Les cent premiers jours de Zohran Mamdani
Le Vent Se Lève11 min de lecture
Les premières victoires de Zohran Mamdani sont emblématiques de ce qu’une municipalité de gauche peut accomplir, même lorsqu’elle fait face à d’importants obstacles. Mais son programme risque de s’enliser s’il ne réussit pas à convaincre l’État de New York de taxer les grandes fortunes. Par Nick French, traduction par Flavien Delcloque-Le Banner, éditée par M. B. B.
Comment un maire « socialiste », élu en position de parfait outsider, peut-il réellement gouverner face à des pressions de tous bords ? C’est la question à laquelle de nombreux maires aux États-Unis ont dû répondre, de George Lunn à Schenectady (New York) au jeune Bernie Sanders à Arlington (Vermont), en passant par les « socialistes des égouts » de Milwaukee (Wisconsin). Cent jours après le début de son mandat, comment le maire de New York Zohran Mamdani y répond-il ?
Qu’il s’agisse de reboucher les nids-de-poule ou d’améliorer les services d’urgence, le maire a travaillé avec diligence
L’administration Mamdani met en œuvre trois stratégies distinctes. Elle cherche en premier lieu à faire revivre et mettre à jour la tradition de la « Bonne Gouvernance » de gauche, appliquée par les « socialistes des égouts » de Milwaukee [la frange modérée du parti socialiste, dénigrée en raison de l’attention portée aux améliorations des services publics NDLR.] et durant le mandat de Fiorello La Guardia à New York à l’époque du New Deal. Le second objectif est celui de faire passer une série de réformes ambitieuses concernant la redistribution des richesses sur lesquelles l’édile a fait campagne, comme la gratuité des crèches et des bus. Enfin, le maire utilise sa fonction pour dénoncer publiquement l’exploitation des travailleurs et des locataires et pour renforcer leur capacité collective à résister aux patrons et aux propriétaires, comme c’est le cas avec les audiences « Rental Ripoff », destinées à recueillir les témoignages de locataires au sujet des arnaques locatives. Mamdani a aussi publicisé les poursuites engagées par la mairie contre les violations du droit du travail.
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Sur chacun de ces fronts, Mamdani a obtenu des victoires importantes pendant les cent premiers jours de son mandat. Ces succès sont la démonstration de ce qu’une talentueuse équipe municipale de gauche peut accomplir, en dépit de contraintes structurelles et d’obstacles politiques majeurs. Les difficultés soulignent l’importance de ces contraintes et les tensions potentielles entre les différentes approches stratégiques.
Le « socialisme » de la « bonne gouvernance »
Pendant la campagne, l’une des attaques favorites de l’ancien gouverneur Andrew Cuomo à l’encontre de Zohran Mamdani consistait à pointer du doigt sa jeunesse et sa naïveté, son manque d’« expérience de gestion » de l’immense machine qu’est l’administration municipale de New York. Ses premiers mois au pouvoir ont démontré l’inverse.
Qu’il s’agisse de reboucher les nids-de-poule sur les routes, d’étendre les pistes cyclables, d’installer de nouvelles toilettes publiques ou d’améliorer les services d’urgence, le maire a travaillé avec diligence pour améliorer les services municipaux. Comme l’a souligné la journaliste Liza Featherstone, il suffit pour s’en convaincre de comparer le nombre de nids-de-poule déjà réparés cette année par l’administration actuelle avec celui de l’administration précédente.

La mairie s’est également montrée très efficace en matière de communication. C’est une bonne stratégie politique, et un élément indispensable – et trop souvent oublié à gauche : montrer aux citoyens comment l’État et le secteur public peuvent améliorer concrètement la vie, plutôt que de passer pour une machine à taxes pour le secteur privé, comme l’affirme la propagande de droite.
L’enjeu financier consiste à résorber l’imposant déficit budgétaire légué par l’ancien maire Eric Adams : 5,4 milliards de dollars, selon la dernière estimation. Le nouvel élu souhaite combler ce déficit par une taxe sur les plus riches, mais il a besoin de l’accord du gouvernement de l’État de New York pour décréter une hausse des impôts. La gouverneure Kathy Hochul continue de refuser cette proposition. Mamdani a déjà démontré à plusieurs reprises sa capacité à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il a, entre autres choses, parodié une vidéo malheureuse d’Eric Adams pour publiciser les économies municipales réalisées, en annulant notamment un contrat avec McKinsey de 9 millions de dollars.
Le gel des loyers doit être décrété par la Commission de Régulation des Loyers de la ville
Ces économies demeurent limitées, et la crise budgétaire a déjà obligé le maire à revenir sur une promesse de campagne, comme l’extension des aides au logement pour les New Yorkais les plus défavorisés. Il a aussi cherché à retarder l’application de la réduction de la taille des classes dans les écoles publiques. La dure réalité des contraintes budgétaires réduit sa marge de manœuvre.
La lutte pour les réformes
Zohran Mamdani a remporté la mairie en promettant d’importantes réformes : la crèche pour tous les enfants, des bus rapides et gratuits et le gel des loyers pour les appartements aux loyers encadrés. Durant ses cent premiers jours de mandat, il a accompli plusieurs mesures concernant les crèches et les gels de loyer.
Une semaine à peine après son entrée en fonction, le maire et la gouverneure Hochul ont annoncé que l’État de New York s’engageait à renforcer le financement du programme « 3K » pour assurer la gratuité des deux premières années de crèche pour tous les enfants de 3 ans (en plus du programme périscolaire de l’État). Les inscriptions pour les crèches ont démarré dans l’ensemble de la ville.
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Le gel des loyers doit être décrété par la Commission de Régulation des Loyers de la ville, qui décide des augmentations pour les loyers encadrés. Le maire a pu nommer 6 des 9 membres de la commission, ce qui lui assure une majorité des plus solides afin d’obtenir un gel des loyers d’ici le mois de mai ou de juin.
Mamdani fait pourtant face à des freins majeurs pour mettre au point certaines autres mesures de son programme. S’il promettait un programme de gratuité des crèches et garderies pour les enfants de 6 mois à 5 ans, les financements de l’État restent insuffisants. Les bus gratuits ne seront pas non plus disponibles cette année.
Le principal obstacle est de nature budgétaire. Tant que Kathy Hochul refusera d’augmenter les impôts pour les riches, la ville manquera de recettes fiscales pour combler le déficit de ses comptes et appliquer les promesses de campagne de son maire. L’équipe municipale a aussi proposé d’augmenter la taxe foncière, qui relève de l’autorité de la ville, si l’État ne s’y résolvait pas. L’idée, censée forcer la main de la gouverneure, est peu convaincante, et Mamdani semble l’avoir discrètement écartée, tant elle apparait impopulaire pour les habitants comme pour le conseil municipal.
Le maire et les masses
Le maire a également utilisé son autorité et son influence pour offrir un soutien direct aux travailleurs, aux locataires et aux consommateurs dans leur lutte contre les patrons et les propriétaires immobiliers. Les audiences des victimes d’arnaques à la location immobilière, organisées par le bureau municipal de protection des locataires en sont un bon exemple. Ces consultations, tenues début avril dans les cinq quartiers de la ville — Manhattan, Brooklyn, Bronx, Queens et Staten Island — ont recueilli les témoignages de locataires ordinaires sur les problèmes rencontrés avec leurs propriétaires, qu’il s’agisse de mauvaises conditions de logement, de retards dans les réparations, de pratiques commerciales abusives et de frais supplémentaires aux loyers.
L’administration pourra aussi tenter d’adopter une approche plus conflictuelle pour sortir de l’impasse budgétaire
Officiellement, le but de ces auditions est d’aider les fonctionnaires municipaux à faire évoluer la politique du logement afin de mieux protéger les locataires. Mais lorsque j’ai assisté à l’une des audiences « Rental Ripoff » à Long Island City le mois dernier, il m’a semblé que ces événements pouvaient également avoir une autre fonction. J’y ai rencontré plusieurs locataires présents au nom de leurs syndicats de locataires, qui espéraient utiliser cette audience pour renforcer leur rapport de force face auxgrandes sociétés foncières.Les initiatives des syndicats de locataires montrent comment l’administration pourrait, à l’avenir, renforcer l’organisation populaire sur le terrain. Si ces audiences permettent à l’administration de poursuivre en justice les propriétaires qui enfreignent la loi à la demande des syndicats de locataires, cela donnera à ces derniers un puissant levier de négociation et pourrait encourager leurs initiatives.
Mamdani a aussi pris pour cible les violations du droit du travail et d’autres combines professionnelles douteuses. Son administration a déjà mis en place de nouvelles règles en interdisant les frais cachés et les pratiques de recouvrement abusives, tout en renforçant l’application du droit du travail. Parmi ces succès, on peut citer un accord de 5 millions de dollars entre le Département de Protection des Travailleurs et des Consommateurs et les entreprises de livraison, ainsi que la réintégration de plus de 10 000 chauffeurs qui avaient vu leurs comptes indûment désactivés. Chose rare pour un élu, le maire a également soutenu les infirmières du secteur privé en grève l’hiver dernier [pendant une grève historique, qui a duré plus d’un mois et débouché sur une hausse de salaire de 12% sur trois ans, n.d.r.].
Ces actions, mêlées à la dénonciation des attaques autoritaires de ICE à l’encontre des migrants, renouvellent les usages du pouvoir municipal pour soutenir les citoyens face aux difficultés du quotidien et contre les élites économiques.
Même ainsi, l’édile pourrait en faire bien plus. En l’absence d’une supermajorité progressiste ou d’une base massive et organisée, son agenda dépend des décisions de la gouverneure Hochul ; il lui est donc nécessaire de construire une relation de coopération. Depuis son élection, Mamdani n’est pas apparu lors des rassemblements organisés par ses alliés appelant Hochul à taxer les riches. Il l’a également soutenue pour sa réélection, sans doute pour négocier au mieux sur les crèches. Une décision compréhensible, mais qui a affaiblit le rapport de force de ses soutiens concernant les négociations sur la fiscalité des plus hauts revenus.
Malgré la création prometteuse d’un Bureau de l’engagement citoyen (Office of Mass Engagement), dirigé par Tascha Van Auken, sa directrice de campagne et figure de longue date des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA), l’équipe municipale n’a pas fait grand-chose pour mobiliser en masse ses soutiens. Elle n’a pas non plus expérimenté de formes de démocratie participative susceptibles d’associer plus étroitement les habitants aux décisions politiques. En trois mois et demi de mandat, susciter de nouvelles formes de mobilisation de masse, en plus du gouvernement courant, est un défi de taille. Mais c’est la condition sine qua non d’un mandat « socialiste » réussi.
Quelle est la suite ?
Ces choix reflètent les arbitrages de l’administration quant aux priorités à fixer et aux compromis à naviguer dans la tentative de transformer durablement la ville la plus peuplée des États-Unis. Ce que Mamdani a déjà réalisé, tout en conservant un large soutien parmi les New-Yorkais, témoigne de son talent politique et stratégique, et de celui de son équipe.
L’intransigeance manifeste de Kathy Hochul sur la taxation des plus riches le problème central auquel l’administration sera confrontée dans la suite du mandat. Si la gouverneure ne cède pas, la municipalité devra simplement revoir ses ambitions à la baisse, en se concentrant sur la consolidation de ses premières victoires sur les crèches, le gel des loyers et sur sa communication hors pair. En raison du déficit massif de la ville, l’absence de recettes fiscales supplémentaire imposerait des choix difficiles quant aux postes de dépenses publiques à réduire ou à contenir.
Si la suite du mandat du maire « socialiste » se déroule selon ce schéma, il ne faudrait pas pour autant y voir un recul ou un échec, notamment si le maire parvient à conserver le soutien populaire et à démontrer que la gauche est capable de gouverner la ville efficacement. Ce serait néanmoins une déception au regard des espoirs que beaucoup ont placé dans cette administration, et un rappel des limites de ce que le pouvoir municipal peut accomplir à lui seul.
L’administration pourra aussi tenter d’adopter une approche plus conflictuelle pour sortir de l’impasse budgétaire. Le maire pourrait-il mettre à profit son charisme et sa popularité pour construire des mobilisations populaires et contraindre Hochul à taxer les riches ? Peut-il utiliser le Bureau de la mobilisation citoyenne, directement ou indirectement, pour bâtir un tel rapport de force ? Des initiatives dans le style des auditions sur les « Arnaques locatives », comme des auditions sur les « Mauvais patrons » ou les « Services sous-financés », par exemple, pourraient-elles soutenir une mobilisation en faveur d’un programme fiscal ambitieux ? Un changement d’orientation sera peut-être nécessaire pour pousser Hochul à aller plus loin.
L’élection de Zohran Mamdani à la mairie de New York est une avancée inattendue et majeure pour la gauche « socialiste ». En une centaine de jours en fonction, elle a déjà refaçonné le paysage politique du Parti démocrate et, plus largement, de la politique américaine, et continuera vraisemblablement à le faire. Mamdani et son mouvement auront probablement besoin de nouvelles approches pour sortir de l’impasse actuelle et pour renforcer l’impact de son mandat au service des travailleurs.
Cet article a été originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Zohran Mamdani’s Toughest Task in 100 Days: Taxing the Rich ».
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