La proportionnelle : respiration démocratique ou vraie-fausse solution ?
Le Vent Se Lève26 min de lecture
Alors que la présidentielle de 2027 est désormais véritablement lancée, la question du mode de scrutin législatif pourrait trouver une place importante dans les débats. La proportionnelle, promise et oubliée depuis des décennies par de multiples candidats, victorieux ou perdants à la droite et à la gauche du spectre politique, pourrait bien être un des enjeux institutionnels de la prochaine mandature loin des polémiques stériles risquant fortement de saturer l’espace médiatique. La proportionnelle pourrait répondre à des blocages institutionnels, à condition seulement de savoir ce qu’on lui demande vraiment. Et qu’elle ne soit pas considérée comme une solution miracle, qui guérirait à elle seule les maux de la Vè République.
La campagne présidentielle de 2027 commence à avoir ses candidats officiels et certains de ses thèmes. Au fil des prises de position, des essais programmatiques et des grands discours d’intention, une question revient avec une insistance nouvelle : celle des institutions. Comment gouverne-t-on à nouveau ? Comment représente-t-on sous de nouvelles formes ? Comment évite-t-on qu’une Assemblée nationale fragmentée ne paralyse durablement le pays ? Dans ce débat qui s’amorce, le mode de scrutin pour désigner les députés occupe une place croissante. Et avec lui, la proportionnelle – cette réforme que chaque génération politique promet sans jamais l’accomplir.
Il faut dire que le moment s’y prête. Depuis 1962, on s’était fait à l’idée du « fait majoritaire » : émergeaient des majorités claires au terme des élections législatives. Tour à tour l’alternance se faisait (bien que souvent à l’avantage de la droite et des centriste. Ndlr). Les législatives de 2024 ont rendu visible, jusqu’à la caricature, ce que les politistes dénoncent depuis longtemps : la brutalité des distorsions produites par le scrutin majoritaire. Des millions de voix évanouis entre les deux tours. Une Assemblée nationale composite, divisée en blocs qui ne parviennent pas à gouverner ensemble. Logique, tant leurs projet de société sont antagonistes. Un front républicain qui a fonctionné, une fois encore, mais dont personne ne peut garantir qu’il tiendra indéfiniment tant les déceptions se sont accumulées sous la parenthèse macroniste. La France est, au sein de l’Union européenne, le dernier pays à élire ses députés uniquement au scrutin majoritaire1. Cette exception, longtemps brandie comme un gage de stabilité, ressemble aujourd’hui pour certain davantage à un aveu d’immobilisme.
Dans ce contexte, la question du mode de scrutin sera scrutée de près dans les projets des candidats à l’Elysée. Certains s’y engagent franchement, d’autres la contournent ou la retournent à leur avantage. Car la proportionnelle n’est jamais politiquement neutre : selon ses modalités – intégrale ou partielle, nationale ou départementale, avec ou sans prime majoritaire, avec quel seuil – elle redistribue le pouvoir de façon très différente. Chaque camp en a conscience. Et chaque projet programmatique, qu’il l’assume ou non, est une réponse au même sujet : quelle Assemblée veut-on ? Quelle majorité veut-on rendre possible ? Quels bénéfices tirés d’une réforme du mode de scrutin ?
Le système proportionnel, en somme, n’est pas une fin en soi mais un instrument de rationalisation de la diversité politique
Or, il serait imprudent de voir dans la proportionnelle une formule magique. Changer un mode de scrutin, c’est changer les règles du jeu – pas nécessairement la qualité des joueurs, ni la santé du système lui-même. Les démocraties proportionnelles d’Europe du Nord sont stables et vigoureuses ; d’autres, toutes proportionnelles aussi, ont connu des années d’instabilité chronique et de coalitions introuvables. La représentativité ne suffit pas à elle seule à restaurer la confiance des citoyens envers leurs institutions, ni à régler la crise de légitimité que traverse la démocratie française. Un parlement désigné à la proportionnelle ne signifie pas nécessairement un parlement qui légifère mieux, délibère davantage ou contrôle plus efficacement l’exécutif. On ne guérit pas un système démocratique en faillite par le seul changement d’un mode de scrutin, par de nouvelles mesurettes face à l’iceberg de défiance envers le système politique.
Des modes de scrutin aux formes et périmètres multiples
Encore faut-il s’entendre sur les mots. Le débat sur la proportionnelle souffre souvent d’une confusion de départ : on parle de« la » proportionnelle comme s’il s’agissait d’un système unique et interchangeable avec le système actuel. La réalité est plus complexe, tant les deux modes dominants de scrutin sont susceptibles d’hybridation.
Le scrutin majoritaire désigne comme vainqueur le candidat – ou la liste – ayant recueilli le plus de voix. Lorsqu’il sert à désigner un seul élu par circonscription, on parle de scrutin « uninominal » ; lorsqu’il permet d’en élire plusieurs, on parle de scrutin « plurinominal » ou « de liste ». Il peut se tenir en un seul tour – comme à la Chambre des communes britannique, où le candidat arrivé en tête l’emporte quelle que soit sa marge – ou en deux tours, comme en France pour l’élection des députés, où un second vote permet de redistribuer les cartes après élimination ou désistements.
Sa vertu principale est connue : en personnifiant l’élection et en récompensant les partis les plus implantés, le scrutin majoritaire tend à produire des majorités claires à l’Assemblée, limitant le nombre de groupes parlementaires et facilitant la formation d’un gouvernement stable. C’est cette promesse de lisibilité et de gouvernabilité qui lui a valu d’être adopté et maintenu sous la Ve République. Son principal défaut est, en contrepartie, la distorsion qu’il produit entre le poids réel des forces politiques dans l’électorat et le nombre de sièges qu’elles obtiennent.
Le scrutin proportionnel part d’un principe inverse : la composition de l’assemblée doit refléter, aussi fidèlement que possible, la diversité des opinions exprimées dans les urnes. Les sièges y sont répartis entre les listes à proportion des suffrages obtenus. Une formation qui récolte 15 % des voix ne gagne pas ou ne perd pas : elle obtient environ 15 % des élus. Ce principe de représentation s’applique en France pour les élections municipales dans les communes de plus de 1.000 habitants, ou lors des élections régionales et européennes. Mais il ne se décline pas non plus en un modèle unique. Le scrutin proportionnel peut se tenir en un seul tour – favorisant ainsi le vote de conviction, l’électeur n’ayant pas à calculer l’utilité de son choix – ou en deux tours, avec un seuil de qualification à l’issue du premier. Les récentes municipales dans plusieurs grandes villes dont Marseille ont illustré comment le second tour peut transformer une élection proportionnelle en exercice de vote stratégique, les listes se regroupant pour faire barrage à l’extrême droite.
Entre proportionnelle intégrale et scrutin majoritaire pur, il existe donc un continuum de formules hybrides. La « proportionnelle intégrale » est le cas où la totalité des sièges est attribuée selon les suffrages, sans correctif. Mais la plupart des systèmes proportionnels en usage en Europe intègrent une « prime majoritaire » : la liste arrivée en tête remporte automatiquement une fraction des sièges, avant que le reste soit réparti proportionnellement entre toutes les listes qualifiées. Ce dispositif mixte cherche à combiner la représentativité du proportionnel et la stabilité du majoritaire. Il vient en partie neutraliser l’effet proportionnel lui-même, les correctifs majoritaires intégrés « dé-proportionnalisent » de facto le scrutin.
La question de l’échelle territoriale en devient tout aussi déterminante. La proportionnelle peut s’organiser dans le cadre d’une circonscription nationale unique – ce qui maximise la fidélité de la représentation mais efface les spécificités territoriales –, ou dans des circonscriptions régionales, voire départementales, qui préservent un ancrage local mais contraignent mécaniquement l’effet proportionnel, faute d’un nombre de sièges suffisant par circonscription. Plus la circonscription est étroite, moins la proportionnelle est « pure ». Un seuil minimal de représentation – souvent fixé à 5 % des suffrages – vient généralement compléter l’ensemble pour éviter l’émiettement excessif. Aussi se pose la question du format des listes bloquées, où il n’est pas possible de chapoter les noms présentées, ou des listes mobiles, où l’électeur pourrait se prononcer à la fois collectivement sur la liste à soutenir et individuellement concernant les noms présents sur cette même liste [comme pour le système de panachage existant lors des municipales dans les petites municipalités NDLR].
Le système proportionnel, en somme, n’est pas une fin en soi mais un instrument de rationalisation de la diversité politique. Le constitutionnaliste Benjamin Morel en donne une définition utile : « un principe électoral qui consiste, par divers mécanismes, à reproduire au mieux la diversité des votes exprimés dans la composition de l’assemblée ». Il ajoute que cet objectif reste fondamentalement imparfait : « transformer les choix de dizaines de millions d’électeurs en 577 sièges implique une simplification inévitable, un peu comme la compression d’une image réduit sa netteté ». On a affaire, dit-il, à « un continuum de proportionnalité, avec des systèmes plus ou moins fidèles ». C’est précisément ce continuum que la France doit choisir de naviguer – si tant est qu’elle s’y décide.
Vieille querelle française
La France n’a pas toujours voté comme elle vote aujourd’hui. Mais elle a rarement voté autrement que sous le scrutin majoritaire. Depuis l’installation du régime républicain au XIXe siècle, le scrutin majoritaire s’est imposé comme la norme de référence, sous des formes variables selon les époques et les rapports de forces. Si l’éphémère IIe République (1848-1851) expérimente un scrutin majoritaire de liste à l’échelle nationale, le Second Empire lui substitue le scrutin uninominal d’arrondissement favorisant le pouvoir impérial. Alors que les débuts chahutés de la IIIe République, qui marque une volonté forte de rupture pour installer le modèle républicain encore fragile, voient s’affronter scrutins de liste et scrutin uninominal au gré des majorités espérées.
C’est pourtant cette période qui voit émerger les premiers grands partisans d’une réforme proportionnelle. Jean Jaurès à gauche, Aristide Briand au centre : tous deux tentent, sans succès, de faire adopter des propositions de loi. Gambetta lui-même avait qualifié le scrutin d’arrondissement de « miroir brisé » du peuple français.
Entre 1919 et 1928, on expérimente une formule hybride – la « loi bâtarde », scrutin de liste départemental à un tour mêlant ambitions proportionnalistes et logique majoritaire – dont la complexité reste un repoussoir dans les mémoires. Les législatives de 1919 donnent une large majorité aux droites du Bloc national ; celles de 1924 permettent par contre au Cartel des gauches d’accéder aux responsabilités, bien que pourtant minoritaire en voix. La leçon est retenue : le système produit trop d’imprévisibilité. Alors, dès 1928, le scrutin uninominal majoritaire est rétabli.
La véritable expérience proportionnelle de la France se joue alors sous la IVe République, de 1945 à 1958. Le scrutin proportionnel départemental y est la règle, dans un contexte de tripartisme entre le Parti communiste français, le bloc socialiste et centriste, et les partis de la droite chrétienne. Dès 1951, le gouvernement corrige ce système par la « loi des apparentements » : les listes alliées dont la somme des voix dépasse 50 % dans un département récupèrent la totalité des sièges, reléguant communistes et gaullistes à la marge. Une loi taillée contre ses adversaires, adoptée sans consensus, qui sonne déjà comme un aveu : la proportionnelle pure pose problème, on la contourne avant même de l’avoir vraiment laissée fonctionner. La fin mouvementée de la IVe République – 24 gouvernements en douze ans, la guerre d’Algérie marquant le retour du général de Gaulle – a laissé dans la culture politique française une cicatrice que les adversaires de la proportionnelle réactivent régulièrement.
Le Rassemblement National – historiquement le plus pénalisé par le scrutin majoritaire – en est aussi le plus ancien contempteur.
La Ve République naît en 1958 dans une logique explicitement inverse. La Constitution rédigée pour de Gaulle rationalise le Parlement, renforce l’exécutif et restaure le scrutin majoritaire uninominal à deux tours. L’objectif est clairement d’en finir avec les « jeux de partis ». Il faudra attendre 1986 pour qu’une éphémère tentative de proportionnelle soit à nouveau tentée – et ce n’est pas la plus glorieuse. Face à une droite dominée, François Mitterrand fait adopter à l’été 1985 une loi instaurant la proportionnelle intégrale par département, avec un seuil à 5 %. L’opération tient davantage du calcul électoral que de la conviction démocratique : il s’agit de limiter la vague de la droite en éclatant ses sièges.
Mais l’échec est double : la droite l’emporte malgré tout, la première cohabitation s’ouvre – et surtout le Front National fait son entrée à l’Assemblée avec 35 députés. Le système majoritaire est rétabli dès 1988, sans que la gauche ne songe ensuite à le remettre en cause.
Les positionnements des forces politiques à l’approche du scrutin présidentiel de 2027
La proportionnelle fait l’unanimité sur un seul point : toutes les forces politiques la mentionnent.
Au sein du Nouveau front populaire, le principe est acquis : le programme commun des législatives de 2024 y inscrit explicitement la proportionnelle intégrale. Mais derrière ce consensus de façade, les familles de la gauche ne défendent pas tout à fait la même chose. Pour la France insoumise et Jean-Luc Mélenchon, la proportionnelle n’est pas une réforme de confort : elle est une pièce du projet de VIe République, visant à démanteler ce que le mouvement appelle la « monarchie républicaine » de la Ve. Défendu en 2022 dans son programme L’Avenir En Commun, ce projet sera très probablement repris en 2027.
Les Écologistes regardent davantage vers les modèles européens. C’est la sénatrice Mélanie Vogel qui a multiplié les initiatives plaidant pour un scrutin de liste paritaire. Leur modèle de référence : des circonscriptions régionales, pour préserver un ancrage territorial sans renoncer à la représentativité. Yannick Jadot, candidat en 2022, défendait la même ligne, couplée à la parité des listes. Le PS et le PCF, plus prudents dans leurs formulations, privilégient pour leur part un modèle mixte qui ne rompe pas brutalement le lien entre l’élu et son territoire ; leur soutien à la proposition transpartisane de 2025 traduit ce pragmatisme. Exprimant une position de partis historiques de la gauche ayant connu les changements de scrutin.
Au sein de la majorité, la proportionnelle n’a jamais fait l’unanimité. Le MoDem, lui, ne vacille pas : c’est le combat de vingt ans de François Bayrou. Premier ministre à partir de décembre 2024, il a engagé au printemps 2025 des consultations avec l’ensemble des groupes parlementaires, plaidant pour un modèle calqué sur celui de 1986 – proportionnelle intégrale dans le cadre départemental, seuil à 5 % – présenté comme le « scrutin du pluralisme ». Des cadres comme Erwan Balanant l’ont relayé en tribune et en commission tout au long de 2025 et 2026. Mais force est de constater que le MoDem n’a pas réussi à imposer cette réforme au sein même de la coalition qui le liait au macronisme.
Car Renaissance reste divisé. Macron a promis une « dose de proportionnelle » en 2017, réaffirmée en 2022 – sans jamais franchir le pas. Sa tentative de révision constitutionnelle de 2018, qui prévoyait environ 15 % de proportionnelle, a échoué sur l’affaire Benalla et le blocage du Sénat. Repris en main par Gabriel Attal dans la perspective de 2027, le parti reste partagé : certains élus y voient un moyen de sécuriser des sièges dans un paysage fragmenté ; d’autres, comme Pierre Cazeneuve, jugent que l’Assemblée post-2024 est « quasiment déjà dans une situation de proportionnelle » et que la réforme n’est « pas nécessairement une priorité ». Horizons et Les Républicains, eux, s’y opposent sans ambiguïté : le premier au nom du lien député-territoire, les seconds en agitant le spectre de la IVe République. Bruno Retailleau, candidat putatif d’une droite radicalisée, a refusé de « porter » la réforme, la qualifiant de « poison électoral ». Une tribune signée par 245 parlementaires du socle de gouvernement en 2025 – dont 49 LR, 32 Horizons et 28 Renaissance – a formalisé ce refus.
C’est l’un des paradoxes les plus saillants du débat. Le Rassemblement National – historiquement le plus pénalisé par le scrutin majoritaire – en est aussi le plus ancien contempteur. En 1986, lors du seul passage à la proportionnelle sous la Ve République, le Front National avait obtenu 35 députés : un résultat inatteignable dans le système ordinaire. La mémoire de cette percée n’a jamais quitté le parti lepéniste. Aux législatives de 2024, la distorsion était à nouveau saisissante : près d’un tiers des suffrages du premier tour, 143 sièges seulement – soit moins d’un quart de l’hémicycle. Le parti a parlé d’« injustice électorale », certains cadres de « hold-up démocratique ». Sa proposition : une proportionnelle intégrale assortie d’une prime majoritaire pour le parti arrivé en tête, sur le modèle des régionales, déjà défendue par Marine Le Pen en 2022. Ce dispositif ferait mécaniquement du RN la première force de l’Assemblée, avec quelque 192 sièges estimés – argument que ses adversaires retournent immédiatement contre la réforme elle-même.
Entre 2024 et 2026, l’activité législative sur ce sujet a été sans précédent récent – sans rien produire. Au Sénat, Mélanie Vogel (EELV) a posé des jalons en juillet 2024, novembre 2024, puis février 2026 avec Éric Kerrouche. Ces textes ont ouvert des débats, buter sur la chambre haute, majoritairement hostile. À l’Assemblée, c’est la proposition transpartisane du 13 octobre 2025 qui reste l’épisode le plus révélateur. Portée par Erwan Balanant et Guillaume Gouffier-Valente (MoDem), Jérémie Iordanoff (Écologistes) et Marie Récalde (PS), préparée avec le constitutionnaliste Benjamin Morel, elle proposait un modèle mixte à l’allemande : 60 % des députés (347 sièges) élus dans leurs circonscriptions au scrutin uninominal, les 230 restants pourvus à la proportionnelle sur listes nationales, en compensation des distorsions locales. Deux bulletins pour chaque électeur. Le texte n’a pas pu être inscrit à l’ordre du jour de la semaine transpartisane, réservée aux propositions faisant l’unanimité
Des arguments forts autour de la proportionnelle
Les arguments en faveur de la proportionnelle circulent : meilleure représentativité, parité renforcée, culture du compromis, reconnexion des citoyens au vote. Ils s’appuient sur un sentiment réel d’épuisement du système actuel et reçoivent, sondage après sondage, un écho majoritaire dans l’opinion. Il est d’ailleurs plus aisé de défendre la proportionnelle dans l’imaginaire partagé : elle apparaît naturellement « plus démocratique ». Mais une série d’arguments sérieux vient contrarier cette évidence. Changer le mode de scrutin ne suffit pas à réformer la démocratie. La confusion entre l’outil et la finalité est, pour ses critiques les plus lucides, le premier piège de ce débat.
Si la proportionnelle peut améliorer la représentativité politique, elle ne corrige pas le gouffre entre la composition sociale de l’Assemblée et celle de la société
Le premier contre-argument touche à l’idée même d’une démocratie plus « doctrinale » sous scrutin proportionnel. L’hypothèse implicite est que la proportionnelle remplacerait les enjeux de personnalité et les votes stratégiques par des choix programmatiques et idéologiques mieux assumés. C’est là que le réalisme politique est brandi par les critiques du scrutin proportionnel. Les partis ne se structurent pas principalement autour d’un corpus doctrinal ; ils organisent la conquête du pouvoir. Dans ce cadre, la proportionnelle pourrait paradoxalement intensifier la concurrence entre formations proches plutôt que favoriser un débat d’idées. Les incitations à concentrer les attaques sur les partis voisins – ceux avec qui on se dispute le même électorat – seraient plus fortes, pas moins. Ce phénomène, bien documenté dans les systèmes proportionnels européens, est renforcé par l’influence des sondages et enquêtes d’opinion sur les comportements électoraux – un levier que toute réforme institutionnelle sérieuse devrait aborder en parallèle.
Effacer les « vedettariats » au profit des idées relève, selon ses critiques, d’une vision idéalisée du comportement électoral. Dans les faits, les électeurs continuent de voter à travers le prisme des leaders : Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon ou Édouard Philippe ne sont pas des têtes de liste anonymes. Ce que la proportionnelle changerait, en revanche, c’est la composition des listes et les dynamiques internes aux appareils : et c’est précisément là que le risque de « partitocratie » devient concret. En faisant dépendre l’élection des candidats de leur rang sur une liste décidée en interne, le système favori les « apparatchiks » – ces élus dont la légitimité se construit entre les murs des directions des partis plutôt que par rapport aux poids politique acquis sur le terrain. La distance entre le représentant et ses représentés, déjà jugée excessive, pourrait s’en trouver encore plus accrue.
L’histoire de la IVe République nourrit ce grief. En douze ans de proportionnelle, les renversements de majorité à l’Assemblée étaient rarement le fait des urnes : ils étaient le produit des « revirements de couloir », des alliances renversées entre deux élections, des arbitrages d’état-major. L’électeur ne contrôlait plus grand-chose. C’est ce que les défenseurs du scrutin majoritaire appellent le « piège démocratique » de la proportionnelle : au moment où les partis ne sont plus des organisations de masse, où les adhésions ont fondu et les militants raréfient, confier davantage de pouvoirs aux appareils risque d’amplifier précisément ce dont la démocratie cherche à se protéger.
Autre argument, la proportionnelle est souvent présentée comme un vecteur de renouvellement de la vie politique, notamment par la parité imposée sur les listes. Mais le même système qui permettrait une meilleure représentation des femmes et des minorités politiques pourrait également consolider le « carriérisme de liste » – la tendance à réserver les têtes de colonne aux profils installés, connus de l’appareil. Les échéances de 2027 paraissent du reste se dessiner, à ce stade, comme un retour en force des figures de la politique établie depuis plus de vingt ans. Le renouvellement par les listes n’est pas automatique : il dépend de la manière dont elles sont constituées, et donc du rapport de force à l’intérieur des partis qui les composent.
L’éloignement du député de son territoire – la disparition de la circonscription personnalisée au profit d’une liste – est l’autre revers de la médaille. Couplé à un éventuel éclatement du paysage politique en de multiples formations, il risque de rendre le jeu institutionnel plus opaque qu’il ne l’est déjà. La proportionnelle peut paradoxalement devenir le clair-obscur où toute lecture politique se technicise jusqu’à devenir inaccessible : un domaine réservé à celles et ceux qui disposent du capital social et culturel nécessaire pour le déchiffrer. Dans un contexte où la défiance envers les institutions bat déjà des records, rendre le système plus difficile à comprendre n’est pas anodin.
Enfin, la proportionnelle soulève une question que ses défenseurs évitent parfois : qui bénéficie vraiment d’une meilleure représentation ? Tout système proportionnel fixe un seuil – souvent à 5 % des suffrages – en-deçà duquel aucun siège n’est attribué. Les formations réellement minoritaires, les micro-partis, les courants émergents ne passent pas nécessairement ce filtre. La question se pose alors franchement : si une sensibilité ne parvient pas à convaincre 5 % du corps électoral, est-ce un défaut du mode de scrutin – ou le signe que ses propositions n’ont pas encore irrigué le débat public ? Ce raisonnement conduit à une remarque plus large : la réforme du scrutin, aussi nécessaire soit-elle, ne peut être dissociée d’une réflexion sur l’espace médiatique lui-même – la concentration des médias, les conditions d’accès au débat public, les mécanismes qui favorisent ou étouffent la pluralité des discours. On ne corrige pas un déficit de représentation par le seul changement d’un bulletin.
Ces critiques ne délégitiment pas la réforme, elles en fixent plutôt les limites. Elles rappellent que le mode de scrutin est un outil, non une fin : il structure des incitations, oriente des comportements, dessine un cadre. Ce cadre peut être amélioré. Mais la qualité de la vie démocratique dépend aussi de ce que l’on met dedans : la culture du débat, l’organisation des partis, l’indépendance des médias, la formation des citoyens. C’est pourquoi la proportionnelle ne peut suffire seule – et doit s’inscrire, si elle voit le jour, dans un projet institutionnel plus large, par exemple à commencer par la concentration des médias toujours plus antidémocratique.
Au-delà du scrutin proportionnel
Malgré ses critiques la proportionnelle détient toutefois des atouts réels. Une étude portant sur 36 démocraties stables, couvrant la période 1945-1996, établit que l’abstention est en moyenne inférieure de 7,5 points sous scrutin proportionnel, une fois isolés les autres facteurs. L’écart monte à 12 points chez les jeunes, davantage sensibles au sentiment que leur vote « compte ». La logique est simple : dans une circonscription ancrée à un camp, une partie des électeurs renonce à se déplacer, convaincue que le résultat est joué d’avance. Sous scrutin proportionnel, cette abstention par résignation recule donc. Les partis eux-mêmes n’ont plus intérêt à concentrer leurs campagnes sur les seuls territoires indécis : la mobilisation devient plus uniforme, et donc potentiellement plus large. En ce sens, la proportionnelle pourrait contribuer à réconcilier une partie du corps électoral avec l’acte de voter.
Mais pour que le changement de mode de scrutin produise des effets structurels profonds, il ne peut être dissocié d’une réforme de « l’architecture républicaine » dans son ensemble. La première piste – la plus discutée, et qui sera certainement au cœur de la présidentielle de 2027 est celle d’une déprésidentialisation du régime. Car si l’hyperpersonnalisation du pouvoir autour de l’Elysée reste intacte voire largement épuisée sous la période du macronisme, une réforme de la proportionnelle n’aura qu’un impact limité.
Ce constat suppose d’accepter deux évolutions profondes. La première : la fin de la bipolarisation du paysage politique français, déjà largement entamée par les recompositions de ces dix dernières années. La seconde : que l’hyperpresidentialisation héritée de 1958 est désormais largement un obstacle à une vie politique saine. La Constitution de la Ve République était déjà, à sa naissance, une construction sur mesure dont le costume allait inévitablement devenir trop grand pour des successeurs condamnés à habiter une mystique politique qu’ils n’avaient pas fondée. S’y ajoute à cela la question épineuse du Sénat, dont la légitimité et l’utilité dans un éventuel nouveau cadre institutionnel ne vont pas davantage de soi tant la chambre, certes stable, a toujours été par nature le poumon du conservatisme politique français.
La constitutionnaliste Carolina Cerda-Guzman, maîtresse de conférence en droit public à l’Université de Bordeaux et autrice de Sortir de la Ve. Pour une fabrique citoyenne de la Constitution, est explicite sur ce point. Pour elle, « les réponses aux blocages politiques profonds se trouvent au cœur de la Constitution, mais le réflexe de personnalisation médiatique des problèmes nous empêche encore de constater que la crise que nous traversons est profondément une crise institutionnelle ». Les vertus qui avaient justifié la Ve République – la stabilisation des gouvernements, la rationalisation du Parlement, la présidentialisation du pouvoir – « se sont retournées contre elle aujourd’hui en critiques ».
Une réforme proportionnelle, plaide-t-elle, ne trouverait pleinement son sens que dans un processus d’écriture d’une nouvelle Constitution. Et non dans de simples amendements à la marge de celle en vigueur. Elle nous cite notamment la suppression des articles 49-1 (vote de confiance à l’initiative du Premier ministre), 49-3 (passage en force d’un texte engageant la responsabilité du gouvernement) et 38 (recours aux ordonnances) comme des conditions minimales d’un rééquilibrage réel entre l’exécutif et le législatif. S’inspirant d’expériences internationales récentes, notamment du processus constituant chilien, elle défend l’idée d’une « fabrique citoyenne » de la Constitution plutôt que d’un texte négocié entre élites.
Mais surtout il est une deuxième piste, moins médiatisée, qui mérite pourtant que l’on s’y arrête : la représentation sociologique du corps électoral au Parlement. Car si la proportionnelle peut améliorer la représentativité politique, elle ne corrige pas mécaniquement l’une des distorsions les plus profondes de notre démocratie : le gouffre entre la composition sociale de l’Assemblée et celle de la société qu’elle est censée représenter.
C’est précisément ce constat que le collectif « Démocratiser la politique » a mis en forme dans le débat public. Fondé en 2022, il a publié en septembre 2025 un rapport documentant l’éviction progressive des classes populaires de la vie parlementaire, avant de lancer une « coalition pour la parité sociale » cosignée par 200 personnalités dans Le Monde. Une revendication présentée comme neuve, mais qui ne l’est pas : l’exigence d’une représentation des travailleurs dans les lieux où se décide leur sort traverse l’histoire du mouvement social français depuis la Commune de Paris jusqu’aux grandes heures du PCF sous la IVe République – et n’a jamais vraiment disparu.
Les chiffres sont éloquents. Aux législatives de 2022, selon l’Institut des politiques publiques, huit ouvriers et vingt-six employés ont été élus sur 577 députés – soit 6 % de l’hémicycle, alors que ces catégories représentent près de 45 % de la population active. À l’inverse, les cadres et professions intellectuelles supérieures concentrent 70 % des élus, soit trois fois leur poids réel dans la société. Cette tendance n’est pas nouvelle : la représentation des classes populaires, qui était encore proche de 20 % à la première législature de la IVe République (1946-1951), portée notamment par la force électorale du Parti communiste, n’a cessé de s’effriter depuis, jusqu’à atteindre le seuil symbolique de 1 % en 2012. La légère remontée de 2022 ne trompe personne : le Parlement reste, structurellement, une institution de classes supérieures intellectuelles et de professions libérales. Le macronisme, loin d’avoir corrigé cette tendance, l’a amplifiée donnant l’impression, comme lors du mouvement des Gilets Jaunes, que le palais Bourbon est profondément déconnecté.
Pour y remédier, l’idée d’une représentation sociale contraignante devrait refaire surface. Cette idée est simple : l’obligation d’intégrer, dans les listes proportionnelles, des quotas de catégories socioprofessionnelles calqués sur les statistiques de l’INSEE – ou bien sur d’autres critères de définition des classes sociales. Ce dispositif permettrait de remettre au cœur de la représentation politique la réalité des conditions de vie : des horizons professionnels, des expériences sociales, des sensibilités que les professions intellectuelles et dirigeantes, même bien intentionnées, ne portent pas spontanément. Elle offrirait également aux électeurs de nouvelles formes d’identification : la proximité sociale avec un élu, la ressemblance de parcours, peuvent alors produire une reconnexion que ni les discours programmatiques, ni les découpages territoriaux ne parviennent à restaurer. Ce projet d’une parité sociale se réconcilierait, enfin, avec un héritage souvent marginalisé dans le débat institutionnel : celui des luttes pour une représentation universaliste et égalitaire, qui a porté les grandes étapes de la démocratisation française.
Proportionnelle, déprésidentialisation, représentation à la parité sociale : aucune de ces pistes ne vaut seule2. C’est leur articulation qui dessine les contours d’un projet cohérent. Il faudrait y ajouter les outils de démocratie directe à encadrer sérieusement : référendums d’initiative citoyenne, révocabilité des élus, assemblées citoyennes tirées au sort. Non comme des gadgets participatifs, mais comme des mécanismes sérieux de correction des défaillances représentatives. Ces débats étaient marginaux il y a encore une décennie. Ils s’invitent aujourd’hui dans les programmes ; ils seront, espérons-le, au cœur de la présidentielle de 2027. Face aux polémiques stériles, ces débats auraient le mérite de rafraichir la politique française.
Notes :
1 Pour être précis, dix pays européens ont un système de scrutin proportionnel « poussé », puisque leurs Constitutions l’imposent : le Danemark, la Belgique, l’Autriche, l’Espagne, la Finlande, l’Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Suède et le Portugal. Les autres pays ont, hormis la France, des scrutins dits « mixtes ». Précisons qu’ici nous ne comptons pas le Royaume-Uni, matrice historique des systèmes parlementaires et attaché encore à la représentation majoritaire.
2 Pour aller plus loin, lire Jeanneney, Julien, Contre la proportionnelle, Gallimard, tract n°61, 2024. Morel, Benjamin, Le mode de scrutin proportionnel : entre promesses et défis, note du haut-commissariat à la stratégie et au plan, 2025.
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