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La dévastation de l’Iran par les sanctions américaines

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La dévastation de l’Iran par les sanctions américaines
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Depuis plus de vingt ans, les sanctions occidentales contre l’Iran sont présentées comme un moyen d’affaiblir la République islamique et de permettre à la population de la renverser. Leur impact fut tout autre : effondrement du pouvoir d’achat, inflation et dépréciation, paupérisation des classes moyennes et pénuries de certains biens essentiels. La dégradation des indicateurs macro-économiques et du niveau de vie des Iraniens est étroitement corrélé aux périodes de renforcement des sanctions, qui compromettent notamment les exportations pétrolières de Téhéran. Dans le même temps, les Gardiens de la révolution ont profité des circuits parallèles générés par l’embargo pour développer un vaste réseau affairiste. Et si la guerre déclenchée par les Etats-Unis avait pour objectif de pallier leur ineffectivité, la défaite militaire de Washington pourrait encore faciliter leur contournement.

NDLR : Cet article s’inscrit dans une série visant à analyser les causes de la guerre en Iran. Vous pouvez notamment retrouver sur le Vent Se Lève l’article de Lotfi el Othmani selon lequel cette guerre découle des contradictions de l’économie américaine, celui de Matt Huber, qui critique l’interprétation malthusienne dominante à propos du pétrole, celui de Guy Laron, qui l’inscrit dans la rivalité sino-américaine, ou encore celui de Nikos Smyrnaios, qui propose une réflexion sur l’actualité du concept d’impérialisme.

Après plusieurs semaines d’un conflit déclenché unilatéralement par Israël et les États-Unis, le président américain tente d’imposer un blocus naval à la sortie du détroit d’Ormuz. Derrière les discours triomphalistes de l’administration Trump (« L’opération Epic Fury a été une victoire historique et écrasante sur le champ de bataille », selon les mots de Peter Hegseth, secrétaire à la Défense) et les menaces toujours plus délirantes (« Une civilisation entière mourra ce soir », selon ceux de Donald Trump), une réalité s’impose : ni les décennies de sanctions ni la « petite excursion » militaire en Iran n’ont réussi à faire plier la République islamique.

Pourtant, les vagues successives de sanctions ont bel et bien eu un impact majeur sur l’économie iranienne et sur sa population. Tarissement des capitaux étrangers, inflation, pénuries de médicaments… Tandis que la population paie le prix fort de la politique des États-Unis et de ses alliés, d’autres acteurs en Iran profitent des sanctions pour s’enrichir et prendre un ascendant nouveau – notamment le « Corps des gardiens de la révolution islamique » (CGRI, Sepâh-e Pâsdârân-e Enghelâb-e Eslâmi, abrégé en pasdarans dans la presse occidentale).

Développement en dents de scie, au gré des sanctions

Depuis les années 90 et la fin de la guerre avec l’Irak, l’Iran connaît plusieurs phases de développement et de ralentissement économique, d’ouverture sur le monde extérieur et d’isolement, au gré des sanctions et de la politique intérieure.

L’administration Clinton renforce les sanctions à l’encontre de l’Iran, limitant drastiquement les échanges avec la République islamique pour les entreprises américaines. En 1996, l’Iran and Libya Sanctions Act leur confère une portée extraterritoriale. Au départ, les pays européens refusent de suivre l’administration Clinton et interdisent même aux entreprises européennes de se plier à cet embargo.

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Ces sanctions, ignorées par une grande partie du monde, n’empêchent pas le développement économique accéléré que l’Iran connaît dans les années 90 et 2000, notamment sous la présidence de Mohammad Khatami, élu en 1997. Issu du camp « réformateur », et malgré une opposition du camp « conservateur » et des pasdarans, Khatami parvient à impulser l’ouverture de l’Iran au reste du monde (notamment vers l’Europe et l’Asie). Les investissements étrangers assurent une croissance rapide du PIB iranien : de 2,4% en 1997, elle passe à 5,9% en 2000, puis à 8,6% en 2003.

Cette dynamique va toutefois s’essouffler avec l’arrivée en 2005 du président conservateur Mahmoud Ahmadinejad, la répression lors des manifestations de 2009 et la mise en place de nouvelles sanctions sous l’administration Obama en 2010, faisant de l’Iran le pays le plus sanctionné du monde. Ce nouveau paquet de sanctions – auquel l’UE se joindra en 2012 – cible en premier lieu le secteur énergétique , mais aussi le secteur bancaire, ainsi que les actifs détenus par les Gardiens de la Révolution à l’étranger [1]. Surtout, les États-Unis renforcent les mécanismes secondaires des sanctions, qui ciblent tout pays achetant du pétrole iranien. Cette surenchère engendre une baisse drastique du niveau de vie en Iran. Au point qu’il faut attendre 2024 pour que le PIB par habitant iranien retrouve son niveau de… 2011, situé autour de 19 000 $ [2].

En 2015, l’assouplissement des sanctions suite à la signature de l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA), toujours sous l’administration Obama, avait apporté un regain d’optimisme. La signature de l’accord était considérée comme un nouveau départ dans les relations entre l’Iran et l’Occident. De nombreuses entreprises européennes se sont installées en Iran, les capitaux étrangers y ont afflué. Entre 2015 et 2017, les investissements directs à l’étranger en Iran sont passés de 2 à 5 milliards de dollars.

L’embellie sera toutefois de courte durée puisqu’en 2018, Donald Trump annonce qu’il se retire de l’accord sur le nucléaire iranien. La population iranienne en paie alors lourdement le prix.

Des sanctions qui affectent surtout la population civile

La classe moyenne iranienne et le secteur privé sont les principaux perdants des sanctions internationales. La classe moyenne, éduquée et entreprenante, a été une force motrice du mouvement réformiste qui s’est développé en Iran dans les années 90 et 2000. Plus ouverte, l’économie iranienne s’est alors rapidement développée, avec un pic de croissance en 2010-2011 (+5%, pour un PIB nominal de plus de 400 milliards d’USD).

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Dans une étude menée en 2025 et intitulée « The effect of international sanctions on the size of the middle class in Iran », les chercheurs Mohammad Reza Farzanegan et Nader Habibi établissent comment les sanctions ont affecté la classe moyenne iranienne à travers trois canaux. C’est d’abord l’assèchement des investissements directs à l’étranger qui est en cause, nécessaire au maintien de l’activité économique de la classe moyenne. La banqueroute des milliers de petites et moyennes entreprises, incapables d’exporter leurs biens, fait suite. Enfin, l’inflation et le taux de chômage ont fortement augmenté de manière conjointe, et minent les perspectives d’avenir de la classe moyenne.

Ces dernières années, la situation s’est encore détériorée. En 2025, le taux de chômage est officiellement autour de 8%, mais il est probablement sous-estimé car une large partie de l’activité est informelle. Pour les 18-25 ans, il dépasse les 20%. Le cours du rial iranien s’est effondré et l’inflation a dépassé les 40% en 2025 selon le FMI, pesant sur le pouvoir d’achat des ménages et sur leur consommation [3]. Le PIB s’est encore contracté de 1,7% en 2025, pénalisé entre autres par la baisse des cours du pétrole.

Les difficultés économiques se reflètent dans de fortes tensions sociales. Les pénuries de médicaments se sont progressivement accrues avec l’incapacité de l’Iran à importer les molécules nécessaires à sa production locale. Ces pénuries sont encore aggravées par la guerre, avec notamment la destruction d’au moins 20 centres de santé répertoriés par l’OMS. Plusieurs médicaments comme le paracétamol ou l’ozempic (traitement pour le diabète) sont aujourd’hui difficilement trouvables, voire complètement en rupture de stock, dans certaines régions.

Aux problèmes économiques se superposent des tensions sur les ressources, notamment en eau. La fin d’année 2025 a été marquée par une vaste pénurie qui a obligé le gouvernement à rationner l’accès à l’eau. Cette situation de stress hydrique est la somme de plusieurs facteurs, notamment une législation iranienne contraignante en matière d’agriculture (la loi impose un quota de production locale de 85 %), vorace en eau (les terres iraniennes sont arides) et une forte corruption (attributions de contrats de constructions de barrages faramineux aux pasdarans). Les sanctions – carence d’investissements étrangers pour maintenir ou construire des infrastructures nécessaires à l’accès à l’eau – n’ont fait qu’accroître la difficulté d’une situation déjà critique.

Le changement climatique accentue les difficultés : ces 20 dernières années, le niveau des précipitations a diminué de 20% et pourrait encore décliner de 35% durant les prochaines décennies. Les plateaux du Zagros, essentiels à l’approvisionnement en eau de toute la région, sont très impactés par le changement climatique et pourront à l’avenir fournir de moins en moins d’eau. La sécheresse chronique est telle que le gouvernement a même évoqué la possibilité de déplacer la capitale vers un lieu moins désertique.

Sanctions et Gardiens de la révolution

Malgré les difficultés que subit la population iranienne, les sanctions ne font pas que des perdants. Saied Laylaz, économiste iranien et ancien conseiller du président réformateur Mohammad Khatami, estime que les sanctions ont profité à la partie la plus aisée de la société iranienne, qui s’est enrichie sur le dos des classes moyennes et populaires.

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Mais ce sont surtout les Gardiens de la révolution qui ont réussi à tirer bénéfice des sanctions internationales. Pour comprendre, il faut se pencher sur le rôle central des Gardiens de la révolution dans l’économie iranienne. Ce corps paramilitaire, formé à l’origine en 1979 pour défendre le pays, protéger le Guide suprême et traquer les opposants politiques, a progressivement mis la main sur certains pans de l’économie iranienne, à la faveur de contrats publics attribués par le Guide suprême et son entourage.
L’appareil économique iranien a ainsi progressivement été capturé par les Gardiens de la révolution, à tel point qu’il est aujourd’hui considéré comme un État dans l’État (« Alliance du turban des Mollahs et du képi des Gardiens », selon la formule d’Ahmad Salamatian, ancien élu et universitaire iranien) [4].

En effet, au fil des années, de nombreux postes stratégiques ont été pourvus par des proches du Guide suprême et par des cadres des Gardiens de la Révolution, à travers le système des bonyads. Ces organismes publics religieux placés directement sous l’autorité du Guide suprême contrôlent et administrent des pans entiers de l’économie iranienne (énergies, santé, immobilier, infrastructures, etc).
En particulier, le conglomérat public Setad dispose d’une fortune estimée à plus de 90 milliards de dollars dans divers secteurs de l’économie iranienne. Il n’est pas anodin de constater que les entreprises pétrolières iraniennes sont en grande partie gérées par des personnes issues des rangs des pasdarans, qui captent donc les revenus de la rente pétrolière.

La prise de contrôle de l’économie a été facilitée par les sanctions occidentales. En effet, la fuite des capitaux étrangers a contraint de nombreux entrepreneurs iraniens à se tourner vers les banques étatiques pour financer leurs activités. Cela explique pourquoi les Gardiens de la révolution s’étaient opposés à la signature du JCPOA et se montrent réticents à toute ouverture de l’Iran sur l’Occident. Il y a chez les pasdarans une crainte viscérale que la libéralisation de l’économie puisse conduire à une ouverture politique du système datant d’après la révolution islamique, et qui risquerait de fragiliser leur mainmise sur le pouvoir, les institutions et l’économie iranienne.

Stratégies de contournement

Au fil des années, les Gardiens de la révolution sont devenus maîtres dans l’art de contourner les sanctions occidentales. Ont notamment été mis en place des réseaux de contournement grâce à une flotte fantôme de plusieurs centaines de pétroliers – dont s’est également inspirée la Russie. La Chine reste le premier client des exportations iraniennes de pétrole, avec 1,4 million de barils importés par jour en 2025 (sur une capacité de production iranienne totale estimée à plus de 3,3 millions de barils par jour), soit environ 80% des exportations totales de pétrole iranien. D’après le Département de l’Énergie des États-Unis, ces exportations représentent une manne financière estimée à 53 milliards de dollars en 2023. Un ancien commandant des pasdarans explique qu’aujourd’hui, l’Iran arrive à exporter sans difficulté son pétrole et son gaz, malgré les sanctions [5]. Grâce aux cryptomonnaies, les échanges financiers se sont également simplifiés.

Par ailleurs, l’Iran exporte un matériel militaire bon marché (missiles, drones, véhicules, etc) et uine expertise en échange de biens de consommation, parfois via des cryptomonnaies. L’Iran est, à titre d’exemple, de plus en plus implanté en Afrique. Récemment, il a été documenté que plusieurs types de drones iraniens sont utilisés par l’armée soudanaise dans la guerre civile qui l’oppose aux forces paramilitaires. Cette diversification de leur clientèle permet aux Gardiens de la révolution d’étendre leur influence au-delà de leurs alliés traditionnels.

Autant de ressources financières pour le système iranien qui n’ont nullement été taries par les sanctions. Les exportations de pétrole, déclinantes suite à la sortie du JCPOA, reprennent progressivement. Elles étaient estimées à 53 milliards de dollars en 2023 contre 28 milliards en 2019. Dans un dialogue animé par Lotfi El Othmani sur le plateau de LVSL, l’ancien haut fonctionnaire Pierre Conesa explique : « la politique de l’embargo ne fonctionne plus dans un monde multipolaire ». L’affaire iranienne l’illustre de manière flagrante.

Notes :

[1] Les exportations de pétrole représentaient 85% des exportations iraniennes en 2010.

[2] PIB/habitant en dollars courants, calculé en Parité de pouvoir d’achat (PPA) par la Banque mondiale. Le graphique ci-dessus se fonde en revanche sur le PIB nominal : dans les deux cas, la diminution du PIB est étroitement corrélée au renforcement des sanctions.

[3] 1 USD = 1 450 000 rials en date du 12 janvier sur le marché libre contre 430 000 en 2022. 

[4] Voir par exemple Gardiens de la Révolution. Les maîtres de l’Iran. Arte, 2025.

[5] Ibid.

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