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Anarcho-tyrannie : un concept américain qui s’exporte en France

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Anarcho-tyrannie : un concept américain qui s’exporte en France
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France travail, ministères de l’Économie ou de l’Intérieur, Agence nationale des titres sécurisés… Les fuites massives de données personnelles détenues par des administrations se multiplient, alors que l’État entend en collecter toujours davantage. Cette tension croissante entre des politiques de surveillance – voire de répression – de la population et l’incapacité apparente de l’État à mettre fin à différentes pratiques criminelles nourrit un ressentiment massif. Pour mettre en mots ce phénomène, la droite radicale francophone a importé le concept étatsunien d’anarcho-tyrannie. Celui-ci est particulièrement utilisé dans les médias et sur les réseaux sociaux pour critiquer la condamnation d’individus décrits comme s’étant défendus légitimement face à des criminels, qui bénéficieraient quant à eux du laxisme judiciaire. Aujourd’hui, on le voit employé pour décrire des sujets aussi variés que la gestion de la pandémie, le contrôle de l’expression publique sur Internet ou encore l’application des normes européennes. Un concept de plus en plus populaire qui mérite un examen sérieux.

L’anarcho-tyrannie (anarcho-tyranny) est un néologisme politique forgé aux États-Unis par Samuel T. Francis, important théoricien paléoconservateur (courant protectionniste de la droite américaine, critique de l’État central, de la dérégulation économique à domicile et de l’interventionnisme à l’étranger, ndlr). Cette synthèse dialectique entre deux concepts apparemment incompatibles désigne une situation dans laquelle l’État échoue à faire respecter les lois contre les criminels et les éléments antisociaux, laissant un état d’anarchie s’installer, tout en exerçant simultanément un pouvoir de plus en plus coercitif pour imposer des réglementations et des contrôles aux citoyens respectueux des lois, produisant ainsi une forme de tyrannie.

Ce terme qui trouve une nouvelle jeunesse sur des réseaux comme X/Twitter n’est donc guère nouveau, puisque Samuel Francis l’introduit dès 1992 dans le vocabulaire paléoconservateur. Dans un essai de 1994, il argumente ainsi : « Aux États-Unis aujourd’hui, le gouvernement exécute un grand nombre de ses fonctions de manière plus ou moins efficace. […] Mais en même temps, l’État n’exécute pas efficacement ni justement son devoir fondamental de faire respecter l’ordre et de punir les criminels. Et cette apparence d’anarchie est couplée à de nombreuses caractéristiques de la tyrannie, sous laquelle les citoyens innocents et respectueux de la loi sont punis par l’État ou subissent de grossières violations de leurs droits. »

Comprendre la formulation de ce concept implique de s’intéresser au projet politique de son inventeur. Samuel Francis réalise une synthèse entre capitalisme libertarien et nationalisme ethnique typique de la droite radicale nord-américaine. Ancien rédacteur en chef du Washington Times et disciple de James Burnham, Samuel Francis croit que la « révolution managériale » de l’Occident d’après-guerre établissait les conditions sociologiques, économiques et culturelles pour l’avènement d’un phénomène tient à première vue de l’oxymore. La thèse de Burnham est que les démocraties libérales sont en réalité gouvernées par une nouvelle classe de managers technocratiques, indifférents aux populations qu’ils administrent – une grille de lecture qui lui vient directement de The Managerial Revolution (1941).

Au fil des années suivantes, le concept gagne en popularité dans les milieux paléoconservateurs et traditionalistes tentant de faire le diagnostic des échecs perçus de la justice pénale et des libertés civiles. Leurs exemples privilégiés sont les lois de contrôle des armes à feu qui pénaliseraient les propriétaires légaux sans désarmer les criminels, les politiques de discrimination positive présentées comme une persécution des Blancs, ou encore les poursuites contre des citoyens « ordinaires » pendant que les vrais délinquants courent librement. Le cadre narratif est redondant : les citoyens modèles, respectueux des lois, payant leurs impôts, se retrouveraient broyés par un État qui les méprise, tout en se montrant complaisant envers les groupes qu’il protège et subventionne.

Le cadre narratif est redondant : les citoyens modèles, respectueux des lois, payant leurs impôts, se retrouveraient broyés par un État qui les méprise, tout en se montrant complaisant envers les groupes qu’il protège et subventionne.

Les victoires de Donald Trump en 2016 puis en 2024 constituent d’une certaine manière l’aboutissement des idées de Samuel Francis : dans sa politique interne comme dans son rapport aux autres nations, Donald Trump entretient une mentalité obsidionale et victimaire, dans laquelle les États-Unis seraient d’éternels victimes d’échanges commerciaux déséquilibrés, de populations venant profiter de leur (faible) système social, ou de divers cartels criminels latino-américains que ses adversaires démocrates auraient soutenus. Le concept d’anarcho-tyrannie a ainsi fait sont chemin des newsletters de la droite identitaire américaine aux plateaux des chaînes câblées, portées par une nouvelle génération d’éditorialistes qui en ont fait un moteur de la dénonciation de toute politique progressiste, des limitations de vitesse sur les autoroutes au maintien de l’ordre lors des manifestations du mouvement Black lives matter.

L’anarcho-tyrannie traverse l’Atlantique

D’abord importé en France par des comptes anonymes sur Twitter ou par des plateformes comme Fdesouche, le terme est repris par des personnalités comme Eric Zemmour, pour arriver sur des médias tels que CNews. Le concept a ainsi migré des cercles identitaires vers la droite libérale-conservatrice inspirée par l’idéologie libertarienne importée d’outre-Atlantique. Il est progressivement expurgé de ses connotations raciales pour en faire un outil de critique de l’État français, toujours suspect pour la droite d’entretenir une forme de socialisme pénalisant la réussite. Le terme lui-même circule encore assez timidement – on lui préfère des formulations comme « deux poids, deux mesures », « l’État punit ceux qui travaillent », ou la vieille antienne sur le « jacobinisme bureaucratique ». Mais la structure argumentative est identique et l’influence croissante des droites nord-américaines sur leurs homologues francophones lui donne un réel souffle.

La chroniqueuse conservatrice Eugénie Bastié relevait récemment cette scission : selon elle, « Il y a un clivage qui va s’accentuer dans les années qui viennent entre la droite chrétienne conservatrice et la droite nietzschéenne pagano-prométhéenne », cette seconde pouvant être fascinée par les géants de la tech tels qu’Elon Musk ou Peter Thiel. Il est donc aussi significatif qu’ironique que les pourfendeurs de l’État s’appuient très ouvertement sur des capitaines d’industrie dont le modèle économique et les orientations politiques sont si étroitement liés à l’un des États les plus puissants et les plus interventionnistes du monde contemporain.

L’impunité de la fraude en col blanc, la surveillance croissante, l’arbitraire de certaines décisions administratives, la dégradation des services publics, tout cela est réel. Mais la conclusion libertarienne considérant qu’il faudrait réduire l’État pour y remédier conduirait très précisément à aggraver chacun de ces sujets.

Si le refrain de l’entrepreneur étranglé de charges opposé aux fraudeurs profitant des allocations n’a rien de nouveau, l’anarcho-tyrannie permet de synthétiser ce ressentiment poujadiste dans une formule moderne. Or l’État français, nettement plus redistributif que celui des États-Unis et plus durement touché par la crise économique actuelle, constitue une cible idéale. Une majorité de la population peut projeter ses propres griefs sur cet objet et ce, quelle que soit sa situation objective. L’impunité de la fraude en col blanc, la surveillance croissante, l’arbitraire de certaines décisions administratives, la dégradation des services publics, tout cela est réel. Mais la conclusion libertarienne considérant qu’il faudrait réduire l’État pour y remédier conduirait très précisément à aggraver chacun de ces sujets. La multiplication des comportements antisociaux, y compris au sein des classes populaires – ce « cannibalisme social » que subissent les plus pauvres, et le délitement de la société de confiance qui s’ensuit, ne constituent pas des anomalies. Ils sont le résultat d’une logique systémique implacable. Escroqueries à la personne, arnaques aux services publics, vols de denrées destinées aux démunis, destruction de biens publics… Ces symptômes tendent à se multiplier avec la généralisation d’une mentalité antisociale, partant du constat d’un État incapable d’assurer les missions qu’il se donne.

Trois limites d’un concept

La force du concept d’anarcho-tyrannie tient alors dans sa mobilisation d’un affect victimaire : subjectivement, dans des sociétés marquées par des crises de plus en plus durables, un fort sentiment d’injustice domine des parts croissantes de la population qui ont le sentiment d’être abandonnées par un État ne se manifestant que par ses mesures répressives et la collecte de l’impôt. Et la définition de l’anarcho-tyrannie, dans sa version contemporaine, a subi un glissement notable par rapport à son auteur. Elle s’est développée en quelque chose d’un peu différent, mais d’évidemment lié, au propos de Samuel Francis : l’État serait davantage intéressé à contrôler les citoyens pour qu’ils ne s’opposent pas à la classe managériale (tyrannie) plutôt qu’à contrôler les vrais criminels (causant l’anarchie). Cette formulation plus abstraite présente un avantage analytique sur la version originale : elle n’est plus indexée sur une vision purement ethnique des criminels et des victimes. Mais elle conserve tous les éléments structurels du concept.

Un premier point tient dans la fausse dichotomie du contribuable martyr. L’architecture rhétorique du concept repose sur une opposition entre le citoyen respectueux des lois, victime innocente de l’État dont il permet pourtant le fonctionnement, et le criminel qui en profite. Cette dichotomie est non seulement sociologiquement paresseuse, mais aussi politiquement mensongère : les politiques de plus en plus répressives, appliquées tout d’abord aux travailleurs puis à des parties croissantes de la population, allant de pair avec le délitement progressif du Welfare state, ont été mises en place avec le soutien enthousiaste des partis conservateurs, aux États-Unis comme en Europe. L’état actuel de la société ne relève pas d’un supposé complot socialiste mais de politiques patiemment mises en place depuis l’introduction du paradigme néolibéral dans l’Amérique de Reagan jusqu’à aujourd’hui et bénéficiant d’un appui politique transversal.

Ce constat amène au second point, celui de l’impasse antiétatique. La conclusion implicite ou explicite du diagnostic d’anarcho-tyrannie peut être ainsi formulée : l’État serait le problème, il faudrait le réduire, le décentraliser, pour renvoyer les individus à leur autonomie en leur permettant au besoin de se faire justice eux-mêmes. Samuel Francis lui-même concluait qu’on ne peut résoudre l’anarcho-tyrannie simplement en combattant la corruption ou en votant contre les sortants, car le système génèrerait un faux conservatisme qui encouragerait les citoyens honnêtes à la passivité, et que la solution consisterait à redonner le pouvoir aux citoyens respectueux des lois. Or, la logique libertarienne classique a toujours et infailliblement abouti à un délitement du tissu social et à une dégradation des conditions de vie nourrissant la prédation à tous les niveaux, la corruption, l’apparition de groupes criminels sous forme de milices paraétatiques ou de cartels, et autres catastrophes.

L’état actuel de la société ne relève pas d’un supposé complot socialiste mais de politiques patiemment mises en place depuis l’introduction du paradigme néolibéral.

Enfin, un troisième écueil tient dans l’instrumentalisation de faits sociaux sélectionnés de manière biaisée. La baisse tendancielle de la tolérance à la violence dans nos sociétés conduit paradoxalement à une impression d’explosion des faits de violence, par exemple lors de manifestations. Chaque camp politique peut dès lors considérer que la répression étatique ne vise que ses troupes et que ses adversaires bénéficient d’un révoltant laxisme. Il n’empêche que les faits restent têtus et que les dissolutions de plus en plus nombreuses d’organisations politiques concernent l’ensemble du spectre. Le gouvernement français n’a pas plus intérêt que son homologue nord-américain à alimenter la confrontation sociale, mais il est certain que les politiques d’austérité successives et le recul du modèle redistributif, combinés à la fragmentation des classes populaires, multiplient les raisons de se révolter.

Fort avec les faibles et faible avec les forts : l’État ordolibéral et ses doubles standards

Ce que décrit réellement le concept d’anarcho-tyrannie, lorsqu’on en extrait le cadrage politique initial, est une problématique bien connue de la critique sociale : l’inégalité structurelle du droit dans les sociétés capitalistes avancées. L’idée selon laquelle l’État n’est pas neutre dans l’application de ses propres normes, qu’il exerce une répression différenciée selon les classes sociales, est au cœur de la pensée critique depuis près de deux siècles. Karl Marx développe la thèse selon laquelle l’État n’est pas une institution neutre arbitrant entre des intérêts concurrents, mais l’instrument de domination d’une classe sur une autre. Antonio Gramsci développe cette approche dans ses Carnets de prison en considérant que la domination d’une classe passe moins par la contrainte directe que par la production du consentement. Le droit n’est pas seulement répressif, il organise le consentement des dominés en présentant les intérêts particuliers des classes dirigeantes comme l’intérêt général. Durant les années 1970, différents auteurs complètent ces critiques, comme Nicos Poulantzas, évoquant « l’autonomie relative » de l’État, ou Michel Foucault, pour qui les classes populaires font l’objet d’un contrôle disciplinaire intense, tandis que les classes dominantes sont gouvernées à travers des formes plus souples de régulation. La sociologie critique du droit et des élites fournit aussi jusqu’à aujourd’hui un ample panel de travaux de recherches sur ces phénomènes.

Il est intéressant de relever que le moment présent voit l’apparition ou l’approfondissement d’un phénomène : la combinaison d’un tournant autoritaire dans la gestion des pauvres et d’un déclin simultané de l’État redistributif. Ce n’est plus seulement la vieille inégalité devant la loi. C’est une architecture cohérente : l’État se retire du registre de la protection sociale tout en se densifiant dans le registre de la surveillance et du contrôle, dans ses frontières comme à l’extérieur – les menaces du terrorisme et de la guerre justifiant ces dynamiques conjointes.

Ainsi de la surveillance renforcée des « improductifs » comme politique d’État. France Travail multiplie les expérimentations de profilage algorithmique des personnes sans emploi : score de suspicion visant à évaluer l’honnêteté des chômeurs, score d’employabilité pour mesurer leur attractivité, algorithmes de détection des demandeurs d’emploi en situation de perte de confiance, en besoin de redynamisation ou encore à risque de dispersion, alors que la CAF avait déjà généralisé un algorithme de profilage pour noter les allocataires et déclencher des contrôles lorsqu’ils sont désignés comme susceptibles d’« escroquerie ». Or, l’État surveille ce qu’il ne protège pas. Le paradoxe le plus frappant de la période est peut-être celui qu’illustre parfaitement la fuite de données de la CAF : 22 millions de lignes exposées sur un forum cybercriminel, comprenant des données personnelles couvrant une période allant de septembre 2024 à novembre 2025. L’État impose aux plus précaires de lui livrer l’intégralité de leur vie administrative pour percevoir des prestations calculées au centime près, et il s’avère incapable d’en assurer la sécurité informatique élémentaire.

Pendant ce temps, de l’autre côté du spectre social, la fraude fiscale, pourtant estimée entre 80 et 100 milliards d’euros par an en France, bénéficie d’une architecture judiciaire particulièrement accommodante. Il n’y a jamais eu autant de personnes incarcérées en France, et toujours la même impunité pour la délinquance en col blanc. Ce n’est pas une incohérence accidentelle mais la logique de l’ordolibéralisme à maturité : un État qui se décharge de ses fonctions redistributives et de services en les remplaçant par une bureaucratie de contrôle et d’activation. Les économies sur les services publics réels (médecins, conseillers emploi, travailleurs sociaux, enseignants…) sont compensées par des investissements massifs dans des systèmes algorithmiques de surveillance.

Une autre conséquence visible est logiquement la répression sélective des mobilisations. Les manifestations des Gilets jaunes ont conduit à 11 000 gardes à vue, 3 000 condamnations et plusieurs centaines de blessés graves, dont de nombreuses pertes d’œil et de mains. Celles contre la réforme des retraites de 2023 ont vu des interpellations préventives et l’usage massif de la garde à vue comme outil de dispersion, avant même tout passage à l’acte. Pendant ce temps, les infractions patronales au droit du travail (travail dissimulé, violation des procédures de licenciement, non-paiement des heures supplémentaires) demeurent massivement sous-sanctionnées, faute d’inspecteurs du travail en nombre suffisant. C’est ici que le concept d’anarcho-tyrannie, retourné, dit quelque chose d’utile : il y a effectivement une asymétrie profonde entre la sévérité de l’État vis-à-vis de ceux qui contestent l’ordre et sa mansuétude envers ceux qui l’exploitent. Mais l’asymétrie n’est pas seulement entre citoyens respectueux des lois et délinquants, elle est surtout entre classes sociales.

Il y a effectivement une asymétrie profonde entre la sévérité de l’État vis-à-vis de ceux qui contestent l’ordre et sa mansuétude envers ceux qui l’exploitent. Mais l’asymétrie n’est pas seulement entre citoyens respectueux des lois et délinquants, elle est surtout entre classes sociales.

Né dans la droite radicale, popularisé sur les réseaux sociaux anglophones, le concept d’anarcho-tyrannie est un outil rhétorique partant d’un sentiment de persécution de la classe moyenne intégrée pour tenter de mobiliser politiquement ces « Middle American radicals » qui conduiront deux décennies plus tard Donald Trump à la Maison blanche. Cependant, il décrit aussi une réalité que la gauche a parfois du mal à formuler avec la même économie de mots : nos sociétés combinent simultanément un autoritarisme croissant vis-à-vis des travailleurs et un retrait progressif des protections sociales que l’État était censé leur garantir. Les réformes successives rendent plus difficile l’accès aux prestations de la Sécurité sociale alors même que les cotisations y donnant accès stagnent. L’algorithme classe les chômeurs par « score de suspicion » pendant que les conventions judiciaires d’intérêt public permettent aux grandes entreprises fraudeuses de négocier leurs amendes à huis clos. Et le fisc numérique surveille les déclarations des allocataires de la CAF à la virgule près et laisse fuiter leurs données.

Il est vrai que ces politiques répressives jouent sur une division historique des classes populaires, nourries par un discours politico-médiatique criminalisant les sections de la population exclues de la production au nom de la lutte contre la fraude ou justifiant l’austérité par les impératifs de la crise économique. Atomisées, dépolitisées, privées de relais combatifs, ces classes populaires ne risquent guère de « partir à l’assaut du ciel » hors de grandes conflagrations comme celle des Gilets jaunes.

Ceci, la classe dominante l’a tout à fait intégré à son logiciel, et particulièrement aux États-Unis où le droit du plus fort théorisé dès le dix-neuvième siècle dans la formule « Might is right » devient le mode de gouvernement explicite : comme le disent les partisans de Donald Trump, « You can just do things » – qu’il s’agisse de déréguler des secteurs de l’économie au bénéfice des élites proches du pouvoir, d’attaquer des pays au mépris du droit international, ou d’imposer des accords commerciaux déséquilibrés à ses vassaux. Cette approche brutale de la politique a du moins le mérite de s’affranchir de l’hypocrisie normative prévalant jusqu’alors, qui refusait de reconnaître les rapports de forces commandant les décisions réellement prises, hypocrisie dont les dirigeants de l’Union européenne donnent des exemples sans cesse renouvelés. En France, il ne s’agit donc plus de se lamenter sur la persécution de la classe moyenne ou sur le développement des groupes criminels, mais d’en évaluer les symptômes, d’en étudier les causes pour proposer des réponses populaires ambitieuses à ces maux bien réels. Dans cette perspective, redécouvrir les différents courants de la critique de la justice et du fonctionnement de l’État constitue un premier pas stimulant pour donner un sens aux inégalités auxquelles se confrontent quotidiennement les travailleurs.

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