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Accord Iran/États-Unis : un fiasco déjà balayé par les va-t-en-guerre ?

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Accord Iran/États-Unis : un fiasco déjà balayé par les va-t-en-guerre ?
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Présenté comme une percée diplomatique visant à désamorcer l’affrontement entre Washington et Téhéran, le mémorandum d’entente conclu sous médiation américaine n’a rien d’un accord de paix. Il entérine au mieux une mise entre parenthèses du conflit, sans en traiter les causes : architecture sécuritaire du Golfe, rôle déstabilisateur d’Israël, influence régionale iranienne. Derrière la reprise du dialogue, les lignes de fracture demeurent intactes, et chaque acteur poursuit des objectifs contradictoires qui fractures déjà l’ensemble de l’édifice. Le terrain libanais, pilonné par les forces israéliennes, constitue le premier maillon faible de ces négociations. Publiée quelques jours avant le retrait de la partie iranienne de l’accord – sous l’effet de ces bombardements -, cette analyse d’Andreas Krieg, professeur au King’s College London, analysait les failles de l’accord.

NDLR : Cet article s’inscrit dans une série visant à analyser les causes de la guerre en Iran. Vous pouvez notamment retrouver sur le Vent Se Lève l’article d’Ahlam Chemlali, qui détaille les modalités des actions israéliennes au Liban ; celui de Lotfi el Othmani, selon lequel cette guerre découle des contradictions de l’économie américaine ; celui de Guy Laron, qui l’inscrit dans la rivalité sino-américaine ; ou encore celui de Nikos Smyrnaios, qui propose une réflexion sur l’actualité du concept d’impérialisme.

LVSL – Que sait-on, à ce stade, de ce qui a été convenu entre l’Iran et les États-Unis ?

Andreas Krieg – Je serais très prudent sur les termes employés. Il ne s’agit ni d’un accord de paix ni d’un règlement global du conflit. Nous sommes face à un mémorandum d’entente destiné à ouvrir un processus de négociation. Ce qui semble avoir été acté, c’est un cadre permettant de prolonger le cessez-le-feu, de rouvrir le détroit d’Ormuz, d’amorcer un allègement partiel du blocus et des sanctions américaines, et de lancer un nouveau cycle de discussions sur le nucléaire. Il existerait également un accord de principe concernant les avoirs iraniens gelés, même si les modalités précises et les montants concernés restent sujets à controverse.

Le point essentiel est le suivant : cet accord ne règle pas le conflit, il crée les conditions d’une négociation. Il s’apparente davantage à une déclaration d’intentions qu’à un véritable compromis politique. Il offre aux deux parties une porte de sortie sans qu’aucune ne soit contrainte de reconnaître une défaite. Les questions les plus sensibles demeurent entières : l’enrichissement de l’uranium, les capacités balistiques iraniennes, le lien entre l’Iran et le Hezbollah ou les Houthis, ou encore l’architecture sécuritaire du Golfe.

LVSL – Au-delà de la rhétorique, l’administration Trump peut-elle mettre en avant des acquis concrets par rapport à ce qui était déjà sur la table en février, avant l’attaque américano-israélienne contre l’Iran ?

AK – Comparé aux discussions qui se tenaient à Oman en février, je ne crois pas que l’administration Trump puisse sérieusement prétendre avoir obtenu des avancées majeures. Elle soutiendra que la guerre a contraint l’Iran à revenir à la table des négociations, que les capacités militaires et industrielles iraniennes ont été affaiblies et que Téhéran accepte désormais d’aborder des sujets qu’il refusait jusque-là d’évoquer. Mais si l’on écarte la mise en scène, les États-Unis n’ont pas obtenu les concessions décisives qu’ils recherchaient.

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Avant la guerre, une voie existait déjà vers un accord encadrant le programme nucléaire iranien, avec des inspections approfondies, une gestion des stocks d’uranium et certaines limitations de l’enrichissement. Ce que Washington a aujourd’hui entre les mains n’apparaît pas meilleur. Les États-Unis ont payé un prix stratégique considérable pour parvenir à une version plus étroite, plus fragile et plus militarisée de ce que la diplomatie aurait peut-être permis d’obtenir quelques mois plus tôt.

Si les négociations ont pris plus de deux mois, c’est parce qu’aucune des deux parties ne savait comment traduire une impasse militaire en accord politique

L’Iran n’a pas renoncé à son programme d’enrichissement. Le système ne s’est pas effondré. Son réseau d’alliances régionales n’a pas disparu. Sa capacité à fermer le détroit d’Ormuz a été démontrée plutôt que neutralisée. Je dirais donc que la guerre a produit un affaiblissement tactique, mais une régression stratégique.

LVSL – Que nous a appris la période allant de la fin février au début avril sur les capacités militaires respectives des deux camps ? Les États-Unis et Israël ont-ils réellement été surpris par la capacité de résistance de l’Iran, et auraient-ils dû l’être ?

AK – Cette période a montré que les États-Unis et Israël étaient capables d’infliger des dégâts considérables, mais pas au point de modifier l’équation stratégique. Ils pouvaient frapper des installations, éliminer des commandants, détruire des systèmes de défense aérienne ou des éléments de l’appareil militaro-industriel. Ils pouvaient faire très mal à l’Iran. En revanche, ils n’ont pas réussi à atteindre le véritable centre de gravité du régime. Or ce centre de gravité n’est ni un palais présidentiel, ni un dirigeant, ni une base aérienne, ni un centre de commandement. L’Iran contemporain ressemble davantage à une milice dotée d’un État qu’à un État doté d’une armée : un système dispersé, idéologique, asymétrique, conçu précisément pour absorber le type de pression que les États-Unis et Israël sont en mesure d’exercer.

Je pense effectivement que Washington et Tel-Aviv ont été surpris par la capacité de l’Iran à encaisser cette campagne militaire. Ils n’auraient pourtant pas dû l’être. L’ensemble de l’appareil sécuritaire iranien a été construit autour d’un objectif central : survivre aux bombardements, aux sanctions, aux opérations de sabotage et aux tentatives de décapitation du pouvoir. Les responsables américains et israéliens semblent avoir surestimé les risques de fragmentation du régime, de soulèvement populaire et de paralysie du leadership. En réalité, les bombardements ont renforcé l’emprise des Gardiens de la révolution et permis à Téhéran d’affirmer qu’il avait résisté à la coalition militaire la plus puissante de la région sans s’effondrer.

LVSL – Si Trump était prêt à accepter un cessez-le-feu dès la première moitié du mois d’avril, pourquoi a-t-il fallu plus de deux mois pour parvenir à ce mémorandum ? Les rapports de force ont-ils évolué de manière significative pendant cette période ?

AK – Si les négociations ont pris plus de deux mois, c’est parce qu’aucune des deux parties ne savait comment traduire une impasse militaire en accord politique. L’Iran voulait que les États-Unis fassent le premier pas sur les sanctions, les avoirs gelés et le détroit d’Ormuz. Washington exigeait au contraire des gestes préalables sur le nucléaire et la sécurité maritime. Chacun voulait pouvoir affirmer avoir forcé l’autre à céder.

Cette guerre a montré que l’unité du Golfe peut influencer les choix américains, y compris face aux pressions pro-israéliennes

Les rapports de force ont également évolué. L’Iran a découvert que le détroit d’Ormuz constituait son principal levier. Les États-Unis ont compris que la pression militaire ne suffisait pas à arracher une capitulation iranienne. Quant aux monarchies du Golfe, elles ont constaté que les bases américaines présentes sur leur territoire les transformaient en cibles autant qu’en alliés protégés.

Le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie ont dès lors poussé Washington vers un accord plus limité, mais immédiatement applicable. Dans le même temps, Israël a tenté de maintenir le conflit ouvert en s’appuyant sur le front libanais et sur diverses opérations d’influence. Le retard n’était donc pas seulement d’ordre technique. Il reflétait une lutte plus large pour imposer un récit de la guerre et en définir la signification politique.

LVSL – Quel rôle Israël a-t-il joué pendant les discussions entre Téhéran et Washington ? Les informations faisant état de fortes tensions entre Israël et ses alliés américains reposaient-elles sur des divergences réelles ?

Andreas Krieg – Pour le Liban, ce mémorandum d’entente ne constitue pas une solution, mais un facteur de complication supplémentaire. Le mémorandum crée davantage un problème qu’il n’apporte de réponse. L’Iran souhaite intégrer le Liban dans l’équation du cessez-le-feu. Israël, de son côté, entend conserver une liberté d’action contre le Hezbollah. Ce dernier cherche précisément à exploiter l’articulation entre le front libanais et le dossier iranien pour limiter les opérations israéliennes. Les États-Unis, eux, veulent que le front libanais reste suffisamment calme pour ne pas compromettre la trajectoire des négociations avec l’Iran.

Ces positions ne s’ajustent pas entre elles. Concrètement, le Liban devient le principal théâtre de blocage. Israël peut accepter le mémorandum au niveau américano-iranien tout en poursuivant des opérations dans le sud du Liban, à Beyrouth ou dans la Bekaa dès lors qu’il estime faire face à une menace.

L’Iran, dans ce cadre, dénoncera toute action israélienne comme une violation de l’esprit du cessez-le-feu. Le Hezbollah testera les limites de ce cadre. Le mémorandum peut donc geler l’affrontement direct entre les États-Unis et l’Iran, sans mettre fin à celui entre Israël et le Hezbollah. Il risque même de faire du Liban le premier espace où ses ambiguïtés seront mises à l’épreuve.

LVSL – Quelle leçon les alliés arabes de Washington ont-ils tirée des événements des quatre derniers mois ?

AK – La leçon est brutale. Ils ont constaté que les États-Unis peuvent déclencher une guerre qu’ils n’ont pas choisie, sans être pour autant en mesure de les protéger pleinement de ses conséquences ni de la conclure selon leurs intérêts.

Les bases américaines n’ont pas protégé le Golfe. Elles en ont fait une cible. L’Iran a frappé les objectifs les plus accessibles et les plus proches, précisément parce que Washington et Tel-Aviv étaient plus difficiles à atteindre.

Les États du Golfe ont également compris la nécessité d’une coordination accrue. Lorsque l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis sont divisés, les puissances extérieures peuvent jouer de leurs rivalités. Lorsqu’ils agissent de concert, ils deviennent un centre de gravité régional.

Cette guerre a montré que l’unité du Golfe peut influencer les choix américains, y compris face aux pressions pro-israéliennes. Les États du Golfe ne sont plus des clients passifs. Ils contribuent désormais de manière structurelle à la puissance américaine, et attendront de plus en plus que Washington intègre leurs préoccupations sécuritaires comme centrales, et non secondaires.

LVSL – Avec autant de dossiers renvoyés à des discussions ultérieures, notamment sur le programme nucléaire iranien, quelle est la probabilité d’un accord plus large ou d’un véritable rapprochement ?

AK – Je reste sceptique quant à la possibilité d’un accord global. Un mémorandum limité est possible parce que toutes les parties ont besoin de rouvrir le détroit d’Ormuz et de figer immédiatement la guerre. En revanche, un accord complet est beaucoup plus difficile.

Le dossier nucléaire demeure profondément irrésolu, en particulier la question de l’enrichissement. L’Iran n’acceptera pas facilement un moratoire total perçu comme une capitulation. Trump ne peut pas non plus défendre aisément, sur le plan intérieur, des concessions comme la levée de sanctions ou le dégel d’avoirs. Israël cherchera à compromettre tout accord qui donnerait à l’Iran du temps, des ressources ou une légitimité accrue. Quant à l’Axe de la résistance, il n’est même pas réellement négociable pour Téhéran, qui le considère comme une question de souveraineté.

À mes yeux, on se dirige vers un arrangement intérimaire prolongé plutôt que vers un grand compromis. Il peut figer le conflit, créer une dynamique de négociation et alléger la pression sur les routes maritimes et les marchés de l’énergie. Mais la probabilité d’un accord global entre les États-Unis et l’Iran dans les six prochains mois reste faible.

Article originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Donald Trump Has Nothing to Show for His War  »

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