement dans la continuité de l’ancien leadership, elle en révèle également ses limites, à la fois géographique et programmatique – témoignant d’une recomposition plus complexe des rapports de force sociologiques et géographiques, loin d’un cliché entre une opposition de Lima face au Sud andin.
Pendant le premier débat électoral de la campagne, le 31 mai 2026, Roberto Sánchez a mis en avant son expérience ministérielle au sein du gouvernement de Pedro Castillo, tout en cherchant à soutenir et répéter sa loyauté envers l’ancien président. Son programme présidentiel initial apparaît comme une forme de continuité vis-à-vis de celui du candidat de Peru libre cinq ans auparavant.
Afin de séduire la base sociale et politique acquise à Pedro Castillo, quelques symboles de la gauche de rupture sont préservés : réforme de la Constitution de 1993, héritée de l’ancien président Alberto Fujimori, la réduction des inégalités, accès aux services publics et garantir l’accès au logement, l’industrialisation du pays et la reconnaissance des peuples autochtones dans le cadre d’un état plurinational. Il propose également un renforcement des mécanismes du contrôle citoyen, avec la mise en place de « veedurías » (organismes de contrôle) dans les différents échelons de l’administration publique et dans la sécurité.
Cette radicalité moins visible et affirmée a-t-elle coûtée des voix à Sánchez ?
Ainsi, pendant le premier tour, le candidat de la gauche de rupture proposait, comme Pedro Castillo, de réformer l’économie et la constitution. Cependant, Roberto Sánchez a adopté un discours plus modéré et pragmatique à l’approche du second tour, avec le ralliement d’un économiste modéré comme Pedro Francke, ou encore Manuel Rodríguez Cuadros, une autre figure modérée, avec la promesse de maintenir la stabilité macroéconomique, de respecter l’autonomie de la Banque centrale de réserve et les accords internationaux de libre-échange1 et l’abandon de la réforme constitutionnelle.
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Dans cette logique de modération, contrairement à celle d’une candidature de rupture et anti-système incarnée par Pedro Castillo, Roberto Sánchez a présenté le 4 juin 2026 un accord nommé « Líderes políticos por la gobernabilidad y recuperación de la democracia » (Dirigeants politiques en faveur de la gouvernance et du rétablissement de la démocratie), avec le soutien des partis du centre gauche comme OBRAS, Ahora Nación, Venceremos ou encore Primero la Gente2. Un accord qui semble vouloir à la fois rassurer un électorat plus modéré et élargir sa base électorale, tout en garantissant une forme de sérieux, crédibilité et modération de sa candidature au second tour. Au sein de son équipe et en tant que soutien, on retrouve la figure controversée et radicale Antauro Humala, sans doute un élément qui n’a pas suffi à rassurer les électeurs, préférant la stabilité et l’expérience électorale vantée par Keiko Fujimori.
Quant à la sociologie électorale de Roberto Sánchez en 2026, une comparaison est possible avec celle de Pedro Castillo en 2021. Les travaux d’Edwin Cohaila Ramos consacrés au vote « castilliste » en 2021 mettent en évidence le poids déterminant de la puissance électorale du Sud dans le succès de Pedro Castillo. Celui-ci est appuyé par une géographie électorale caractérisée par la concentration du vote dans les espaces ruraux, andins, pauvres, ou l’Etat est faiblement présent et ou les indicateurs de pauvretés sont les plus élevés. Les départements de Cajamarca, Apurimac, Ayacucho, Puno et Cusco constituent le cœur de l’ancrage électoral en 2021.
Dans ces départements, le vote « castilliste » exprime à la fois une revendication sociale (politiques de redistribution, reconnaissance des populations rurales), une dimension « identitaire » (valorisation et reconnaissance des populations quechuas et aymaras) et une forme de protestation contre les élites politiques de Lima. La province de Chota, dans le nord andin, joue un rôle symbolique particulier en tant que lieu d’origine de Pedro Castillo, illustrant ce vote représentatif d’une sociologie rurale.
Dans ce cadre, la candidature de Roberto Sanchez à l’élection présidentielle de 2026 apparaît comme une tentative de poursuite de ce socle électoral, notamment avec une revendication principale pendant la campagne : la libération de Pedro Castillo. Les résultats de Juntos por El Péru, au premier comme au second tour, confirme l’implantation dans les mêmes régions/départements : Sud andin (Puno, Cusco, Apurimac, Ayacucho), Sierra nord (Cajamarca) et certaines zones de la Sierra centrale. Cette continuité confirme que le vote « castilliste » n’a pas disparu après la crise politique ouverte par la destitution de Pedro Castillo en décembre 2022. Il s’est déplacé et reconfiguré autour de la candidature de Roberto Sanchez, avec un héritage politique similaire, malgré une campagne et une posture moins charismatique et radicale.
Keiko Fujimori l’emporte avec environ 40 000 voix d’écart, dont une partie significative provient des pays de l’Europe du Sud (Espagne, Italie) et d’Amérique du Nord
Cependant, la continuité entre Castillo et Sanchez est incomplète. Si l’héritage est largement visible sur le plan symbolique, avec l’exigence de libération de l’ancien président, la campagne et les programmes diffère de celui de Pérou libre en 2021. Cette radicalité moins visible et affirmée a-t-elle coûtée des voix à Sánchez ? Impossible de l’avancer avec certitude, cependant, le candidat de Juntos por el Peru, a perdu des voix, y compris dans les bastions de Castillo.
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Dans de nombreuses provinces, Sanchez n’atteint pas les niveaux de soutien observés pour Pedro Castillo en 2021. Là ou ce dernier a obtenu des scores supérieurs à 35% ou 40% dans certaines zones rurales, Sanchez enregistre des résultats plus modestes, malgré l’avance sur ses concurrents, relevant une baisse du soutien envers une candidature de rupture et contestataire. Par exemple, dans le département de Cusco, la candidature de Pedro Castillo avait obtenu 38% en 2021 – malgré les 20% de Veronika Mendoza de Juntos por el Péru – contre 23% pour Roberto Sanchez en 2026.
Cette érosion peut être interprété à plusieurs niveaux : usure du cycle politique ouvert en 2021, un espace politique fragmenté avec le centre et le centre-gauche qui a fait une percée au premier tour (15% pour OBRAS, 14% pour Ahora Nacion et 8% pour Partido del Buen Gobierno à Cusco), incarnant également des candidatures contestataires face au système politique, ou encore la difficulté de Sanchez a incarné une figure de rupture comparable à celle de Castillo en 2021. Cette perte de voix observable entre la candidature de Sanchez et Castillo est encore plus visible lors du second tour à Cusco : le candidat de Juntos por el Péru obtient 75% contre l’ancien 83% pour l’ancien président Castillo en 2021, soit une perte de 5 points. Le « castillisme » apparaît dès lors moins comme une force politique stable que comme un socle électoral plus ou moins acquis.
Toutefois, l’opposition évoquée en introduction entre un Sud andin contestataire et une région de Lima conservatrice doit être fortement nuancée. L’étude de Daniel Encinas et Alejandra Fuentes sur la géographie électorale de l’élection de 2021 montre que cette lecture ne reflète qu’imparfaitement la réalité des comportements électoraux. L’analyse spatiale, y compris celle de l’élection de 2026, met en évidence l’existence de plusieurs bastions « castillistes » en dehors du Sud : Cajamarca, Huánuco, Áncash ou encore Loreto. Le vote en faveur de Castillo en 2021 et Sanchez en 2026 relève donc moins d’une opposition régionale stricte que d’un ensemble de périphéries rurales et semi-rurales dispersées, partageant des caractéristiques socio-économiques communes : pauvreté, faible intégration aux circuits économiques nationaux et sentiment d’abandon institutionnel. De même, le Sud andin lui-même n’est pas homogène. Certaines zones présentent des comportements électoraux plus diversifiés. Cette hétérogénéité remet en cause l’idée d’un bloc andin unifié derrière Roberto Sánchez. Dans cette perspective, le vote en faveur de Sánchez doit être compris comme la réactivation partielle d’une coalition de département ruraux, plutôt que la consolidation d’un « Sud castilliste ».
La comparaison entre 2021 et 2026 révèle ainsi un double mouvement : continuité territoriale et un affaiblissement électoral. Sánchez récupère une partie des bastions de Castillo, mais avec une intensité moindre. Cette diminution est particulièrement visible dans certains districts ruraux, où le vote s’est davantage fragmenté entre plusieurs candidatures, y compris celle de Keiko Fujimori, et surtout au second tour, ou la candidate remporte plusieurs districts du Nord andin. Cette recomposition traduit une transformation du paysage politique. Dans plusieurs départements, des districts auparavant acquis au vote « castilliste » deviennent plus compétitifs. Le fujimorisme parvient à y regagner de la popularité dans des espaces où les préoccupations sont liées à la sécurité et à la stabilité institutionnelle. Contrairement à l’élection présidentielle de 2021, un autre facteur essentiel semble avoir pris le pas : la séquence de répression ouverte après la chute de Pedro Castillo. Les mobilisations populaires de 2022 et 2023 dans le Sud du pays ont été marquées par une forte violence étatique, notamment à Puno, Cusco et Ayacucho. Le massacre de Juliaca (à Puno), en janvier 2023, constitue un point de cristallisation majeur : au moins dix-huit manifestants ont été tués lors des affrontements avec les forces de sécurité autour de l’aéroport de la ville. Cet évènement a marqué la mémoire politique locale et contribue à renforcer le sentiment de rupture entre ces territoires ruraux et le pouvoir central.
Comme preuve de la volonté de cultivé cette mémoire politique, lié au système politique actuel et le mandat de Dina Boluarte, Roberto Sanchez s’est rendu dans la commune de Juliaca pendant l’entre-deux-tours. Dans ce contexte, le vote en faveur de Roberto Sanchez en 2026 peut être interprété, au moins partiellement, comme une forme de prolongement électoral de cette mémoire de la répression : une demande de reconnaissance, de justice et de dénonciation des violences de l’état. Un autre élément est la persistance de l’antifujimorisme. Le rejet de l’héritage d’Alberto Fujimori, associé à l’autoritarisme, aux violations des droits humains et au coup d’État de 1992, demeure un facteur de mobilisation important. Ce clivage historique s’est réactivé dans le contexte électoral de 2026. Il se combine avec la mémoire plus récente de la crise post-Castillo, produisant une superposition de registres protestataires. L’antifujimorisme agit comme une mémoire politique et comme un outil de mobilisation. Cependant, cette fois-ci, il n’a pas suffi. A l’issue du second tour, le vote des péruviens résidant à l’étranger apparaît comme l’un des éléments les plus déterminants du second tour de 2026. Il s’agit d’un électorat limité mais décisif, puisqu’il s’est historiquement montré favorable aux candidatures de droite et du centre droit. Keiko Fujimori l’emporte avec environ 40 000 voix d’écart, dont une partie significative provient des pays de l’Europe du Sud (Espagne, Italie) et d’Amérique du Nord, ou les électeurs péruviens sont insérés dans des trajectoires migratoires économiquement stables. La campagne de Fuerza Popular, le parti de Keiko Fujimori, a d’ailleurs cherché à mobiliser cet électorat.
Au-delà de la présidentielle, les élections législatives confirment la recomposition du paysage politique. Plusieurs figures issues de l’espace « castilliste » ou de la gauche populaire accèdent à des positions parlementaires, notamment le frère de Pedro Castillo, José Mercedes Castillo Terrones, élu au Sénat avec le parti Juntos por el Péru. On retrouve également des proches d’Antauro Humala élus avec Juntos por el Péru, comme le nouveau sénateur Percy Osorio Palpan, élu à Pasco, ou encore le député Marlon Aguirre Ramos, élu à Junin. Les deux étaient membres du parti – désormais disparu – du parti A.N.T.A..U.RO3. Ces résultats témoignent d’une survivance institutionnelle du « castillisme », désormais davantage présent au Parlement qu’en capacité de structurer une majorité présidentielle solide. Dans la phase post-électorale, Roberto Sánchez a tenté de consolider cette position en appelant à plusieurs mobilisations contre l’extrême-droite fujimoriste et en se présentant comme le principal opposant Keiko Fujimori. Cette stratégie vise à maintenir la cohésion d’un espace politique ouvert par Pedro Castillo en 2021.
Si Sánchez dispose d’une base territoriale et d’une présence parlementaire, sa capacité à transformer cette configuration en majorité électorale nationale reste incertaine. Le cycle ouvert en 2021 n’est pas clos, mais profondément fragmenté : il oscille entre survivance institutionnelle, mémoire politique et recomposition territoriale. Dans cette perspective, une future victoire de Sánchez n’est pas impossible, mais elle dépendrait de sa capacité à stabiliser un électorat élargit, dépassant les seuls bastions ruraux, à maintenir l’unité de la gauche péruvienne et à capitaliser sur l’antifujimorisme dans un contexte de polarisation du système politique.
Notes :
1 Silvia Blanco et Renzo Gomez Vega, Roberto Sánchez, el izquierdista heredero del sombrero de Pedro Castillo en Perú, El País, 7 juin 2026
2 Pressenza, Pérou : Tendre des ponts pour la démocratie, 4 juin 2026
3 Sebastian Ortiz Martinez, Al menos nueve virtuales parlamentarios tienen vinculación con Antauro Humala: ¿Quiénes son? ¿Y cuántos tienen condena?, El Comercio, 20 juin 2026
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