Le Liban va-t-il subir le sort de Gaza ?
Le Vent Se Lève8 min de lecture
Depuis le 2 mars, plus de 1,3 million de Libanais ont fui les bombardements israéliens – certains pour la troisième ou quatrième fois de leur vie. Le ministre de la Défense Israel Katz pose lui-même des mots sur l’action de Tel-Aviv : le « modèle Beit Hanoun et Rafah » [deux villes palestiniennes détruites par les bombardements israéliens NDLR] est à l’oeuvre. Corridors humanitaires bombardés dès l’arrivée des déplacés, hôpitaux fermés, ponts détruits, stations d’eau visées : à mesure que le conflit au Liban se prolonge, des civils sont pris pour cible de manière croissantes. Alors que des échanges de tirs reprennent avec l’Iran, l’analyse des différents conflits dans lesquels Israël a été impliqué reflète une continuité frappante dans la stratégie de ses dirigeants.
En 1895, Theodor Herzl notait dans son journal que la population indigente de Palestine devait être « escamotée par-delà la frontière », discrètement. En 1948, cette vision devint politique d’État. La nakba [terme arabe signifiant « catastrophe » NDLR] contraignit quelque 750 000 Palestiniens à l’exil, leurs terres absorbées par l’État d’Israël nouvellement proclamé. En 1967, ce fut la naksa [terme arabe signifiant « rechute » NDLR]. En 1978, 1982, 1993, 1996, 2006, ce fut au tour du Liban-Sud. À chaque fois, le monde employait un euphémisme en évoquant une « crise » ; à chaque fois, une stratégie israélienne méthodiquement planifiée était à l’oeuvre.
Depuis le début de la dernière offensive israélienne contre le Liban, le 2 mars dernier, plus de 1,3 million de personnes – soit près d’un Libanais sur quatre – ont été déplacées. Plus de trois cent mille d’entre elles sont des enfants. Au cours des premières semaines de l’offensive, l’UNICEF a dénombré au moins dix-neuf mille filles et garçons arrachés chaque jour à leurs foyers. Plus de 3 400 Libanais ont été tués et plus de dix mille blessés, un bilan qui s’est considérablement alourdi lorsqu’Israël a déclenché l’opération Obscurité éternelle – plus d’une centaine de frappes à travers le pays en l’espace d’une seule fenêtre de dix minutes, faisant au moins 357 morts et plus de 1 200 blessés, sans compter les nombreuses victimes encore ensevelies sous les décombres. Au moins neuf ponts enjambant le Litani ont été touchés, sept détruits ; cinquante-cinq centres de soins primaires et hôpitaux ont dû fermer leurs portes ; dépôts de carburant, stations d’eau et établissements scolaires ont été pris pour cibles : une section systématique du Sud du reste du pays, coupant des dizaines de milliers de personnes de toute aide humanitaire.
Le déplacement n’est pas un sous-produit de cette guerre. Il en a toujours été l’objectif.
Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a lui-même explicitement inscrit cette démarche dans la continuité du « modèle Beit Hanoun et Rafah », invoquant la destruction en cours de Gaza. Loin de dommages collatéraux, les bombardements suivent un mode opératoire similaire, et les dirigeants israéliens ne prennent pas la peine de le dissimuler. L’offensive se poursuit : le 1er juin, les forces israéliennes ont frappé Tyr – l’antique cité portuaire méditerranéenne classée au patrimoine mondial de l’UNESCO -, déclenchant une nouvelle vague de déplacements massifs tandis que les familles fuyaient vers le nord. Un cessez-le-feu, prorogé de quarante-cinq jours et en cours de renégociation à Washington, n’a rien arrêté.
Ce qui se déroule aujourd’hui au Liban s’inscrit indéniablement dans la continuité des offensives passées. Le déplacement n’est pas un sous-produit de cette guerre : il en a toujours été l’objectif. Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui au Liban, il faut comprendre ce qu’a subi Gaza. Et pour ce faire, il faut remonter plus loin encore.
Le modèle Gaza
Le déplacement est un instrument délibéré de la gouvernance israélienne depuis 1948. L’historien Patrick Wolfe l’a formulé sans ambages : « Les colons viennent pour s’installer : l’invasion est une davantage qu’un événement conjoncturel ». La destruction, soutenait-il, est « un principe organisateur de la société coloniale de peuplement, non un phénomène ponctuel » : elle passe par l’annexion des terres, le renommage des lieux, la démolition des bâtiments et l’effacement du patrimoine historique, au service de l’édification d’une civilisation entièrement nouvelle sur des terres expropriées. « Le colonialisme de peuplement », écrivait-il, « détruit pour remplacer. »
À la suite des attaques du 7 octobre 2023, la campagne militaire israélienne à Gaza a produit un déplacement quasi total de la population. Au début de 2024, Israël avait largué plus de vingt-cinq mille tonnes d’explosifs sur Gaza – l’équivalent, selon ce qu’a confirmé l’ONU, de deux bombes nucléaires. En avril 2024, le total avait dépassé soixante-dix mille tonnes, surpassant le tonnage combiné largué sur Dresde, Hambourg et Londres pendant la Seconde Guerre mondiale. En mai 2024, plus de 90 % de la population de Gaza, soit environ 1,9 million de personnes, avaient été déplacées au moins une fois. Nombre d’entre elles l’avaient été dix fois ou davantage.
Israël s’est prévalu de ses ordres d’évacuation comme preuve de sa conduite humanitaire – diffusés par tracts, SMS, QR codes et radio, et invoqués à répétition devant la Cour internationale de justice comme attestation de sa protection des civils. Dans les faits, ces ordres enjoignaient des quartiers entiers de se relocaliser en un délai impossible, souvent dans des zones dépourvues de nourriture, d’eau ou d’abri – et souvent dans des zones qui étaient ensuite délibérément bombardées. L’enquête de référence de Forensic Architecture a établi que le dispositif d’évacuation, loin d’être sûrs, avaient produit « des déplacements massifs et des transferts forcés », les Palestiniens étant « bombardés, pris pour cible, exécutés, arrêtés et torturés » sur les couloirs mêmes qu’Israël avait désignés comme sûrs. Le 13 juillet 2024, Israël a largué huit bombes de deux mille livres sur la zone humanitaire d’Al-Mawasi qu’il avait lui-même encouragée – tuant au moins quatre-vingt-dix personnes, dont beaucoup brûlées vives dans leurs tentes.
Human Rights Watch a conclu que ces évacuations constituaient le crime de guerre de transfert forcé. B’Tselem, l’organisation israélienne de défense des droits humains, est parvenue à la même conclusion dans son rapport intitulé « Nul endroit sous le ciel » – expression tirée des propos du ministre des Finances Bezalel Smotrich lors d’une réunion du cabinet de sécurité en avril 2024, dans lequel il appelait à « l’anéantissement total » des villes de Gaza : « tu effaceras le souvenir d’Amalek de dessous le ciel – il n’y a nul endroit sous le ciel ». La référence à Amalek – ce peuple que la Bible hébraïque commande aux Israélites d’exterminer jusqu’au dernier, hommes, femmes et enfants – n’avait rien d’incident. Benjamin Netanyahu avait usé de la même comparaison dès les premiers jours de la guerre, et elle avait été citée par l’Afrique du Sud dans sa plainte pour génocide devant la Cour internationale de justice comme preuve d’une intention génocidaire. Smotrich a également décrit Gaza City comme une « aubaine immobilière », ajoutant : « la démolition, première étape de son renouveau, nous l’avons déjà accomplie. À présent, il faut construire. » Un agenda israélien ainsi posé dans le vocabulaire cru de la dépossession coloniale.
De la Palestine au Liban
La même logique s’est propagée au-delà de Gaza. Depuis octobre 2023, universitaires et analystes décrivent la « gazaïfication » de la Cisjordanie : l’extension à ce territoire occupé des pratiques de gouvernance longtemps caractéristiques de Gaza – siège militaire, bombardements aériens, ciblage systématique des infrastructures civiles. Des drones armés exécutent des assassinats ciblés, des avions de chasse frappent des zones densément peuplées, et des habitations sont démolies.
Plus de quarante mille Palestiniens ont été déplacés à l’intérieur de la Cisjordanie en 2025, le chiffre annuel le plus élevé depuis 1967. Des ministres israéliens de premier rang ont ouvertement appelé à l’annexion et à la « migration volontaire » des Palestiniens – une formule que les juristes identifient comme un euphémisme pour nettoyage ethnique. Les grandes figures du sionisme évoquaient déjà explicitement le transfert démographique dans les années 1920 et 1930, sous des termes tels que « transfert », « relocalisation » et « migration volontaire » – le même vocabulaire en usage aujourd’hui.
La violence des colons a parallèlement connu une forte hausse. Selon des données enregistrées conjointement par l’armée israélienne et le Shin Bet, les attaques de colons ont augmenté de 27 % en 2025, tandis que les actes violents – tirs, incendies criminels, agressions – ont bondi de plus de 50 %. La quasi-totalité de ces faits demeure impunie. L’expansion des colonies s’est accélérée à un rythme sans précédent, avec des avant-postes légalisés rétroactivement et des constructions avançant loin à l’intérieur du territoire palestinien.
Le Liban n’est donc pas un nouveau front. Il est ancien, et se rouvre aujourd’hui avec une férocité redoublée.
Les populations du Liban-Sud ont déjà subi des déplacements antérieurs : en 1978, lors de la première invasion israélienne. En 1982, quand Israël assiégea Beyrouth et ses camps de réfugiés palestiniens, un siège qui culmina dans le massacre de Sabra et Chatila. En 1993, lors de l’opération Règlement de comptes. En 1996, lors de l’opération « Raisins de la colère », qui culmina dans le massacre de Cana. Et en 2006, quand près d’un million de personnes prirent la fuite, dont la plupart rentrèrent en quelques semaines après un cessez-le-feu. Aujourd’hui, ces mêmes populations sont à nouveau déracinées.
Une méthode similaire s’applique désormais à plus grande échelle. Les ordres d’évacuation sont formulés selon le même schéma qu’à Gaza, et les infrastructures civiles ciblées pour empêcher quiconque de revenir. Il s’agit de priver délibérément une population d’abri – de la rendre incapable de s’établir, de reconstruire, de se projeter. Ce faisant, on mesure combien Gaza, la Cisjordanie et le Liban ne constituent pas trois crises distinctes.
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