Journée de solidarité : la grande arnaque intergénérationnelle ?
Le Vent Se Lève6 min de lecture
L’inadaptation de la France face aux canicules interroge à nouveau le bien-fondé de la « journée de solidarité » créée après la vague de chaleur de 2003. Plus largement, l’importance des transferts financiers vers les plus âgés alors que les actifs ont de plus en plus de mal à boucler les fins de mois questionne : s’agit-il de protection des plus fragiles ou de clientélisme électoral ? Alors que la France vieillit, l’intransigeance des plus âgés à faire des efforts alors que les plus jeunes ont du mal à se projeter dans l’avenir alimente une mécanique délétère pour la cohésion sociale.
Il y a 23 ans, la France traversait une canicule qui, à l’époque, paraissait cataclysmique. Si les records de température de ces deux semaines ont été désormais dépassés, le bilan humain est estimé à environ 15 000 décès, très majoritairement des personnes âgées. Le choc entraîné par cet épisode alors inhabituel poussait le gouvernement Raffarin à mettre en place un ensemble de mesures destinées à protéger les seniors. La plus connue est la très impopulaire « journée de solidarité » promulguée dans le cadre de la loi du 30 juin 2004 relative à la « solidarité pour l’autonomie des personnes âgées et handicapées ». Deux décennies plus tard, un bilan s’impose.
Chaque fin mai, les salariés français sont appelés à travailler sept heures sans être payés pour financer des actions en faveur des personnes âgées et handicapées. Concrètement, un employeur verse 0,30 % de la masse salariale brute à titre de cotisation sur une base périodique, qui est reversée par le biais des URSSAF à la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie. Les salariés sont tenus de travailler une journée supplémentaire annuelle, généralement le lundi de Pentecôte, plutôt que de la chômer. Le MEDEF a soutenu la mesure, bien qu’elle crée de facto une inégalité devant l’impôt, professions libérales, indépendants et retraités non imposables étant épargnés.
Entre 47 et 57 milliards d’euros (selon le mode de calcul, incluant ou non les retraités imposables) ont ainsi été collectées depuis 2004. Des sommes considérables, à même de rééquiper intégralement les hôpitaux publics, d’en finir avec l’isolement des personnes âgées les plus précaires, de revaloriser les salaires du personnel soignant ou de faire nettement avancer la recherche scientifique. Las : en 2026, aucune de ces problématiques ne semble en voie d’être résolue, la situation se dégradant même rapidement. Tout au plus le business florissant des EHPAD et son « or gris » continue à se développer malgré les scandales qui l’entourent, peut-être grâce au pantouflage d’anciens ministres. Les accusations de détournement de l’argent de la « journée de solidarité » se multiplient donc.
La journée de solidarité présuppose une injustice intergénérationnelle en défaveur des plus âgés. Mais cette hypothèse est invalidée par les faits : à mesure que se concentre le patrimoine immobilier, que le pouvoir d’achat des actifs décline et que la pyramide des âges se déséquilibre, l’injustice se fait plutôt au détriment des actifs.
Or, l’architecture même de la loi de 2004 présuppose une injustice intergénérationnelle en défaveur des plus âgés. Mais cette hypothèse est invalidée par les faits : à mesure que se concentre le patrimoine immobilier, que le pouvoir d’achat des actifs décline et que la pyramide des âges se déséquilibre, l’injustice se fait plutôt au détriment des actifs. Les données les plus récentes indiquent plutôt un niveau de vie moyen confortable des seniors en France comparé à celui des actifs, notamment dû à la propriété foncière, ainsi qu’une richesse médiane des plus de 65 ans parmi les plus élevées d’Europe. Ces données illustrent bien sûr une tendance générale, mais cette tranche d’âge est bien sûr frappée par d’importantes inégalités. La situation d’un grand nombre de bénéficiaires du minimum vieillesse (fixé aujourd’hui à un montant très faible de 1043€ pour une personne seule) est d’ailleurs particulièrement préoccupante.
Un pays vieillissant comme la France se trouve cependant confronté à une équation de plus en plus insoluble. Le poids démographique croissant des générations les plus âgées, notamment celle du « baby boom », s’observe dans les dépenses publiques : les prestations sociales (retraites et dépenses de santé conjuguées) sont désormais le premier poste de dépense, devant l’enseignement, la recherche ou la défense. Le bien-fondé de mesures obligeant des actifs aux salaires bloqués – alors que les retraites sont indexées sur l’inflation – à travailler gratuitement pour des retraités de plus en plus nombreux – désormais plus de 17 millions – interroge. Au-delà de sa soutenabilité économique, nécessitant une recherche frénétique de nouveaux actifs pour alimenter la machine, le sentiment d’une rupture du pacte intergénérationnel devient un enjeu de plus en plus central du débat public français. La gestion de la crise du COVID-19, ayant fait reposer le gros des sacrifices demandés sur la génération arrivant alors dans l’âge adulte au bénéfice principal des plus âgés, constitue peut-être un tournant en termes de représentations collectives.
De plus, une enquête Ifop intitulée La France qui vieillit alimente l’idée d’une absence de solidarité entre les générations. La logique de la « porte fermée » semble dominer : les retraités actuels sont ainsi la seule tranche d’âge favorable à une hausse des cotisations et à un départ plus tardif à la retraite, approuvant également l’idée que « vivre plus longtemps implique de travailler plus longtemps »… Les réformes successives repoussant l’âge du départ tendent à accréditer les inquiétudes des générations arrivant sur le marché du travail, envisageant un scénario dans lequel leurs cotisations ne leur ouvrent guère de droits, le modèle actuel s’effondrant avant qu’ils n’aient pu en bénéficier. Angoisses qu’il paraît difficile de balayer, puisqu’elles se conjuguent avec d’autres difficultés croissantes, telles que l’accès à la propriété – et, partant, la possibilité de fonder une famille, alimentant le cercle vicieux du vieillissement de la population…
Si l’idée de protéger les plus faibles est louable, les cadeaux systématiques en faveur d’une classe d’âge plus riche s’apparente à du clientélisme électoral.
Enfin, l’objectif poursuivi par Jean-Pierre Raffarin en 2004 interroge. L’ancien premier ministre s’est rappelé au bon souvenir des français le 11 juin dernier, lorsqu’il aurait été aperçu quittant les lieux d’un accident après que se son chauffeur de fonction (privilège dont il ne bénéficiait normalement plus) ait percuté un scooter. Si la mémoire collective de son passage à Matignon s’estompe, nombre de ses orientations annoncent celles des gouvernements suivants, jusqu’à l’actuel. Plus qu’une réponse circonstancielle aux crises, la politique en faveur des seniors constitue un invariant. Indexation des retraites sur l’inflation (contrairement aux salaires), revalorisation des pensions en 2022 et 2026, avant des échéances électorales, exonération fiscale…
Si l’idée de protéger les plus faibles est louable, les cadeaux systématiques en faveur d’une classe d’âge plus riche s’apparente à du clientélisme électoral. Les retraités votant plus que les jeunes générations, et votant massivement pour le centre et la droite, le calcul est rationnel. Mais ses conséquences en cascade pour le pays et particulièrement pour les plus jeunes sont potentiellement catastrophiques. Nul doute que les tensions croissantes entre générations constitueront un sujet politique de plus en plus central en France, malgré la tentative des gouvernants d’entretenir jusqu’ici l’idée irénique d’un pacte intergénérationnel bénéficiant à toutes et à tous.
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