À Santiago de Cuba, la désillusion et « l’épuisement » face à la menace d’une invasion
Le Vent Se Lève9 min de lecture
Tandis que point le risque d’une invasion américaine, les difficultés quotidiennes s’accumulent pour les Cubains. Les pénuries atteignent une ampleur inégalée, accrues par la fin de l’acheminement du pétrole mexicain et vénézuélien. Alors que le gouvernement cherche à entretenir la flamme révolutionnaire, afin de mobiliser les Cubains en cas d’attaque américaine, c’est la désillusion qui prédomine. Elle est particulièrement forte dans l’Oriente cubain, au coeur des soulèvements de ces deux derniers siècles.
NDLR : cet article se fonde sur un séjour effectué à Cuba fin avril 2026. Il s’inscrit dans le cadre d’une série visant à analyser la crise que traverse Cuba, dans laquelle vous pouvez retrouver le reportage de Pierre Lebret et Vincent Ortiz à La Havane, un entretien avec le représentant cubain auprès de l’Union européenne et une mise en perspective de Maria Luisa Ramirez relative à l’attentisme latino-américain.
« Les jeunes générations ne s’intéressent pas à l’histoire ». Assoupi sur sa chaise, le visage buriné, les joues creuses, Miguelito (« petit Miguel ») médite. L’instant présent lui paraît lugubre, et il préfère se réfugier dans le passé ; à l’évocation de l’histoire cubaine, ses yeux s’illuminent.
Les premières heures de la nuit ont plongé Santiago dans une certaine torpeur, qui dissipe les tensions du jour. En cette fin d’avril, elles sont davantage liées aux difficultés matérielles qu’au risque d’invasion. « Tantôt Donald Trump menace d’attaquer, des rumeurs d’avions circulant aux alentours de l’île apparaissent, et une atmosphère électrique se répand. Tantôt les négociations semblent progresser, et la normalité revient aussitôt. Cette oscillation est épuisante ».
Le passé comme refuge
La casa de la cultura (« maison de la culture ») dans laquelle nous parle Miguelito est plongée dans une lueur tamisée. Cette institution dispense des cours de musique, de danse ou de littérature, pris en charge par l’Etat – même si quelques entorses au principe de gratuité ont été consenties en contexte de crise, comme nous allions le découvrir. Quelques lampes, vacillantes, éclairent les colonnes rectangulaires qui quadrillent la cour intérieure. Au plafond, une béance : « le dernier ouragan, “Melissa”, a provoqué de nombreux dommages en octobre dernier ; celui-là n’a pas été réparé ».

Miguelito évoque l’histoire du bâtiment. Avant la révolution, il était le siège d’un club de « mulâtres » (métisses). Si aucune discrimination légale n’existait sur l’île, une ségrégation de fait était tolérée. « Les gens comme moi se réunissaient dans cet endroit continue-t-il, rieur. Les Blancs bénéficiaient d’un bâtiment plus imposant, dans les quartiers chics de la ville. Les Noirs se contentaient d’un lieu plus modeste ».
Ces distinctions liées à la couleur de la peau ont disparu avec la révolution de 1959. « Une génération entière en a bénéficié. J’en fais partie ». Silencieux jusqu’alors, son interlocuteur abonde. Juan est instructeur ; il forme les professeurs de musique de la casa de la cultura. « L’Oriente cubain est le cœur révolutionnaire de l’île [l’Oriente comprend les provinces de Las Tunas, Granma, Holguín, Santiago de Cuba et Guantánamo NDLR]. C’est de l’Oriente qu’a surgi la “guerre des dix ans” (1868-1878), premier soulèvement national contre l’empire espagnol. C’est de l’Oriente que vient la “guerre de 1895”, à l’issue de laquelle Cuba a conquis son indépendance. C’est en Oriente que l’on trouvait les forces vives des insurgés contre le régime de Fulgencio Batista » [qui aboutit à la prise de pouvoir de Fidel Castro NDLR].
Dans la boutique, seuls quatre sachets de café demeurent, à 400 pesos chacun. « Le salaire minimum d’un Cubain est de 1,750 pesos », rappelle Mariana.
Santiago est bien différent de La Havane, la bourgeoise, l’européenne, continue-t-il. La culture, proprement « caribéenne », des Cubains descendants d’esclaves, y est plus marquée. On tend à moins y critiquer le parti au pouvoir, davantage les États-Unis. Pour autant, la désillusion y est tout autant palpable. Voire davantage : ici, plus qu’à La Havane, on a cru aux promesses radieuses de la Révolution.
Miguelito revient sur son cheminement : « Suite à un accident, j’ai connu quelques années de paralysie. J’ai été soigné dans une clinique, gratuitement, et j’ai pu recommencer à marcher, même difficilement ». Puis il a réussi un concours pour officier comme employé de la casa de la cultura. « Dans d’autres pays, mon handicap m’aurait fait craindre pour mon avenir. Dans d’autres pays, il aurait été un obstacle à mon embauche. Pas à Cuba. »
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Il se lève, se déplace péniblement à l’aide d’une béquille, nous invite à le suivre dans son local. Dans une petite pièce, il nous montre une vieille table de mixage analogique. Tournant les boutons à tour de rôle, il ajuste le volume, les basses et les aigus, équilibre les différents sons. « Cet instrument est là depuis des décennies, mais il fonctionne encore. La musique est ma passion ; j’aime être entouré, tous les jours, des gens qui se rendent dans cette maison. J’étais heureux, et je le serais encore, si mon salaire m’autorisait à vivre ». Dérisoire, son revenu mensuel lui permet à peine de se nourrir pour quelque jours au prix du marché – tandis que les boutiques à prix régulés sont vides, ou presque. Il revient sur sa situation actuelle, son oeil s’éteint.
Vestiges de la révolution
Le chemin vers la ville de Contramaestre, à quatre-vingt kilomètres de Santiago, est émaillé de bâtiments industriels à l’abandon. Occasionnellement, des panneaux de propagande émergent de la végétation luxuriante, rappelant qu’une prospère industrie sucrière se dressait autrefois ici.
À Contramaestre plus encore qu’à Santiago, la grandeur des mythes cohabite avec l’atonie du quotidien. C’est à Contramaestre que furent livrés les derniers combats contre les forces de Fulencio Batista. Dans un Oriente rebelle, cette municipalité occupe une place singulière dans la mémoire collective. On aime à rappeler que c’est d’un village de la municipalité que le « cri » de la seconde guerre contre l’Espagne – « Vive l’indépendance, vive Cuba libre ! » – a éclaté. Menée par le poète José Marti, l’insurrection aboutit à la proclamation de la souveraineté cubaine en 1898.
Dans une bodega – boutique à prix régulés par l’Etat –, Mariana* sourit de lassitude. Une citation de Fidel Castro côtoie des étagères vides. Quatre sachets de café demeurent, à 400 pesos chacun. « Le salaire minimum d’un Cubain est de 1,750 pesos, rappelle-t-elle ». Elle répète ce chiffre. « Même ici, où les prix sont bloqués par la loi, le café est inabordable. »
Puis, après un moment : « L’embargo a parfois bon dos. Nous vivons dans une région riche en caféiers, et la production de café est en berne ». Et de convoquer les installations sucrières en jachère, qui ont émaillé notre chemin depuis Santiago : « Nous avions une industrie du sucre parmi les plus florissantes du monde. Il n’en reste plus rien. » La production annuelle de sucre est désormais inférieure à cinq cent mille tonnes – contre près de dix millions au début des années 1990. « Je ne parle même pas du riz : il est désormais importé de Chine. Nous sommes désormais entièrement dépendants de la charité du reste du monde ». La République populaire de Chine a en effet promis d’en livrer quelques dizaines de milliers de tonnes à l’île. Comme pour illustrer les propos de Mariana, quelques sacs de riz trônent à ses pieds ; ils sont ornés d’un drapeau coréen.
L’intensité des critiques contre le gouvernement varie, mais le rejet d’une réforme fait consensus : l’unification monétaire qui a été entreprise en 2021. Avant cette date, deux monnaies coexistaient à Cuba : le CUP (peso cubain), utilisé par l’ensemble de la population ; le CUC, maintenu à parité avec le dollar (et à un taux de 24 CUP = 1 CUC), accessible seulement pour certaines entreprises d’Etat. Par un artifice comptable, celles-ci étaient autorisées à acheter des CUP à parité avec le CUC – et avec le dollar. Cette surévaluation artificielle de la monnaie cubaine induisait du reste une confusion pour les Cubains.
L’unification monétaire, brutalement effectuée, a induit une dépréciation brutale de la monnaie, accompagnée d’une forte inflation. Un dollar s’échange désormais à autour de 560 pesos sur le marché noir. « Les erreurs peuvent arriver, déclare un habitant. Mais cela n’a pas pu être discuté. Dans la presse cubaine, vous ne lirez aucun article qui fasse ne serait-ce que le bilan de cette réforme ! »
Danser le ventre vide
« Signez, signez pour la patrie ! » De retour à Santiago, un homme en costume officiel interpelle les passants. Le gouvernement a lancé une tentative de mobilisation intitulée « signatures pour la patrie », destinée à montrer le rejet populaire de l’intervention américaine. Un couple débat de l’initiative : « Les dirigeants instrumentalisent le risque d’une invasion pour faire oublier son impopularité. Ils cherchent à masquer leur responsabilité dans le désastre actuel », déclare un homme d’âge moyen, la moustache grisonnante. « En théorie, nous sommes libres de ne pas signer ; mais nous recevons des “incitations” de la part de nos supérieurs, dans les ministères et les entreprises d’Etat. Nous savons que les signataires seront mieux vus, davantage promus, et ainsi de suite ».
Sa conjointe hoche la tête, mais son regard exprime une lueur de désapprobation. Elle souhaite ne pas dénier toute légitimité à l’initiative : « face à la possibilité d’une invasion, il est normal que le gouvernement cherche à mobiliser tous les Cubains qui “aiment leur pays”, ainsi que l’a déclaré le ministre des Affaires étrangères hier. C’est mon cas : j’aime mon pays ». Et de répéter trois fois cette phrase.
Le degré de spontanéité de ces signatures – six millions seront au final récoltées – fait débat. Tout comme la mobilisation pour les festivités du premier mai. « À Cuba, personne ne paie les gens pour se mobiliser », déclare Eduardo, cadre du Parti communiste cubain. À l’angle de la rue, une trentaine de travailleurs sont rassemblés autour d’une section locale du ministère de l’Education. Une femme harangue la foule, évoque la cérémonie, détaille le rôle de chacun. Le rassemblement est-il si spontané ? Eduardo hausse les épaules : « il est normal de s’organiser ».
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