La guerre en Iran et le nouveau visage de l’impérialisme
Le Vent Se Lève12 min de lecture
Le bombardement de l’Iran par les États-Unis, en février 2026, a confirmé l’entrée dans une nouvelle séquence : celle d’une guerre pilotée par les plateformes numériques, les infrastructures de données et l’intelligence artificielle. Systèmes de ciblage automatisé, drones coordonnés en temps réel, manipulation algorithmique de l’information, production industrielle de contenus artificiels : l’industrie de la tech occupe désormais une position centrale dans l’exercice de la puissance étatsunienne. Cette mutation prolonge une logique ancienne : celle de l’impérialisme. Loin d’avoir disparu avec le XXe siècle, il connaît aujourd’hui une nouvelle phase, fondée sur la concentration monopolistique des géants du numérique, leur imbrication avec l’appareil militaire et leur contrôle croissant de l’espace public. Par Nikos Smyrnaios, professeur des Universités de l’Université Toulouse 3 et auteur de L’espace public sous emprise. De la presse bourgeoise aux géants de la Silicon Valley (Bords de l’eau, 2025).
NDLR : Cet article s’inscrit dans une série visant à analyser les causes de la guerre en Iran. Vous pouvez notamment retrouver sur le Vent Se Lève l’article de Lotfi el Othmani selon lequel cette guerre découle des contradictions de l’économie américaine, celui de notre rédaction, qui l’inscrit dans le retour du keynésianisme militaire aux Etats-Unis, celui de Matt Huber, qui critique l’interprétation malthusienne dominante à propos du pétrole, ou encore celui de Guy Laron, qui l’inscrit dans la rivalité sino-américaine. Nikos Smyrnaios propose ici une réflexion sur l’actualité du concept d’impérialisme.
Le 28 février 2026, les forces aériennes étatsuniennes ont détruit plus de mille cibles iraniennes en une seule journée, presque le double du premier jour de la guerre d’Irak en 2003. Cette cadence inédite tient à l’usage massif de l’intelligence artificielle (IA). Le système Maven de Palantir a identifié et géolocalisé des centaines d’objectifs en quelques heures grâce au traitement algorithmique de données satellitaires et de renseignement. Le modèle Claude d’Anthropic a été intégré aux systèmes d’analyse stratégique, tandis que l’infrastructure spatiale Starshield de SpaceX assurait les communications en temps réel entre drones autonomes et centres de commandement.
L’Iran a riposté avec sa propre version de cette guerre hybride. Des frappes ont visé trois centres de données Amazon AWS aux Émirats arabes unis et au Bahreïn. Téhéran a publié une liste d’entreprises étatsuniennes considérées comme des « cibles légitimes » : Google, Microsoft, Palantir, Amazon, Oracle et Nvidia en font partie. Le blocage des exportations qataries d’hélium liquide, un composant essentiel à la fabrication des semi-conducteurs, et l’explosio du prix de l’énergie menace l’amont industriel de l’IA. Sur le terrain de la guerre informationnelle, le régime iranien déploie des deepfakes mais aussi des nombreux mèmes pour déstabiliser l’opinion publique de ses adversaires. De son côté Trump communique frénétiquement via les réseaux sociaux numériques publiant des nombreuses images et vidéos controversées, produites par l’IA.
La notion en vogue de « techno-féodalisme », promue notamment par Cédric Durand et Yanis Varoufakis, bute sur des limites fondamentales
Ces faits ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans une séquence ouverte par l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, puis par la destruction de Gaza en 2023-2024 par l’armée israélienne. Une même logique s’approfondit. L’IA et les plateformes numériques sont devenues l’infrastructure de la puissance impériale sous un double aspect : d’un côté, en tant qu’outils industriels, elles s’insèrent dans le mode de production capitaliste pour en accroître l’efficacité (y compris militaire) ; de l’autre, en tant que technologies de production culturelle et d’intermédiation – algorithmes de recommandation et de modération, génération de contenus artificiels – elles restructurent la sphère publique où circulent les représentations sociales et où se forme l’opinion. En termes marxistes, le numérique agit simultanément sur la base économique et sur la superstructure politique et idéologique. C’est cette configuration d’ensemble que la notion d’impérialisme numérique permet de saisir.
L’impérialisme comme phase récurrente du capitalisme
Si le mot « impérialisme » peut sembler appartenir à un autre siècle, la réalité qu’il désigne n’a jamais été aussi actuelle. Au début du XXe siècle, Lénine, Boukharine et Rosa Luxemburg ont théorisé l’impérialisme comme le produit de la concentration monopolistique du capital, de la fusion entre capital bancaire et capital industriel, et de la rivalité entre puissances pour le contrôle des marchés et des ressources[1]. Ces analyses, formulées dans le sillage de la Grande Guerre, ont souffert d’un biais téléologique : l’impérialisme conçu comme « stade suprême » du capitalisme, son dernier chapitre avant l’effondrement. L’histoire a démontré le contraire.
En réalité, plutôt qu’un stade terminal, l’impérialisme doit être pensé comme une phase récurrente, articulée à des crises d’accumulation spécifiques. L’analogie structurante est la suivante : de même que la crise de 1873 et la longue dépression qui s’ensuivit ont constitué le prélude à la phase impérialiste du capitalisme industriel, la crise des dot-com de 2000-2001, puis celle de 2008, ont constitué le prélude à la phase impérialiste du capitalisme numérique. Les liquidités massivement injectées par les banques centrales après 2008 ont propulsé les valorisations boursières de la Silicon Valley vers des sommets inédits, ouvrant une ère de concentration monopolistique sans précédent.
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C’est dans cette filiation qu’il faut relire Herbert Schiller[2]. Dès les années 1960, il montrait que les industries de l’information et de la culture ne sont pas de simples vecteurs d’influence idéologique, mais font partie du noyau économique de l’impérialisme étatsunien, et que la doctrine du free flow of information constitue le véhicule idéologique de cette expansion – fonctionnellement analogue au libre-échangisme britannique du XIXe siècle. Schiller articulait déjà les deux faces du système : l’industrie de l’information et de la culture comme secteur économique et comme appareil de domination culturelle. L’impérialisme numérique actualise ce cadre dans une configuration où l’IA et les plateformes ont quasi fusionné avec les industries culturelles et où l’oligopole numérique pénètre toutes les strates de l’économie.
La notion en vogue de « techno-féodalisme », promue notamment par Cédric Durand et Yanis Varoufakis, malgré ses intuitions sur la rentiérisation et la monopolisation, bute sur des limites fondamentales[3]. L’analogie féodale est historiquement infondée, elle ignore la dynamique d’accumulation réelle des Big Tech qui investissent des centaines de milliards en IA et en infrastructures, et surtout c’est une théorie exclusivement économique, incapable de penser le rapport entre les transformations de la base productive portées par l’IA et la plateformisation de l’espace public politique.
Les cinq dimensions de l’impérialisme numérique
Cinq dimensions forment l’armature de l’impérialisme numérique. La première est la concentration monopolistique du capital, portée à un niveau sans équivalent historique. Au début de 2026, la capitalisation boursière combinée d’Apple, Google, Microsoft, Nvidia, Amazon, Meta et Tesla dépasse les 20 000 milliards de dollars – un chiffre comparable au PIB des États-Unis et supérieur à celui de l’Union européenne. Google contrôle 90 % de la recherche mondiale. Meta contrôle l’essentiel des réseaux sociaux numériques et de messageries. Amazon, champion du commerce électronique, Microsoft et Google se partagent les deux tiers du cloud. Les deux derniers avec Apple, premier vendeur d’équipements au monde, occupent plus de 90% du marché mondial des systèmes d’exploitation pour smartphones et ordinateurs.
L’émergence d’une « oligarchie à deux têtes » – gestionnaires d’actifs institutionnels et techno-oligarques – constitue la principale nouveauté de la structure de classe post-2008
L’IA constitue un puissant accélérateur de ces logiques de concentration. Le développement de modèles de langage sophistiqués exige des investissements pharaoniques en infrastructures de calcul et un accès illimité à des gisements de données On observe alors la montée en puissance de Nvidia, OpenAI, xAI et Anthropic aux côtés de Google, Meta, Amazon, Apple et Microsoft avec lesquels ils établissent des alliances sélectives. Ces mêmes entreprises contrôlent les plateformes qui organisent la circulation de l’information et de la culture à l’échelle mondiale.
Deuxième dimension : le complexe militaro-numérique. L’intégration entre Big Tech et appareil militaire étatsunien n’est pas conjoncturelle, elle est organique. Le Pentagone finance la Silicon Valley depuis ses origines. La « Pax Silica » constitue la configuration contemporaine de cette même logique : les contrats entre Amazon et la CIA, Microsoft et le Pentagone, Google et la NSA, l’attribution d’un contrat cloud de dizaines de milliards pour dix-sept agences de renseignement forment un Système Militaro-Industriel d’un type nouveau, dont l’IA est le moteur technologique[4]. La guerre contre l’Iran en est la démonstration la plus crue.
Troisième dimension : les rivalités inter-impériales. Le conflit technologique sino-américain – guerre des semi-conducteurs, restrictions sur Huawei, vente forcée de TikTok à Larry Ellison, un allié de Trump – n’est pas un incident de parcours mais l’expression d’une contradiction structurelle entre blocs capitalistes. La Chine dispose de ses propres géants de l’IA et des plateformes comme Baidu, Tencent, Alibaba, DeepSeek et étend son influence numérique en Asie du Sud-Est, en Afrique et en Amérique latine. Le monde qui se dessine n’est pas post-impérial mais multi-impérial. L’Iran lui-même bénéficie du soutien technologique chinois et russe ce qui illustre la modification des rapports de force mondiaux.
Quatrième dimension : la recomposition oligarchique. L’émergence d’une « oligarchie à deux têtes » – gestionnaires d’actifs institutionnels et techno-oligarques – constitue la principale nouveauté de la structure de classe post-2008[5]. Musk, Thiel, Bezos ne se contentent plus d’accumuler les profits. Ils investissent directement les appareils d’État, tentent de fusionner pouvoir économique et pouvoir politique, et virent collectivement vers l’autoritarisme et la réaction. Cela n’est pas accidentel : un modèle d’accumulation fondé sur l’extraction illimitée de ressources (naturelles mais aussi humaines et culturelles) est voué d’entrer en collision frontale avec les institutions démocratiques. Comme le dit Peter Thiel avec une franchise glaçante : « la liberté et la démocratie ne sont plus compatibles ».
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Ces quatre dimensions relèvent de ce que le marxisme appelle la base – les rapports économiques et matériels de production. Mais cette domination ne peut se reproduire sans emprise sur la superstructure : la sphère des représentations, des idées, de la délibération politique qui entretient un rapport dialectique avec la base. C’est ici qu’intervient la cinquième dimension de l’impérialisme numérique.
La plateformisation de l’espace public
Les plateformes ne se contentent pas de diffuser des contenus à travers un espace public préexistant. Elles en constituent l’infrastructure même. Leurs algorithmes de recommandation et de modération déterminent ce qui est visible, audible, partageable. L’IA générative produit désormais une part croissante des textes, des images et des vidéos qui circulent dans cet espace. Google, Instagram, TikTok ou ChatGPT produisent une architecture de l’attention dont la logique qui vise à maximiser l’engagement favorise systématiquement l’indignation, la peur et la polarisation, indépendamment de la vérité. La surveillance comportementale, l’exploitation des biais cognitifs, les chambres d’écho ne sont pas des dysfonctionnements mais des produits structurels du modèle économique[6].
Nous assistons peut-être à la phase terminale de l’ordre étatsunien tel qu’il s’est constitué depuis 1945 – non à la fin de l’impérialisme comme logique structurelle du capitalisme
Ce déplacement est qualitatif. Schiller voyait les industries culturelles étatsuniennes occuper un espace public préexistant pour y diffuser le « american way of life ». Aujourd’hui, les plateformes constituent les conditions mêmes de visibilité, de circulation et de légitimation du politique. Elles décident quels contenus sont amplifiés ou supprimés, quelles mobilisations sont monétisables, à quel rythme les controverses sont remplacées par d’autres. Et cette logique converge objectivement avec le virage réactionnaire de l’oligarchie numérique : la régulation démocratique, la protection des données, les droits des travailleurs sont autant d’obstacles à une expansion qui exige l’accès illimité aux comportements et aux données.
L’espace public numérique n’est pas pour autant un terrain de domination totale. Les Gilets jaunes, #MeToo, Black Lives Matter, les mobilisations climatiques ont utilisé les infrastructures des plateformes pour imposer des enjeux que les médias traditionnels auraient marginalisés. L’espace public plateformisé constitue simultanément un moyen de domination et un terrain de lutte pour l’hégémonique politique et culturelle au sens gramscien, traversée de contradictions et de résistances.
Vers un monde multi-impérial
Quand les missiles iraniens ont touché des centres de données dans le Golfe, ils n’ont pas seulement détruit des serveurs. Ils ont frappé l’infrastructure matérielle d’un impérialisme dont la puissance repose désormais autant sur les algorithmes que sur le pétrole. La guerre contre l’Iran révèle et accélère cette contradiction. Les États-Unis mobilisent simultanément les instruments classiques de l’impérialisme fossile – sécurisation des routes pétrolières, maintien de l’ordre du Golfe – et les outils du numérique. L’IA optimise la production militaire et organise aussi le consentement. Mais en fragilisant l’architecture du pétrodollar, en isolant leurs alliés européens, en accentuant les tensions au sein de l’OTAN, ils font peser sur leur propre hégémonie un risque que leurs adversaires n’auraient pu infliger seuls.
Nous assistons peut-être à l’entrée dans la phase terminale de l’ordre étatsunien tel qu’il s’est constitué depuis 1945 – l’ordre du pétrodollar, des bases militaires planétaires, du free flow of information comme doctrine impériale. Non la fin de l’impérialisme comme logique structurelle du capitalisme car les rivalités entre blocs étatsunien, chinois et potentiellement européen sont plus vives que jamais. Mais la fin de l’hégémonie d’un empire singulier. Le monde qui en résulterait serait multi-impérial, et l’espace public numérique en constituerait l’un des champs de bataille.
Face à cela, il faut s’attaquer à la logique de la propriété lucrative qui organise aussi bien l’IA que les plateformes, reconstruire des espaces de délibération soustraits à l’accumulation capitaliste, et penser la communication comme un bien commun. C’est à cette condition que la critique de l’impérialisme numérique peut déboucher sur autre chose qu’un pessimisme bien informé.
Notes :
[1] Bürbaumer, B. (2020). Le souverain et le marché : Théories contemporaines de l’impérialisme. Éditions Amsterdam.
[2] Schiller, H. I. (1978). Media and imperialism. Revue française d’études américaines, 6(1), 1–12.
[3] Durand, C. (2020). Techno-féodalisme. La Découverte et Varoufakis, Y. (2023). Technofeudalism: What killed capitalism. Bodley Head. Pour une critique voir Morozov, E. (2023). Critique de la raison techno-féodale. Variations, 26.
[4] Broca, S. (2026, avril). Les noces de l’IA et de l’État. Le Monde diplomatique.
[5] Louçã, F., & Machado, D. (2026, février). Nouvelles et anciennes oligarchies : Transformations du régime d’accumulation du capital. Contretemps.
[6] Smyrnaios, N. (2025). L’espace public sous l’emprise du capital : De la presse bourgeoise aux géants de la Silicon Valley. Le Bord de l’Eau.
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