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Comment la raréfaction des terres menace la matrilinéarité dans le Meghalaya (Inde)

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Comment la raréfaction des terres menace la matrilinéarité dans le Meghalaya (Inde)
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C’est un fait bien documenté : la colonisation européenne a modifié en profondeur les structures économiques et la répartition des ressources des pays colonisés. L’expansion de l’économie de marché qui s’en est suivie n’a fait qu’accroître les inégalités et accélérer la destruction des ressources naturelles. Les conséquences de l’épuisement des matières premières sur les traditions locales sont en revanche moins connues. Dans le Nord-Est de l’Inde, où l’organisation sociale est intimement liée aux ressources, la raréfaction de celles-ci instaure un climat de méfiance vis-à-vis des femmes – principales détentrices des biens économiques – et des étrangers, soupçonnés de déposséder les locaux de leurs terres. La matrilinéarité, structure familiale favorable aux femmes, s’en trouve menacée, et les conflits ethniques exacerbés. Reportage.

Cet article s’inscrit dans une série de publications visant à mettre en avant la richesse de l’héritage du féminisme matérialiste, regroupées dans la rubrique « féminisme et lutte des classes » du Vent Se Lève.

Aux origines de la raréfaction des terres

Les Etats du Nord-Est de l’Inde abritent des populations autochtones qui, d’après l’ONU, se caractérisent par des « liens spirituels particuliers avec les terres, territoires, eaux et zones maritimes côtières ». Dans la mythologie Khasi, l’ethnie principale du Meghalaya, les créatures divines de la forêt punissent la surexploitation de bois et de bambou. Autre instrument de régulation des ressources naturelles, le régime de propriété est communautaire et se réduit au droit d’usage : on peut cultiver une parcelle mais il est interdit de la vendre, et l’allocation des terres est le fruit d’une décision collective à l’échelle du village.

Au XIXème siècle, les missionnaires britanniques s’implantent dans le Meghalaya, surnommé « l’Ecosse de l’Inde » pour son climat pluvieux. Ils y importent la langue anglaise et le christianisme – qui sont désormais la langue et la religion officielles de l’Etat – ainsi que la propriété privée. Des titres de propriété sont attribués à quelques colons, et la compétence de gestion des terres autrefois confiée à la communauté passe sous le joug de l’administration coloniale.

A cette pression économique sur les terres s’est ajoutée une injonction morale à cesser l’agriculture sur brûlis, coutume pourtant ancestrale.

Deux siècles plus tard, la tendance à la privatisation des terres se poursuit avec l’avènement de l’économie de marché, d’autant qu’il est désormais possible d’en tirer des profits. Ce qui fait le bonheur des investisseurs, et le malheur des ruraux. Les petites exploitations familiales ont été remplacées par des champs de thé et de café à des fins de commercialisation, lorsqu’elles ne sont pas ravagées par l’extraction de charbon, de calcaire ou d’uranium. En conséquence, le Nord-Est a été massivement déforesté : il a perdu 3600km2 de sa surface forestière depuis 2011, dont 1000km2 uniquement entre 2019 et 2021 selon l’Indian State of Forest Report.

Ryngksaw, un village situé à quelques kilomètres de Shillong, où les foyers n’ont pas accès à l’eau courante et les habitantes doivent donc porter les jarres remplie depuis le bas de la colline © Loïa Lamarque pour Le Vent Se Lève

Pour faire face aux besoins de liquidités, beaucoup ont vendu leurs terres aux investisseurs et sont maintenant contraints d’en louer, notamment dans les zones rurales. Dans le village minier de Laitlyndop, une habitante nous confie louer une parcelle 1000 roupies par an pour cultiver du gingembre, soit 12$– une somme non-négligeable dans une région où 40% des habitants gagnent moins de 2$ par jour.

A cette pression économique sur les terres s’est ajoutée une injonction morale à arrêter l’agriculture sur brûlis, une coutume pourtant ancestrale. La région autrefois autonome en matière alimentaire est donc de plus en plus dépendante des programmes alimentaires nationaux, avec des conséquences sanitaires inquiétantes. Dans le Meghalaya, le riz « vitaminé » traditionnel a été remplacé par du riz blanc envoyé par le gouvernement, et les animaux historiquement chassés ont déserté la forêt dénudée. Privées de protéine, les populations sont sujettes à de graves problèmes de nutrition : près de 60% des femmes souffrent d’anémie.

Mine de charbon artisanale aux alentours de Laitlyndop © Loïa Lamarque pour Le Vent Se Lève

Les villes subissent aussi à leur manière l’explosion des inégalités. Le capitalisme crée une nouvelle classe de salariés précaires dans le bâtiment, la manutention et le tourisme, constitués d’immigrés étrangers ou d’Indiens payés au lance-pierre. Dans les rues étroites de Shillong, des dos recroquevillés transportent d’immenses sacs de broom grass, des ouvriers du bâtiment cuisinent au milieu des gravats à la tombée de la nuit. Les patrons, magnanimes, les autorisent à dormir sur place pour économiser le temps de trajet.

Peu à peu dépossédées de leur droit de succession et contraintes dans leur choix maritaux, les femmes sont les premières victimes de la raréfaction des terres dans le Meghalaya.

Quelques mesures ont été votées pour réguler la distribution des ressources. D’abord, le statut de Scheduled Tribe garantie aux populations tribales un accès privilégié aux terres. Dans son bureau, la directrice du département d’Anthropologie de l’Université de Shillong nous explique que « les Khasis ont vu leurs terres aliénées pendant les siècles précédents. Le statut de Scheduled Tribe garantit que les Khasis auront toujours la priorité sur les terres du Meghalaya ». Mais c’était sans compter les velléités capitalistes d’une partie des populations locales.

Jusque récemment, louer un titre de propriété à un étranger pour lui permettre d’exploiter une terre était pratique courante, si bien qu’une loi a été votée pour l’interdire. Le statut de Scheduled Tribe a bien augmenté les conflits entre les tribaux et les non-tribaux, jaloux de leurs privilèges, mais n’a pas endigué le phénomène de « landlessness ». D’autres mesures visent à réguler l’exploitation des ressources : en 2021, le Meghalaya a rendu illégal l’exploitation artisanale de mines de charbon au profit d’une extraction « scientifique ». Une mesure qui n’arrangera rien au creusement des inégalités entre ceux qui possèdent le capital technologique nécessaire à l’extraction légale, et les autres. Certaines voix, peu audibles, s’élèvent pour demander un plafonnement de la possession de terres.

Déclin du pouvoir économique des femmes

Dans le Meghalaya, les femmes héritent des biens ancestraux (terres, maison). C’est l’Etat indien qui compte la plus grande part de femmes propriétaires. Leur statut y est également élevé, bien qu’il se restreigne à la sphère familiale : les individus s’identifient au groupe d’apparentés de la mère, et héritent de son nom de famille. La naissance des filles est célébrée, et les femmes jouissent d’un fort soutien de leur famille, utile en cas de désaccord avec leur époux. Dans un village à quelques kilomètres de Shillong, une habitante nous confie sur sa voisine : « elle avait des problèmes avec son mari, il était alcoolique et violent. C’est pour ça qu’elle est revenue vivre chez sa mère ».




IPUMS, DHS (2015). Traitement : auteure

Or, la raréfaction des terres fait peser le risque d’une disparition de ces normes familiales aux femmes, pour deux raisons. L’enrichissement de certaines familles a fait naître le désir de transmettre une partie du patrimoine aux fils – bien entendu, le patrimoine professionnel. Les filles héritent donc toujours des maisons ancestrales, tandis que les fils reçoivent des hôtels ou des restaurants. Une répartition qui modifie substantiellement les rapports économiques, et donc de pouvoir, entre les femmes et les hommes.

Par ailleurs, les femmes sont tenues responsables de la raréfaction des terres : en se mariant à des non-tribaux, elles dilapideraient les ressources naturelles. C’est cette rhétorique qui a conduit, en 2018, au vote du Lineage Act Bill qui retire le statut tribal aux femmes Khasi mariées à un non-Khasi [1]. Un non-sens historique, répliquent ses détracteurs, dans une région matrilinéaire où la filiation et les terres se transmettent par la mère, et où l’origine du père a donc peu d’importance pour la perpétuation du groupe. Les coutumes ancestrales prévoient même le mariage inter-ethnique : une nouvelle lignée est créée une Khasi épouse un non-Khasi. Ce n’est donc pas pour préserver la tradition que ce texte est voté, mais d’avantage pour préserver l’honneur masculin.

Les attaques au pouvoir économique des femmes ne sont pas nouvelles dans le Meghalaya. Dès les années 1980, des militants du Syngkhong Rympei Thymmai (SRT) plaident pour le passage à un système patrilinéaire, jugé plus favorable au développement économique que la matrilinéarité. Pour ces militants que l’on qualifierait en Occident de masculinistes, les femmes sont perçues comme de mauvaises gestionnaires des terres, et complices des ennemis extérieurs qui ruseraient pour accéder aux précieuses ressources foncières. D’où l’intérêt de restreindre leurs choix maritaux : à défaut de pouvoir retirer leur droit de succession, celui-ci doit être conditionnel à leur bonne conduite patriotique. Et celles qui ne le font pas sont rappelées à l’ordre, à l’instar d’une jeune femme publiquement lynchée par un groupe d’hommes pour avoir exposé sur les réseaux sa relation avec un non-Khasi [2].

Peu à peu dépossédées de leur droit de succession et contraintes dans leur choix maritaux, les femmes sont les premières victimes de la raréfaction des terres dans le Meghalaya. Au-delà de cette région, ne retrouve-t-on pas plus généralement ce lien entre privatisation des terres et violences sexuelles dans les régions autochtones qui se voient imposer une transition vers un capitalisme extractif (et y répliquent en liant lutte pour la défense de leur corps et défense de leur terre) [3] ?

La colonisation, couplée au capitalisme débridé, a déjà anéanti la matrilinéarité des Nayars dans le Kerala. Sans régulation de l’accès aux ressources, l’enclave pro-femmes du Nord-Est de l’Inde pourrait suivre la même tendance que la plupart des sociétés matrilinéaires, dont une grande partie a déjà été remplacée par la patrilinéarité.

Notes :

[1] En Inde, le statut de Scheduled Tribe permet d’accéder à des formations ou professions ayant un quota populations indigènes à respecter. Il permet aussi de posséder des terres réservées aux indigènes.

[2] Wahlang, M. G., & Karlsson, B. G. (2022). The Body of the Land: Women, Ethnicity, and Alter-Politics.

[3] Le courant écoféministe s’est attelé à l’analyse croisée de l’exploitation de la terre et du corps des femmes. Voir également, de la même autrice, cette analyse du film de Martin Scorsese Killers of the Flower Moon.

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