Des collabos ordinaires : Notre salut d’Emmanuel Marre
Le Vent Se Lève5 min de lecture
Avec Notre salut, en Compétition au Festival de Cannes, Emmanuel Marre fait le portrait d’un fonctionnaire vichyste épris de management et explore les rouages de la collaboration. Sans complaisance mais avec un humour grinçant, Notre salut est une grande réussite.
Cinq ans après Rien à foutre, le cinéaste Emmanuel Marre revient à Cannes avec Notre salut, en compétition pour la Palme d’or. Inspiré de lettres échangées entre son arrière-grand-père et sa femme, ce film fait le portrait sans concession mais avec un humour acerbe d’un fonctionnaire vichyste et met à nu les rouages intimes de la compromission et de la collaboration. Un pari audacieux mais couronné de succès.
La petite histoire de la collaboration
Notre salut commence dans un grand salon. Les coupes sont pleines, les invités bien habillés. On discute, on plaisante, on boit. On fredonne Carmen et on échange autour du management dans l’administration, que l’on veut repenser. Des fonctionnaires de différents ministères sont présents. Rien ne distingue cette soirée de celles qui ont cours de nos jours dans les appartements parisiens. Puis, sans changer de tonalité, la discussion évolue et devient débat sémantique : vaut-il mieux parler de coopération ou de collaboration ? L’amour est un oiseau rebelle, chante-t-on, mais il va bien falloir que les Français acceptent ce mariage de raison. Les mots ont leur importance. Ils leur feront comprendre que, dans les ministères de Vichy, on dessine une voie « authentiquement française ».

La force de Notre salut est de mettre en scène la collaboration au plus près de l’histoire en train de s’écrire, débarrassée de la pesanteur de la grande Histoire construite nécessairement a posteriori. De montrer le quotidien d’un petit fonctionnaire médiocre qui n’est pas sans rappeler le Michael Scott de la série The Office : un éternel perdant, qui essaie à chaque occasion d’écouler les exemplaires de son livre de management dont personne ne veut et qui fournit la même étude de marché à trois sociétés différentes avant de se faire prendre.
C’est donc avec une grande légèreté technocratique que l’on s’écharpe, au sein du Commissariat à la lutte contre le chômage, sur le partage des tâches — qui va bien s’occuper des étrangers et des Juifs, alors qu’on est déjà débordés avec les autres ? —, que l’on réquisitionne les bureaux de la CGT de Limoges et qu’Henri se transforme en Valérie Damidot des années 40, à ceci près que les « chambres Londres » ont cédé leur place aux affiches à la gloire du maréchal Pétain, ou encore que l’on se lance dans une comptabilité macabre pour connaître le nombre de Juifs que l’on peut « rassembler » dans un camion et le nombre de litres d’essence dont on aura besoin, car il faut bien comprendre que les ressources sont limitées. On fera suivre une note de faisabilité.
Le management pour relever la France
Pourtant, si Henri Marre est bien opportuniste au dernier degré, il serait erroné d’écrire qu’il n’a pas d’idéologie. Ce dernier voit en effet dans la défaite de la France l’occasion inespérée de relever le pays, c’est-à-dire d’instaurer les méthodes managériales qu’il a consignées dans le livre qu’il a publié sous le titre Notre salut. Marre est passé par un cabinet de conseil, dont il a gardé le vocabulaire ; pour évaluer l’efficacité de la propagande, il parle de cœurs de cible et d’impacts. Il ne tardera d’ailleurs pas à recourir à ces outils pour mettre en œuvre les politiques publiques dont il aura la charge. L’assurance chômage sera ainsi réformée : après deux offres d’emploi refusées, le chômeur sera obligé d’accepter la troisième, et ce, qu’il s’agisse d’un emploi dans les champs ou dans les mines. Le nombre de travailleurs étrangers à envoyer en Allemagne se négociera comme on négocierait le prix d’un bibelot dans une brocante. 200 ? 400 ? Quant aux formulaires dans les camps de travail, il faut les réduire car ils prennent trop de temps à remplir, indépendamment de ce que cela signifie pour les individus. On gouverne par les chiffres et les résultats.

Pétri par les principes néolibéraux, dont l’impératif d’adaptation, inspiré de la biologie, il instaurera également des visites médicales permettant de contrôler la mémoire, l’écriture ou encore la résistance à l’effort des travailleurs et à l’issue desquelles chacun se verra attribuer des notes sous forme de lettres.
Si la politique est masquée par les chiffres, consignée en creux dans les rapports barbants que l’on feuillette tous les jours sans y prêter attention, elle n’est jamais absente. Et derrière ces questions d’organisation parfois sans intérêt, c’est la déshumanisation progressive d’Henri et son goût de plus en plus marqué pour le pouvoir qu’Emmanuel Marre donne à voir. Celle-ci se perçoit notamment à travers les mots de sa femme Paulette, dont les lettres sont lues en voix off, qui contrastent avec le verbiage managérial de son mari.
Emmanuel Marre : l’anti-Giannoli
Depuis plusieurs mois, les débats autour du dernier film de Xavier Giannoli, Les rayons et les ombres, enflamment la presse française. Les deux films sont sensiblement identiques dans leurs buts — montrer les ressorts de la collaboration à l’échelle individuelle —, à ceci près que l’un s’intéresse à un journaliste et l’autre à un fonctionnaire. La comparaison se révèle pourtant douloureuse pour Les rayons et les ombres : Notre salut réussit là où Giannoli échoue, à cause de différences formelles.

Les rayons et les ombres était empêtré dans une contradiction insoluble : la volonté de Giannoli de réaliser une grande fresque historique, presque hollywoodienne, l’empêchait de montrer l’évolution morale de quelqu’un qui sera amené à collaborer — qui aurait nécessité au contraire une approche intimiste. D’où les accusations de complaisance. Marre à l’inverse fait fi des grands événements pour préférer un cadrage sur Henri — qui, comme les mouvements de caméra, les zooms effectués sur son visage et le jeu de Swann Arlaud rappellent encore une fois The Office —, permettant de dresser un portrait minutieux du fonctionnaire.
Autrement dit, l’un est d’un classicisme poussiéreux, l’autre est moderne. Dans les deux cas cependant les protagonistes se sentiront irresponsables — il n’est alors pas anodin de songer aux travaux de Johann Chapoutot —, coupables de rien, cachés derrière leurs chiffres et leurs bonnes intentions. Ils n’ont fait que leur travail. Life is life.
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