« Enhanced Games » : la grande arnaque des JO du dopage
Le Vent Se Lève11 min de lecture
Les « Enhanced Games », qui autorisent les athlètes à recourir au dopage pour faire tomber des records en athlétisme et en natation, offrent une métaphore troublante de l’industrie du développement personnel : pousser corps et esprit jusqu’à l’épuisement pour atteindre une réussite fantasmée, souvent illusoire et destructrice [1].
Nous entrons dans une nouvelle ère du sport et, selon les organisateurs, des exploits humains. Les Enhanced Games, une compétition sportive dont les créateurs promettent qu’elle « repoussera les limites de la performance humaine », ont eu lieu à Las Vegas le 24 mai. La stratégie de ces « jeux du dopage » pour redéfinir le sport est simple : plutôt que d’imposer aux athlètes un arsenal de contrôles jugés intrusifs, les organisateurs entendent leur offrir un accès assumé à toute une gamme de substances dopantes, avec l’ambition affichée de révolutionner le sport.
Aaron D’Souza, entrepreneur australien et fondateur des Enhanced Games, assure que lorsque le record du 100 mètres d’Usain Bolt sera inévitablement battu à Las Vegas, « ce moment marquera la preuve éclatante que les humains améliorés surpassent les humains ordinaires. » Dans cette parodie de la « performance d’élite », les milliardaires conservateurs qui financent l’événement ont au moins renoncé à l’idée d’un surhomme fondé sur la supériorité raciale : ils en proposent désormais une version bâtie à coups de stéroïdes. Un spectacle qui offre un aperçu révélateur de projets élitistes plus vastes, nourris d’un darwinisme social contemporain où triomphe celui qui parvient le mieux à grimper au sommet, quitte à le faire par la supercherie.
Et même si regarder des coureurs, des nageurs et des haltérophiles (vraisemblablement) gonflés aux anabolisants battre des records ne vous tente pas, ces « Jeux améliorés » ont pourtant de quoi satisfaire tout le monde. Pour parachever ce spectacle hors norme, le groupe The Killers assureront un concert « qui fera trembler le stade », un choix étonnamment sage pour ce qui ressemble avant tout à une vitrine sophistiquée pour les hormones de croissance. Par ailleurs, Bryan Johnson, multimillionnaire adepte du biohacking qui affirme maintenir un « âge biologique constant » malgré le temps qui passe, assurera les commentaires télévisés.
Ce spectacle offre un aperçu révélateur de projets élitistes plus vastes, nourris d’un darwinisme social contemporain où triomphe celui qui parvient le mieux à grimper au sommet, quitte à le faire par la supercherie.
Ce pied de nez aux événements sportifs traditionnels comme les Jeux olympiques sert également de tremplin à des investisseurs tels que Peter Thiel, Donald Trump Jr, le milliardaire allemand de la biotechnologie Christian Angermayer ou encore le prince saoudien Khaled bin Alwaleed Al Saud. Tous misent sur un positionnement hybride : séduire à la fois les transhumanistes convaincus, fascinés par l’idée de prolonger indéfiniment la vie grâce aux avancées scientifiques, et les anti-vaccins peu enclins à applaudir des athlètes aux muscles surgonflés soulevant des charges titanesques – un spectacle qu’ils jugent, disons, peu ragoûtant.
Les Enhanced Games sortent du lot, même à une époque où presque tout semble n’être qu’une arnaque habillée en coup de pub. L’événement sert aussi de vitrine à une gamme de compléments alimentaires « scientifiquement approuvés » récemment lancés par Enhanced, une entreprise de « soins de santé » issue du milieu sportif. C’est sans doute l’expression la plus extrême de cette tendance des ultra-riches à s’aventurer dans le secteur pharmaceutique : vendre un fantasme de jeunesse et de virilité éternelles tout en abreuvant les plateformes technologiques – qu’ils possèdent souvent eux-mêmes – de désinformation bien calibrée.
Derrière le spectacle clinquant des Jeux se cache une société de plus en plus dominée par la finance technologique. Celle-ci promeut une approche confuse et dangereuse de l’auto-optimisation, tandis que les milliardaires masquent leur mépris pour l’humanité en prétendant vouloir l’améliorer.
Difficile de suivre le rythme
Sans surprise, la réaction du monde sportif à ces Jeux a été négative. Anna Meares, médaillée australienne en cyclisme lors de quatre Jeux olympiques d’été et chef de la délégation pour Paris 2024, a qualifié ces Jeux de « farce inique et dangereuse ». La Commission des athlètes du Comité international olympique a quant à elle dénoncé « une trahison de tout ce que nous défendons », affirmant que ces Jeux « portent atteinte à l’intégrité du sport et à la responsabilité des athlètes en tant que modèles au sein de la société ».
La levée de boucliers du monde sportif n’a pas empêché les organisateurs d’attirer plusieurs anciens médaillés olympiques, parmi lesquels le nageur britannique Ben Proud, médaillé d’argent, l’Américain Cody Miller, ancien détenteur d’un record olympique en natation, et le sprinteur américain Fred Kerley, également médaillé. Malgré la menace bien réelle d’une exclusion des grandes compétitions – Jeux olympiques, Championnats du monde et autres rendez‑vous où le dopage reste un motif de bannissement immédiat – les Enhanced Games sont parvenus à attirer quelques noms connus : des stars sur le déclin, mais aussi des athlètes ayant frôlé la consécration olympique. Parmi eux, Hunter Armstrong, double médaillé d’or encore dans la fleur de l’âge, participe sans recourir à des substances dopantes et espère poursuivre sa carrière olympique par la suite, une sorte de test pour les instances de régulation telles que World Aquatics.
Pourquoi prendre le risque de tourner le dos aux compétitions les plus prestigieuses pour participer à des jeux alternatifs et mal vus sous le soleil brûlant de Las Vegas ? L’argent, bien sur. Les organisateurs ont mis sur la table 25 millions de dollars de récompenses pour les cinquante athlètes engagés, dont 1 million de dollars promis à quiconque ferait tomber le record du 100 mètres ou du 50 mètres nage libre. Au final, un seul record aura été battu : celui du 50 mètres nage libre, de seulement 0,07 secondes… Si les participants affichent la volonté de repousser les limites de la performance humaine, l’attrait de ces primes colossales n’a rien d’anecdotique.
L’arnaque du bien-être
Si Enhanced présente à la fois ses jeux et sa gamme de « soins de santé » sous un jour séduisant et avant-gardiste, l’entreprise tente également de tirer parti de l’intérêt suscité par un marché ouvert à la masculinité brute que libère le recours aux substances dopantes. Une session promotionnelle de deux heures dans le podcast de Joe Rogan a d’ailleurs suffi à conquérir l’un des esprits les plus influents de la sphère masculiniste. L’animateur, visiblement séduit, s’y est enthousiasmé : « Tout cela est très excitant, j’adore l’idée, j’adore le potentiel. »
Les organisateurs tentent de trouver un juste milieu entre une science obsédée par la longévité et l’aile sceptique du mouvement « Make America Healthy Again » (MAHA, courant créé par l’actuel ministre américain de la Santé Robert Kennedy Jr, ndlr). La contradiction est flagrante : cette droite extrémiste et complotiste qui rejette bruyamment la modernité prospère grâce au financement de quelques‑uns des individus les plus riches de la planète. Cette incohérence ne freine pourtant en rien l’essor du mouvement. Les problèmes structurels d’un système de santé dominé par les entreprises privées sont ainsi abordés à travers une logique consumériste hyperindividualiste qui crée davantage de dérives qu’elle n’en résout. Vous vous inquiétez de l’influence démesurée de l’industrie de la santé : alors buvez du lait non pasteurisé et mangez des bols de viande dignes de la ration d’un chien avant l’euthanasie. Une caricature révélatrice de la manière dont l’auto‑optimisation capitaliste de l’humain, promue en ligne par une myriade d’escroqueries liées au bien‑être, dégénère trop souvent en comportements destructeurs pour le corps comme pour l’esprit.
Il s’agit avant tout de vendre des remèdes miracles, en l’occurrence, toute une gamme de peptides, de testostérone et d’autres compléments alimentaires censés « favoriser la longévité et la force ».
Mais ces jeux ne se contentent pas de refléter les positions souvent contradictoires de la droite en matière de santé humaine et d’amélioration personnelle. Comme d’habitude, il s’agit avant tout de vendre des remèdes miracles, en l’occurrence, toute une gamme de peptides, de testostérone et d’autres compléments alimentaires censés « favoriser la longévité et la force ». La création d’une pharmacie en ligne destinée aux personnes obsédées par l’idée de vivre éternellement s’est avérée lucrative, Enhanced ayant récemment été évaluée à 1,2 milliard de dollars.
Même si la vente de peptides peut donner l’impression d’être une manière cynique de surfer sur une tendance pour refiler des produits de santé largement peu étudiés à des personnes piégées par leur algorithme, 189 $ pour un mois de peptides injectables « favorisant le sommeil, la récupération et l’énergie » est une véritable aubaine, d’autant plus que cela inclut une consultation en ligne avec un médecin agréé. Le prix semble tout à fait raisonnable quand on sait que Bryan Johnson, en quête d’immortalité, vend des bouteilles d’huile d’olive à 40 dollars qui s’appellent littéralement « Snake Oil » (huile de serpent).
La concurrence loyale selon les milliardaires
Si les organisateurs affirment que les substances dopantes permettraient aux athlètes de libérer leur véritable potentiel humain, elles ôtent surtout au sport toute prétention d’équité, d’égalité (ainsi que sa respectabilité). Dans un monde où l’arnaque et la triche sont devenues monnaie courante, l’enjeu n’est plus de dissimuler la transgression, mais de l’exhiber avec une effronterie assumée. Et pour une élite ultra‑riche comme Peter Thiel (qui aime rappeler que « la compétition, c’est pour les perdants ») rien d’étonnant à ce que celui qui accumule le plus d’argent ou absorbe le plus d’hormones de croissance soit considéré comme le véritable « meilleur ».
Tout comme le mouvement MAHA est né d’une réponse biaisée aux problèmes réels qui minent le secteur de la santé américain, le monde du sport est lui aussi confronté à de nombreux maux. Les organisations sportives colossales comme le CIO ou la FIFA existent en grande partie pour tirer le maximum de profit des événements sportifs tant appréciés. Participer à des compétitions de haut niveau représente une lourde charge financière pour les athlètes, dont beaucoup ne sont connus du grand public que pendant quelques semaines lors des Jeux olympiques, avant de retomber dans l’anonymat et la précarité financière le reste de l’année. Cela rend également la cagnotte débordante de peptides d’Enhanced d’autant plus attrayante.
Et si la prise ouverte de stéroïdes a des répercussions évidentes sur l’équité sportive, les controverses très médiatisées autour du dopage, des Jeux olympiques au cyclisme, alimentent le sentiment que de nombreux athlètes se dopent probablement de toute façon. Cela a même été confirmé par les autorités antidopage. Parallèlement, les progrès considérables réalisés dans les domaines de la science du sport et de la technologie des équipements ont brouillé la frontière entre la grandeur individuelle et les « bonnes » formes d’amélioration. Au lieu d’essayer d’uniformiser les règles du jeu, une approche libertaire de la réglementation ne fait qu’accentuer les disparités existantes.
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Cela soulève également une nouvelle série de questions éthiques concernant la santé des participants. Bien que les conséquences à long terme d’une consommation massive de stéroïdes et de compléments alimentaires ne soient pas encore tout à fait claires, et que les jeux se présentent comme étant soumis à une surveillance scientifique et médicale rigoureuse, de nombreuses institutions ont tiré la sonnette d’alarme quant aux risques graves pour la santé des athlètes. L’Agence mondiale antidopage a qualifié les Enhanced Games de « dangereux et irresponsables », tandis que des chercheurs de l’université de Birmingham ont découvert que l’usage de substances dopantes pouvait avoir des effets « imprévisibles, susceptibles de bouleverser une vie, voire mortels ».
C’est là que l’obsession transhumaniste du cercle de Thiel dégénère en anti-humanisme. Celui qui a eu tant de mal à dire clairement si l’humanité devait perdurer se fiche manifestement de tous les êtres humains, sauf de lui-même. Si le fait de promouvoir un tas de médicaments qu’il ne prendrait probablement jamais raccourcissait de plusieurs années la vie de ses concurrents, il s’en moquerait éperdument. Quelle meilleure incarnation de la liberté que la possibilité de choisir de se gaver de poison pour avoir une chance de gagner beaucoup d’argent ? Les organisateurs ont réussi à vendre l’idée que les humains pourraient effectivement vivre éternellement, bien qu’il soit assez clair qu’ils pensent que cela ne pourrait, ou ne devrait, être possible que pour un certain groupe de personnes. Dans cette logique, utiliser des athlètes comme cobayes, sans se soucier des conséquences pour leur santé, apparaît presque normal aux yeux de certains des personnages les plus caricaturalement malfaisants de la planète.
Des arnaques sportives pour une société de l’arnaque
Dans une société de plus en plus inégale, où la mobilité sociale s’effrite, le sport demeurait l’un des derniers bastions de la méritocratie. Les excentriques fortunés s’emploient désormais à le démanteler à son tour, dans la continuité de la manière dont ils ont déjà façonné tant d’autres aspects de nos vies. De l’empire de Donald Trump fondé sur le délit d’initié à une économie mondiale de plus en plus spéculative, la tendance est à l’exhibition.
Il n’est pas surprenant que les milliardaires qui nous ont fait entrer dans cette ère n’aient aucun scrupule, ni moral ni concurrentiel, à tricher ouvertement. C’est ce qui fait d’eux l’élite, et — selon leur raisonnement — quiconque ne saisit pas l’occasion de faire de même mérite d’échouer. Loin d’être une simple curiosité insolite, les « Jeux améliorés » reflètent la conception qu’ont nos maîtres de la réussite dans la vie. Si cela ne vous plaît pas, vous serez laissé pour compte, avec le reste du petit peuple.
[1] Article de notre partenaire Jacobin, traduit par Alexandra Knez.
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