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La nostalgie de l’Union soviétique, ressource potentielle contre Poutine

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La nostalgie de l’Union soviétique, ressource potentielle contre Poutine
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Un spectre hante la Russie, celui de son passé soviétique. Pour le pire et pour le meilleur. La nostalgie à l’égard des « rapports sociaux désaliénés » offerts par le socialisme nourrit l’adhésion à la guerre d’une partie de la population, mais elle constitue aussi un terreau fertile sur lequel construire une force politique enracinée dans les classes populaires pour combattre le système de Vladimir Poutine. C’est du moins la thèse de Jeremy Morris, l’un des rares ethnologues étrangers à faire du terrain en Russie. Il soutient que sous le socialisme tardif, le travail n’était pas qu’un lieu d’exploitation économique : il offrait reconnaissance sociale et imposait obligations réciproques. Lieux de sociabilité centraux, le collectif d’usine et le syndicat organisaient le logement, la garde d’enfants, les vacances et les funérailles en plus de la production. Sur les ruines de ce système, le pouvoir actuel tente de reconstruire des solidarité de substitution et d’offrir un sentiment d’appartenance aux groupes sociaux qui contribuent à l’« Opération militaire spéciale » – soit l’invasion de l’Ukraine. Mais cette hégémonie est fragile : la nostalgie pour les rapports sociaux sous le socialisme tardif pourrait constituer une puissante ressource d’opposition.

Avral est un mot russe qui signifie à l’origine « tout le monde sur le pont », mais qui en est venu à désigner la précipitation pour atteindre un objectif, une sorte de sprint contre la montre qui ne laisse aucun répit. Un terme né dans l’usine soviétique, dans les rythmes particuliers de l’économie planifiée, où de longues périodes d’inactivité alternaient avec d’intenses efforts collectifs.

Le fait qu’il soit encore largement compris aujourd’hui en dit long sur ce qui a été conservé et sur ce qui a disparu depuis 1991. Ce qui a disparu saute aux yeux de tous les anciens citoyens soviétiques vivant aujourd’hui dans la Fédération de Russie : une classe ouvrière industrialisée, bénéficiant de la garantie de l’emploi et d’un certain capital symbolique – malgré des conditions de travail difficiles. Ce qui subsiste, c’est l’idée profondément ancrée que le rush au travail est universel, que le temps et l’espace de travail des autres sont impliqués dans le vôtre. Ce sentiment a survécu à la disparition des institutions qui le structuraient autrefois, persistant comme la sensation d’un membre fantôme.

Les Russes ont perdu sentiment d’être inscrit dans une structure de sens et de reconnaissance mutuelle

La métaphore du membre fantôme n’est qu’une manière parmi d’autres de penser ce que j’appelle la « présence absente » de la reproduction sociale en Russie. Les institutions qui organisaient autrefois la vie collective ont disparu, mais le sentiment de leur possible existence, lui, demeure. Aujourd’hui, dans la conjoncture de la Russie en guerre depuis 2022, ce désir contrarié se reconfigure sous de nouvelles formes : une parenté fictive au sein de l’entreprise de substitution, qui promet une protection contre la mobilisation tout en imposant la discipline du marché, qui invoque la famille tout en renforçant la hiérarchie. Comprendre cette dynamique suppose de penser la reproduction sociale en l’inscrivant dans l’expérience vécue la Russie en période de guerre.

Le sentiment de ce qui manque

En Occident, la grille de lecture la plus courante pour comprendre la vie politique russe passe par les notions d’autoritarisme, de revanche et de nostalgie impériale. Les Russes qui soutiennent Poutine, ou qui ne s’opposent pas ouvertement à la guerre en Ukraine, sont perçus comme exprimant une identité géopolitique collective : la fierté blessée d’une nation post-impériale, le ressentiment face à l’humiliation « infligée » par l’Occident, la nostalgie de la grandeur soviétique. Ces prénotions, répétées ad nauseam par les éditorialistes occidentaux, – ne permettent pas de comprendre ce qui guide l’essentiel des comportements politiques – et apolitiques – en Russie.

À rebours de ces interprétations – et à partir d’un travail ethnographique de long terme dans des villes mono-industrielles, des centres régionaux et des zones rurales – je soutiens que ce ressentiment profond perceptible parmi une partie de la population russe relève de la « présence absente » évoquée plus haut : une population hantée par le souvenir du lien social et du sentiment d’appartenance collectif offert par le projet soviétique – aussi contradictoire et coercitif qu’il ait pu être.

Si, comme toute recherche anthropologique, mon analyse s’ancre dans des lieux et des moments particuliers, la région de Kalouga, où j’ai effectué mon travail de terrain, à quatre heures au sud de Moscou, offre un aperçu assez représentatif de ce sentiment à l’échelle nationale. Ainsi, je peux affirmer qu’il ne s’agit pas d’une nostalgie au sens où l’entend habituellement, qui relèverait d’un attachement affectif. C’est plus proche de ce que Raymond Williams appelait une « structure de sentiment » : une tension diffuse au cœur de l’expérience raison d’une formation sociale qui ne s’est pas encore pleinement exprimée en dehors de l’hégémonie dominante, mais qui infléchit néanmoins notre manière de percevoir le temps et l’espace. Cela ressemble davantage au rapport d’un arbre à l’eau qu’à celui d’une personne âgée à une photo de son passé : le désir de connexion n’est ni choisi ni purement personnel, il est intersubjectif et historiquement conscient.

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La « présence absente » en question n’est pas le goulag, ni la nomenklatura, ni la Grande Terreur stalinienne – même si ces éléments constituent aussi des sédiments du passé. La philosophe géorgienne-russe Keti Chukhrov en a sans doute donné la meilleure formulation : le modèle soviétique pourrait être décrit comme fait de « rapports sociaux désaliénés », c’est-à-dire un ensemble de pratiques concrètes, imparfaites et souvent détériorées, par lesquelles les individus étaient intégrés à quelque chose de plus vaste qu’eux-mêmes. Le collectif d’usine, qui organisait non seulement la production, mais aussi le logement, la garde d’enfants, les vacances et les funérailles.

Le syndicat, qui faisait office à la fois de club social, de bureau d’aide et de lieu de distribution non seulement des salaires, mais aussi de ce qu’on appelait le « salaire social » : repas subventionnés, séjours en sanatorium, places en crèche, accès à de meilleurs logements. Le travail lui-même, non seulement comme lieu d’exploitation économique, mais aussi de reconnaissance sociale et d’obligations réciproques. Caroline Humphrey, écrivant au début des années 2000 sur le choc de la transition, décrivait ces organisations comme des « domaines possessifs » : des espaces où l’identité se constituait à travers l’inclusion collective, si bien qu’en être exclu signifiait perdre non seulement un revenu, mais une forme de personne.

Lorsque ces institutions se sont effondrées, ont été privatisées ou se sont vidées de leur substance, la perte a été triple. Les individus ont perdu l’accès au travail et à la sécurité économique. Ils ont perdu la vie associative organisée autour du travail. Et ils ont perdu, pour reprendre les termes de Humphrey, un point d’ancrage ontologique : le sentiment d’être inscrit dans une structure de sens et de reconnaissance mutuelle dépassant la reproduction individuelle.

Les années 1990 : un siècle d’enclosures en une décennie

Le passage du soviétique au post-soviétique a condensé en quelques années une dépossession que le capitalisme occidental avait étalée sur des siècles. Le « salaire social » – cet ensemble de biens et de services subventionnés par lequel l’État soviétique prenait en charge une grande partie du coût de reproduction de la force de travail – a été démantelé à la vitesse grand V. Les structures d’accueil pour enfants ont fermé ou ont été privatisées. Les clubs sociaux et les cantines d’usine ont disparu. La privatisation du logement a transféré des biens publics dans des mains privées.

La guerre engendre une économie morale perverse où les soldats qui reviennent du front sont perçus comme indignes d’être aidés

La santé et l’éducation sont restées officiellement publiques, mais ont été privées de financements et progressivement captées par des paiements informels ou des prestataires commerciaux. Le poids de la reproduction a été, pour reprendre les termes de Silvia Federici, « réenclavé » : renvoyé du collectif vers le foyer, ce qui, en pratique, signifiait vers les femmes, qui devaient en plus conserver un emploi (quand elles en avaient un) ou vendre leurs biens et les produits de leur jardin au bord des routes.

Revenons maintenant à 2022. Dans une ville provinciale de la région de Kalouga que j’étudie, un ouvrier nommé Igor fait face au risque d’être mobilisé dans l’armée. Pendant près de cinq semaines, à partir de septembre 2022, les autorités ont tenté de rappeler les anciens militaires. Cela s’est toutefois avéré politiquement trop risqué, et elles ont ainsi rapidement fait marche arrière en octobre en proclamant le « succès » de la mesure. Dès 2023, le recrutement par de fortes incitations financières ciblant les populations les plus vulnérables a remplacé la mobilisation massive des réservistes.

Les propos d’Igor reviennent toujours à la même question : « comment s’en sortir ? ». Il résume la situation avec l’amertume lucide de quelqu’un qui a fait le même calcul trop souvent : « Les salaires ne suivent pas l’inflation de guerre » ; « De toute façon, les taux bancaires rendent l’accès au crédit immobilier impossible » ; « la maladie d’un enfant peut suffire à faire perdre son emploi » ; « la protection sociale des femmes est une fiction juridique ». Ce ne sont pas des griefs exceptionnels. C’est le quotidien de ce que Nancy Fraser appelle la crise du care dans sa forme post-soviétique. Tous les coûts et tous les risques de la précarité sont transférés aux individus, qui doivent alors sans cesse se débrouiller – krutitsia – s’adapter, calculer, sans jamais disposer de la moindre marge cognitive ou émotionnelle, même lorsque la guerre approche.

Ce qui distingue le cas russe de l’expérience britannique ou américaine de la dépossession néolibérale, c’est précisément la profondeur et la fraîcheur de cette présence absente. Dans des sociétés où les biens communs de la reproduction sociale ont été enclavés il y a des siècles, leur perte s’est naturalisée, intégrée au sens commun. En Russie, la mémoire est vivante : elle est inscrite dans les corps et les pratiques de personnes qui ont elles-mêmes fréquenté les cantines d’usine, qui ont elles-mêmes été « possédées » par le domaine englobant de l’entreprise soviétique. Le membre fantôme fait mal parce que l’amputation est suffisamment récente pour que le système nerveux ne s’y soit pas encore adapté. C’est ce qui rend le cas russe encore pertinent pour une gauche globale : la trace du désir de reproduction sociale collective est encore fraîche, encore accessible. Elle ne s’est pas fossilée.

La guerre, accoucheuse des contradictions

L’invasion de l’Ukraine en février 2022, puis la mobilisation de septembre, n’ont pas introduit de contradictions structurelles nouvelles dans la société russe, mais ont intensifié celles qui existaient déjà. L’effet le plus immédiat a été démographique. La combinaison de la mobilisation, de l’émigration (environ un million de personnes, majoritairement éduquées et actives, ont quitté la Russie en 2022, même si beaucoup sont revenues depuis) et du déclin continu de la population en âge de travailler a provoqué une pénurie aiguë de main-d’œuvre dans des secteurs déjà fragiles avant la guerre. Cela concernait notamment les transports et la logistique, puis les services et les emplois municipaux. Des pénuries sont également apparues dans l’industrie, les travailleurs qualifiés étant attirés par le complexe militaro-industriel qui offrait de meilleurs salaires. Jusqu’en 2026 au moins, cela a permis à certains travailleurs disposant d’un minimum de pouvoir de négociation de commencer, prudemment, à en tirer parti. Dans certains secteurs et dans certaines grandes villes, les salaires ont nettement augmenté. Le pouvoir de négociation structurel du travail s’est renforcé. Les travailleurs peuvent – et le font – voter avec leurs pieds, ce qui était auparavant beaucoup plus difficile.

Et pourtant, ce renforcement structurel s’inscrit dans un contexte social et politique qui empêche sa transformation en pouvoir collectif. Le mouvement syndical organisé en Russie est coopté depuis des décennies. La notion de « corporatisme illusoire » que David Ost a appliquée aux transitions post-communistes d’Europe centrale et orientale décrit bien le cas russe : le syndicalisme y relève d’une mise en scène institutionnelle, sans véritable représentation. C’est le paradoxe du travail post-communiste – une position structurelle forte, mais une capacité associative faible – et la guerre ne fait que l’accentuer.

En anthropologie, la parenté fictive désigne le fait que les liens sociaux d’obligation, de solidarité et de reconnaissance dépassent les relations biologiques

Les implications pour la reproduction sociale sont souvent négligées. L’incapacité des travailleurs à transformer leur position structurelle en force collective ne tient pas seulement à la répression de l’État, même si celle-ci est bien réelle. Elle tient aussi à la manière dont la reproduction sociale est organisée – ou plutôt désorganisée. Une main-d’œuvre contrainte de consacrer une énergie considérable à la survie, à naviguer dans des systèmes informels de garde d’enfants, de santé et de logement, dispose de moins de ressources pour s’organiser collectivement. L’idée de Silvia Federici sur la fonction politique de l’accumulation primitive s’applique ici : la fragmentation de la reproduction en luttes domestiques individuelles n’est pas seulement une conséquence économique du néolibéralisme, mais aussi politique. Épuisés, isolés, sans temps ni espace pour développer des solidarités au-delà du foyer, les travailleurs mobilisent rarement leur potentiel collectif, même lorsque leur position objective le permettrait.

Parallèlement, l’État en guerre offre des incitations financières importantes à ceux qui acceptent de combattre – contrats de plusieurs centaines de milliers de roubles, indemnités pour les familles des morts – tout en réduisant les dépenses sociales en santé et en éducation. Le message est clair : l’État prend soin de ceux qui acceptent de mourir, les autres seuls laissés seuls face au marché. Ce double mouvement – augmenter l’incitation monétaire à la mort, réduire les infrastructures sociales de la vie – constitue la forme la plus cynique de la crise du care en temps de guerre.

Il engendre une économie morale perverse où les soldats qui reviennent du front sont perçus comme indignes d’être aidés, ce qui crée des tensions sociales. Par exemple, les entreprises refusent par d’embaucher les combattants de retour. Ainsi, les soldats démobilisés subissent des sanctions sociales par le bas, tout en étant glorifiés par le haut. Bien que des programmes existent pour soutenir les vétérans et faciliter leur insertion professionnelle, deux obstacles majeurs subsistent. D’une part, le profil démographique des hommes qui s’engagent correspond souvent à ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas occuper un emploi stable, ou proviennent de régions économiquement déprimées. D’autre part, la stigmatisation est forte : les employeurs soupçonnent des troubles psychiques et des addictions liés au service, les jugent peu fiables pour un emploi « normal », doutent qu’ils restent longtemps compte tenu de leurs anciens revenus élevés, et estiment qu’ils manquent de compétences, étant donné leur choix de partir combattre.

La famille d’entreprise : la parente fictive comme reproduction sociale 

Dans mon travail, je tente de relier ces éléments – la présence absente d’une subjectivité collective, l’intensification de la crise du care, le pouvoir de négociation des travailleurs – pour décrire les différentes forces sociales existantes en Russie et leur articulation. Ainsi, depuis le déclenchement de la guerre, mon attention se porte sur l’émergence d’un phénomène social que j’ai appelé « corporatisme décentralisé », qui s’exprime dans les relations de travail à travers un langage de parenté fictive.

En anthropologie, la parenté fictive désigne le fait que les liens sociaux d’obligation, de solidarité et de reconnaissance dépassent les relations biologiques. Dans le monde de l’entreprise, elle est souvent considérée comme une idéologie managériale : l’entreprise comme famille est un thème bien documenté dans la culture d’entreprise japonaise, dans certaines formes de capitalisme évangélique américain, ou dans ce que Luc Boltanski et Eve Chiapello ont appelé l’« esprit connexionniste » du capitalisme contemporain, où l’appartenance à une équipe vient remplacer les protections perdues de l’emploi fordiste. Toutefois, le cas russe semble révéler quelque chose de plus qu’une simple manipulation idéologique imposée d’en haut – ou, du moins, quelque chose de plus complexe.

L’ethnographie de Caroline Humphrey sur les fermes collectives soviétiques, dans les années 1970 et après, identifiait le « collectif » comme une forme institutionnelle spécifique dont la force était d’organiser non seulement la production, mais l’ensemble de l’existence sociale de ses membres. Le collectif n’était pas simplement un employeur, c’était un « domaine », un espace d’incorporation sociale totale dans lequel l’identité se constituait. Les individus étaient, au sens strict, possédés par leur collectif : leur identité, leur reconnaissance sociale, leur accès aux biens sociaux, leur sens du but et de l’appartenance passaient par lui. La perte de cela était donc une double dépossession, à la fois matérielle et existentielle.

Ce que l’on observe aujourd’hui dans les usines de province et les ateliers métallurgiques de la Russie post-2022, c’est, selon moi, une tentative de reconstituer quelque chose de fonctionnellement analogue. Non plus sous l’impulsion de l’État, mais à l’échelle des entreprises elles-mêmes. Non plus à travers les mécanismes du paternalisme soviétique, mais au moyen d’un syncrétisme entre imaginaire soviétique et discipline néolibérale.

Mon ami Nikita, que je retrouve chez lui en combinaison bleue ou autour d’un barbecue dans son garage bricolé, travaille dans une entreprise de fixations métalliques dans la zone économique spéciale de Kalouga. En 2023, il m’annonce avec fierté qu’il ne craint plus d’être mobilisé, car son employeur le protège. Il appartient à une catégorie de travailleurs « réservés », qui ne risque pas la conscription tant qu’elle conserve son emploi. En échange, il manifeste une nouvelle forme de loyauté envers l’entreprise : il reste tard, travaille dur et contribue à la présence numérique de l’entreprise en participant à des vidéos promotionnelles postés sur les réseaux sociaux.

La relation est transactionnelle, mais elle est aussi traversée par une mémoire affective héritée du passé. Nikita, comme d’autres ouvriers dans sa situation, développe ce qui ressemble à un véritable attachement affectif à l’entreprise : une intégration dans une sorte de « famille élargie ». Un responsable des ressources humaines me confie sa surprise – voire son embarras – face au succès de cette stratégie : il n’avait pas anticipé que les travailleurs prendraient la métaphore familiale aussi sérieusement.

Le « corporatisme décentralisé » russe produit du consentement aux rapports de production existants en prenant (partiellement) en charge les besoins sociaux générés par ces mêmes rapports

Ce corporatisme puise largement dans le vocabulaire paternaliste soviétique. Le directeur général d’une nouvelle usine de ventilation à Kalouga se décrit comme responsable de l’« infrastructure » sociale, dans des termes qui rappellent le vocabulaire et les fonctions des directeurs rouges. Les travailleurs viennent le voir comme des « demandeurs » – le mot est important – pour des projets sociaux, des activités sportives, ou même pour l’entretien d’espaces de vie collectifs délaissés par l’Etat. Boris, un technicien qualifié de cette entreprise, parle de son employeur comme d’un khoziain – terme que Xenia Cherkaev a récemment identifié comme au cœur de la théorie et de la pratique de la propriété socialiste collective[1]. Il désigne un dirigeant (« un patron ») dont l’autorité est à la fois despotique, contingente, paternaliste et collective. Si Boris, né en 1990, compare avec admiration son patron à Elon Musk, l’emploi du mot khoziain renvoie à une conception de relation salarié-dirigeant héritée de la période soviétique.

Scepticisme et limites à l’intégration

Il serait erroné de voir dans cette parenté fictive émergente une simple domination idéologique. Le troisième personnage de cette analyse, c’est Misha, un technicien dans le secteur de l’énergie. En raison de la guerre, son entreprise souffre d’une pénurie de main-d’œuvre. Son patron doit donc accepter ses exigences en matière d’horaires. Misha surveille les offres d’emploi, calcule soigneusement, distingue les salaires affichés des « conditions cachées ». Il a déjà quitté des emplois mieux rémunérés lorsque le niveau d’auto-exploitation qu’ils exigeaient devenait trop élevé. C’est un « sceptique réaliste » : il n’est pas dupe de l’offre social de paternalisme d’entreprise, qu’il ne rejette ni dans une posture romantique ni ne l’accepte sans esprit critique. Il joue de ce phénomène afin d’en tirer le plus grand bénéfice personnel, tout en élaborant pour ce faire une analyse matérialisme historique DIY du capitalisme en Russie depuis 1991.

Il sait que les salaires comportent des composantes variables et discrétionnaires, que l’offre et la réalité diffèrent, que les normes augmentent discrètement alors que les salaires suivent à peine, et que travailler trop au-delà d’un certain seuil est risqué. Sa remarque finale – qu’il pourrait travailler pour une entreprise automobile chinoise « mais seulement à certaines conditions : une semaine normale, déjeuner inclus, et les avantages correspondant à la taille de l’entreprise » – exprime précisément les termes du compromis qu’il accepte.
 
Il sait, par expérience vécue, que les salaires en Russie comportent une part nominale, une part discrétionnaire et une part « personnelle », que ce qui est annoncé et ce qui est effectivement versé ne coïncide pas, que les objectifs de productivité sont discrètement doublés tandis mais les salaires n’augmentent pas proportionnellement, et qu’au-delà d’un certain seuil, travailler davantage devient dangereux. Une des dernières remarques qu’il m’ a faite – selon laquelle il pourrait aller travailler pour une entreprise automobile chinoise « mais seulement si les conditions sont réunies : la semaine de cinq jours, le déjeuner, et les stylos d’entreprise – constitue une formulation précise et lucide du pacte de travail dans lequel il est prêt à entrer, ainsi que des conditions auxquelles il accepte d’y entrer.

Ce réalisme sceptique est, pour reprendre les termes d’E. P. Thompson, une forme d’économie morale : une compréhension pratique de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas, de ce que les employeurs doivent aux travailleurs, et de ce que constituent les conditions minimales d’un emploi digne. Il s’appuie sur l’héritage soviétique non pas comme une nostalgie, mais comme un ensemble de normes – imparfaitement réalisées, souvent trahies, mais néanmoins mémorisées – à l’aune desquelles les conditions présentes sont évaluées et jugées insuffisantes. Le socialisme vernaculaire que d’autres ont mis en évidence dans la culture ouvrière russe n’a pas disparu ; il est simplement devenu souterrain, réapparaissant dans les ajustements et les arbitrages de personnes comme Misha plutôt que dans des formes explicites de contestation politique.

Le paradoxe du rapport travail-capital en Russie – où les travailleurs disposent en raison de la guerre d’un avantage structurel face à leurs employeurs, mais qui n’ont collectivement très peu de force en tant que collectif car ils ne sont pas organisés – n’est donc pas simplement d’une fausse conscience. Il découle de la configuration spécifique de la reproduction sociale sous le néolibéralisme de guerre : l’absence de formes collectives permettant de transformer la puissance structurelle en action organisée, le travail de reproduction social qui épuise les individus et absorbe le temps et l’énergie nécessaires à toute organisation, le besoin réel de protection auquel le paternalisme d’entreprise répond partiellement, et l’action collective expose actuellement à la répression et n’a que peu de chances de réussir.

Toutefois, des formes collectives de résistance ont déjà émergé dans des contextes tout aussi répressifs. La question n’est donc pas de savoir si des protestations et des actions politiques de la part des travailleurs auront lieu, mais plutôt quelles formes elles prendront, à partir des griefs réels et croissants engendrés par la guerre, et quels entrepreneurs politiques seront en mesure d’en porter la dynamique.

La présence absence comme ressource politique

Il existe dans la théorie de la reproduction sociale un courant – notamment représenté par Nancy Fraser et Silvia Federici – qui soutient que la reproduction de la vie sous le capitalisme excède toujours en partie la forme marchande et y échappe partiellement. Les individus se nourrissent mutuellement, prennent soin les uns des autres, entretiennent des réseaux d’entraide qui ne sont jamais entièrement captés ni par l’échange marchand ni par la prise en charge étatique. Ces pratiques ne se réduisent pas à de simples stratégies de survie. Elles constituent les germes d’une autre logique sociale, les traces d’un bien commun qui est sans cesse à la fois approprié (« enclosed ») puis reconstitué.

La présence absente en Russie de l’organisation sociale soviétique peut se comprendre comme la trace d’une autre manière d’organiser la reproduction sociale, que le capital n’est pas parvenu à faire oublier et disparaître complètement. Elle se manifeste dans la décision spontanée d’un habitant de couper du bois pour une voisine âgée, puis de s’asseoir sur son banc pour discuter avec elle pendant une heure – même s’il n’en a pas vraiment envie ; dans l’attention que ma voisine Tamara porte à un thermos soviétique cassé que sa mère emportait autrefois au travail, et dans sa sensibilité à « justice sociale et à la responsabilité », qu’elle identifie comme un héritage du système éducatif soviétique.

Ce sentiment de « membre fantôme » n’est pas seulement nostalgique, il est aussi tourné vers l’avenir. Il atteste que le désir d’une reproduction sociale collective n’est pas éteint, mais seulement déplacé. Beaucoup des pratiques que j’observe prennent également leur source dans une tradition d’entraide soviétique.

Les conséquences politiques de cette situation ne sont ni simples ni agréables à analyser. Le « corporatisme décentralisé » des entreprises russes n’est pas l’embryon d’une auto-organisation socialiste. Il s’agit d’une forme d’incorporation sociale qui, comme Gramsci l’aurait reconnu, produit du consentement aux rapports de production existants en prenant partiellement en charge les besoins sociaux que ces mêmes rapports génèrent. Le travailleur protégé de la mobilisation par son employeur qui perçoit l’entreprise comme une seconde famille, n’est pas bêtement dupé ; il est incorporé. Son consentement est obtenu par de véritables concessions, quoique limitées et conditionnelles, qui répondent à des besoins réels que ni l’État ni le marché n’ont satisfaits.

Mais cette intégration est fragile. La protection offerte par l’entreprise est conditionnelle et réversible ; le paternalisme du patron ne fait qu’habiller la hiérarchie en chaleur humaine ; la protection contre la mobilisation ne vaut que tant que l’entreprise en a besoin et que l’État l’autorise. Le pouvoir structurel des travailleurs, produit par la crise démographique, ne disparaît pas parce que les salariés développent une loyauté de type familial envers leur employeur. À mesure que la guerre ronge les ressources restantes – humaines, matérielles, infrastructurelles – il devient de plus en plus probable que ce pouvoir se manifeste plus bruyamment, d’abord sous forme de demandes adressées au patron, puis aux autorités régionales, puis au « bon tsar ». Mais déjà, certains commencent à comprendre que le plus grand khoziain du pays n’a ni oreille pour entendre, ni marche arrière.

Entre-temps, dans une manière de penser un peu différente chez les personnes dont je partage le quotidien, la présence absente se fait sentir avec la douleur similaire de douleur comme une douleur de membre fantôme : faire vivre le village, la ville, le pays relevait autrefois de bien plus que de la seule débrouille individuelle ; l’usine n’était pas seulement un marché du travail ; l’État était un appareil de mobilisation, certes monstrueux, mais qui englobait l’ensemble dans ce qui apparaissait comme une forme de communauté à venir. Ce savoir-la constitue une ressource. Il n’est pas encore pleinement perceptible comme « politique ». Mais il n’est pas rien.

Dans le même temps, chez ceux dont je partage le quotidien la présence absente se fait sentir – comme un membre fantôme. Faire vivre le village, la ville ou le pays ne relevait pas autrefois de la seule débrouille individuelle ; l’usine n’était pas qu’un marché du travail ; l’État, appareil certes écrasant et parfois monstrueux, englobait la société pour la guider vers ce qui semblait être un futur collectif meilleur. Il y a là un savoir, une mémoire pratique, qui demeure disponible comme ressource. Ce n’est pas encore pleinement reconnaissable comme « politique ». Mais ce n’est pas rien.
 
Article initialement paru sur le site Redthreads et édité par Édouard Gerdy.

[1] Xenia Cherkaev, Gleaning for communism: The soviet socialist household in theory and practice, Cornell University Press, 2023, 210 p.

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