Seule la nationalisation peut sauver la sidérurgie européenne
Le Vent Se Lève10 min de lecture
Dépendants d’une énergie toujours plus chère, les producteurs d’acier européens sont de moins en moins rentables et les fermetures de site se multiplient. La préservation des emplois et la transition écologique du secteur ne pourront passer que par une reprise en main par l’Etat, à travers la nationalisation.
La sidérurgie européenne est en crise. Bien sûr, le prix élevé de l’énergie sur le Vieux continent, qui continue d’augmenter avec la guerre en Iran, est en cause. Mais le problème est plus profond : cette industrie rapporte de moins en moins à ses dirigeants et à ses actionnaires. Cette configuration est une opportunité pour la gauche pour nationaliser la production d’acier et réformer les marchés européens de l’énergie.
Alors que les prix du gaz ont explosé de 70% depuis le début de la guerre illégale d’Israël et des Etats-Unis contre l’Iran, toutes les industries énergivores du continent sont en alerte rouge. Le secteur sidérurgique ne fait pas exception. Cette crise énergétique s’ajoutant à une surproduction mondiale et à des importations d’acier moins cher, la production européenne d’acier se trouve aujourd’hui confrontée, de l’aveu même des industriels, à une « menace existentielle ».
Surproduction et pollution
Mais cette crise a en réalité des racines plus profondes. Si les industriels européens accusent souvent la concurrence étrangère, notamment la Chine, premier producteur mondial, de noyer le marché avec son acier bon marché, l’Europe a ses propres surcapacités. Si la capacité installée de production dans l’UE avoisine les 198 mégatonnes d’acier par an, la production réelle n’était que de 125,8 mégatonnes en 2025. Un seuil historiquement bas d’après le secteur. Une demande en berne dans les secteurs les plus consommateurs d’acier comme la construction et les activités manufacturières ont forcé les grands industriels à réduire leur production.
Le secteur n’en est cependant pas à sa première crise de surproduction. Mais désormais, il doit aussi relever un second défi : sa décarbonation. La sidérurgie est en effet une des industries les plus polluantes, responsable de 8 à 10% des émissions mondiales. La nécessité de décarbonation est rendue plus urgente que jamais par la montée en puissance du marché européen du carbone, qui risque de rendre la production d’acier traditionnel par hauts-fourneaux, toujours moins compétitive.
Pour l’heure, les institutions européennes tentent par tous les moyens de gonfler les profits des industriels privés dans l’espoir d’éviter qu’ils délocalisent dans des pays où l’électricité et le coût de la pollution sont moins chers. Mais une alternative, portée par les syndicats et les partis de gauche, est en train de gagner du terrain : la nationalisation de la sidérurgie.
En novembre 2025, l’Assemblée nationale a voté la nationalisation des sites français d’Arcellor Mittal suite au refus de l’industriel d’investir dans un four électrique et à sa volonté de supprimer 1600 emplois. Beaucoup y ont vu la confirmation que le groupe indien entendait en réalité se désengager de l’Europe et délocaliser la production ailleurs. Portée par la France insoumise et soutenue par la CGT, la proposition de loi a cependant été rejetée par le Sénat. Mais la lutte continue.
Ces licenciements et ces promesses non tenues de décarbonation en France sont loin d’être isolés. Chez ThyssenKrupp, en Allemagne, dix mille emplois devraient être supprimés, tandis qu’ArcelorMittal a annulé un projet d’acier vert alors même qu’il avait reçu 1,3 milliard d’euros de subventions du gouvernement allemand. Dans ce contexte, le parti de gauche radicale allemand Die Linke s’est récemment prononcé en faveur de la socialisation de l’industrie sidérurgique. En Italie, l’État a temporairement pris le contrôle de l’ancienne aciérie Ilva de Tarente, au bord de la faillite, auparavant détenue conjointement avec ArcelorMittal, et poursuit l’entreprise en justice pour 7 milliards d’euros en raison de sa mauvaise gestion. Cette intervention fait suite à plus d’une décennie de graves dommages environnementaux et sanitaires liés aux émissions toxiques du site, une situation qui a conduit la Cour européenne des droits de l’homme à condamner l’Italie pour ne pas avoir protégé la population contre la pollution industrielle.
La transition vers un acier vert nécessite d’énormes quantités d’énergie.
La production d’« acier vert » peut s’articuler autour de deux approches principales. La première consiste à utiliser de l’hydrogène renouvelable pour réduire directement le minerai de fer : un procédé connu sous le nom de « réduction directe du fer » (RDF). Le fer ainsi obtenu est ensuite traité dans des fours à arc électrique alimentés par de l’électricité renouvelable. Aujourd’hui, cette méthode est largement considérée comme la plus viable pour décarboner la production d’acier primaire, nécessaire dans des secteurs tels que la construction automobile. L’autre voie consiste à développer la production d’acier secondaire en recyclant la ferraille dans des fours électriques.
Mais pour une industrie aussi gourmande en énergie fossile, la transition vers un acier vert nécessite d’énormes quantités d’énergie. D’ici 2030, soit dans seulement quatre ans, les projets d’acier à faible empreinte carbone prévus par l’UE pourraient nécessiter plus d’électricité renouvelable que la consommation totale de la Belgique. Or, cette demande supplémentaire en électricité s’ajoute à celles des autres secteurs qui cherchent eux aussi à se décarboner. Même si toutes les initiatives d’acier vert actuellement en cours dans l’UE venaient à être opérationnelles, seuls 24% de la production primaire d’acier serait décarbonée.
Le projet suédois HYBRIT
Même le projet européen d’acier vert le plus prometteur, le projet suédois HYBRIT qui a recours à de l’hydrogène produit à partir d’électricité renouvelable, a rencontré des difficultés pour passer à l’échelle industrielle, principalement en raison des coûts de l’électricité. Coentreprise entre le sidérurgiste SSAB, la société minière publique LKAB et le fournisseur d’énergie Vattenfall, HYBRIT a produit en 2021, à l’échelle pilote, le premier fer spongieux au monde réduit à l’hydrogène renouvelable.
Pour passer à une usine de démonstration, LKAB a cherché à conclure un accord d’approvisionnement en électricité à long terme avec Vattenfall. Mais cette dernière, pourtant une entreprise publique, a insisté pour vendre cette électricité à des prix de long terme plus élevés que ceux souhaités par LKAB avant de s’engager à construire de nouvelles capacités renouvelables. La Commission européenne a suggéré de tels accords comme moyen de faire face à la crise énergétique de l’industrie sidérurgique.
Mais les prix de l’électricité ne sont pas le seul problème : même avec des accords favorables, la seule usine de démonstration prévue par HYBRIT augmenterait la consommation totale d’électricité de la Suède de près de 4 %.
L’hydrogène n’existe pas vraiment
Compte tenu des immenses besoins en électricité, il n’est pas surprenant que la production d’hydrogène renouvelable à une échelle industrielle significative ne se soit pas encore concrétisée. Partout dans le monde, des projets d’hydrogène par électrolyse sont retardés ou annulés. En Europe, il n’existe actuellement aucune capacité de production d’hydrogène par électrolyse à grande échelle destinée à la sidérurgie, et celle-ci ne représente que 0,5 % des projections de l’industrie européenne en matière de capacité d’électrolyseurs pour 2030.
Pour avoir une chance de réussir, le développement de l’hydrogène renouvelable doit donc se concentrer sur les secteurs où il n’existe pas d’alternatives et où il est efficace. La propriété publique et la planification écologique peuvent y parvenir bien mieux que les investissements privés en quête de rentabilité, y compris dans des secteurs tels que le raffinage du pétrole, qui se disputent des ressources en hydrogène limitées. Des décisions politiques difficiles devront être prises quant à l’orientation des investissements. Soit ils continuent de dépendre de la rentabilité, soit ils suivent des priorités sociales et environnementales à long terme.
Pour avoir une chance de réussir, le développement de l’hydrogène renouvelable doit donc se concentrer sur les secteurs où il n’existe pas d’alternatives et où il est efficace. La propriété publique et la planification écologique peuvent y parvenir bien mieux que les investissements privés en quête de rentabilité.
Pour l’heure, l’Europe évite de se confronter à cette réalité en espérant que des pays exportateurs comme la Namibie puissent devenir ses fournisseurs de fer vert et d’hydrogène. Ces pays tiers pourraient vraisemblablement le produire à moindre coût et disposent certes du foncier et de l’ensoleillement abondant nécessaire à la production massive d’électricité renouvelable requise. Mais les projets y sont également retardés, et on ne sait pas exactement quelle quantité de fer vert est réellement produite. L’un de ces projets d’hydrogène renouvelable prévus en Namibie envisage l’installation de panneaux solaires et d’éoliennes sur une superficie équivalente à la taille de Berlin. La difficulté à disposer d’une telle superficie à l’échelle européenne met en évidence les limites logistiques et néocoloniales de telles stratégies.
En l’absence d’hydrogène renouvelable à l’horizon, certains sidérurgistes, comme ThyssenKrupp, prévoient d’alimenter leurs usines « prêtes pour l’hydrogène » au gaz naturel, tandis que d’autres, comme ArcelorMittal, ont suspendu leurs investissements dans la réduction directe du fer en Europe. Dans le même temps, la société chinoise HBIS a fourni à l’Italie des brames d’acier dont la teneur en carbone était inférieure de 50 % – une offre actuellement « presque impossible » à obtenir en Europe – grâce à l’utilisation de gaz de cokerie dans les usines de DRI.
Mais s’appuyer sur le gaz naturel comme « combustible de transition » risque de rendre leur future décarbonation impossible, tant ces infrastructures sont coûteuses, et doivent donc d’abord être amorties. Même si l’hydrogène renouvelable devient disponible, il sera impossible de décarboniser l’ensemble de la production sidérurgique de l’UE. Le caractère d’urgence de ces investissements doit mettre un terme aux tergiversations politiques : soit les investissements sont guidés par la seule logique de rentabilité privée, soit ils suivent des priorités sociales et environnementales à long terme.
Dans le cas de la sidérurgie comme dans beaucoup d’autres, les objectifs d’une économie circulaire, d’auto-suffisance et d’une économie bas carbone s’opposent clairement à la rentabilité. Et si l’on vendait moins de SUV gourmands en ressources, pour les remplacer par des investissements dans les transports publics et les infrastructures ? Et si la construction de logements était plus efficace et nécessitait moins de ressources ? Pour créer une demande en acier vert, avons-nous vraiment besoin du programme de réarmement de l’UE pour soutenir les industries produisant des chars et des armes « zéro émission nette » ?
La socialisation comme solution
La contradiction inhérente entre la décarbonisation industrielle et la rentabilité ne peut être résolue par des milliards d’euros de subventions, des mesures commerciales ou même des nationalisations partielles pour sauver les emplois menacés. Pour bâtir un secteur sidérurgique solide, respectant les exigences sociales et environnementales, ces tensions structurelles doivent être résolues. Cela passe par le principe de la propriété socialisée.
Si la simple nationalisation est une première étape, une propriété publique qui resterait dans le cadre du marché risque de poser problème.Une véritable socialisation, c’est-à-dire une propriété publique, mais aussi un contrôle collectif de la production, au-delà de gestionnaires nommés par l’Etat, permettrait de prendre en compte d’autres besoins que la seule rentabilité. Grâce à sa forte syndicalisation et aux liens étroits en les aciéries et les industries voisines, le secteur de l’acier constitue un bon point de départ pour étendre progressivement ce modèle.
La contradiction inhérente entre la décarbonisation industrielle et la rentabilité ne peut être résolue par des milliards d’euros de subventions, des mesures commerciales ou même des nationalisations partielles pour sauver les emplois menacés.
Une socialisation de l’acier, associée à une planification écologique, pourrait stabiliser la demande en acier vert dans des secteurs clés tels que le logement, les énergies renouvelables et les transports publics. Elle permettrait également de protéger les travailleurs contre les fermetures soudaines d’usines, en préservant l’emploi et en garantissant le bien-être social et économique grâce à une planification à long terme.
Cette mesure pourrait s’accompagner d’une campagne ambitieuse visant à socialiser l’énergie et à réformer le marché européen de l’électricité. Dans sa forme actuelle, ce marché lie en effet les prix de l’électricité à ceux du gaz, ce qui prive l’Europe des avantages liés au coût parfois quasi-nul de l’électricité renouvelable. Alors que les guerres menées par les États-Unis et Israël risquent d’imposer une grave crise économique aux classes populaires du monde entier, une telle campagne démontrerait qu’une autre économie est possible.
En reliant ces propositions de socialisation de l’industrie aux luttes populaires – pour le logement et les services publics, l’action climatique et la décarbonation -, la gauche européenne peut articuler une vision cohérente d’une économie socialisée. Un levier puissant pour ensuite conquérir le pouvoir nécessaire pour la mettre en œuvre.
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