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Détroit d’Ormuz : la nouvelle crise de Suez ?

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Détroit d’Ormuz : la nouvelle crise de Suez ?
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Un détroit obstrué, des barils empêchés de circuler vers l’Occident, une puissance impériale menacée dans son hégémonie… la configuration n’est pas tout à fait neuve. En 1956, la nationalisation du canal de Suez par le chef d’État égyptien Gamal Abdel Nasser a produit des effets similaires. Il a accéléré la chute de l’empire britannique, dont la monnaie avait longtemps dominé le monde. La valeur de la livre sterling était en effet soutenue par le pétrole moyen-oriental, contrôlé par les Britanniques mais désormais revendiqué par les mouvements nationalistes émergents…

Suez, 1956 : le coup fatal à l’empire britannique

L’épisode est souvent réduit à une simple crise post-coloniale. Le Royaume-Uni et la France, mécontents de la nationalisation du canal – et pris d’un spasme impérial tardif – ont attaqué l’Égypte nassérienne. Contraints de se retirer sous la pression américano-soviétique, ils auraient avalisé la nouvelle réalité du monde, où les anciennes colonies sont désormais indépendantes des anciennes métropoles.

La crise de Suez est en réalité bien davantage : un moment de bascule, où une puissance impériale découvre que la maîtrise militaire ne suffit plus face au contrôle des flux énergétiques. Et dont la monnaie, qui dominait le monde il y a peu, s’effondre définitivement.

« Le déclin définitif de la livre sterling fut le fait de trois événements : la nationalisation du pétrole iranien, la crise du canal de Suez et l’indépendance du Koweït »

À l’été 1956, la décision de Gamal Abdel Nasser de nationaliser la Compagnie du canal de Suez prive Londres et Paris d’un levier stratégique majeur. Le canal constitue alors le principal corridor d’acheminement du pétrole du Golfe vers l’Europe occidentale – et le seul auquel les Britanniques aient alors accès. Face à ce coup de force, les forces armées britanniques et françaises, en coordination avec Israël, attaquent l’Egypte pour reprendre le contrôle de cette artère vitale.

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Sur le plan militaire, l’opération est d’abord un succès. En quelques jours, l’aviation égyptienne est neutralisée, les forces israéliennes progressent rapidement dans le Sinaï, tandis que les troupes britanniques et françaises prennent pied le long du canal.

Mais la guerre change de nature dès lors qu’elle touche à l’économie du pétrole. En coulant une quarantaine de navires dans le canal, les autorités égyptiennes rendent la voie impraticable. Le trafic est interrompu pour plusieurs mois. Dans le même temps, des sabotages ciblent les oléoducs reliant l’Irak à la Méditerranée. L’Europe se retrouve alors confrontée à une contraction brutale de ses approvisionnements énergétiques.

Les livraisons de pétrole vers le Royaume-Uni chutent d’environ 40 % en quelques semaines. Le gouvernement britannique est contraint d’instaurer des mesures de rationnement, limitant notamment la distribution d’essence. L’économie, déjà fragile, encaisse un nouveau choc.

Le coup décisif vient cependant des États-Unis. Hostiles à l’opération, ils font, selon les mots de l’historienne Diane Kunz, un usage « assez impitoyable » de leur ascendant sur le système monétaire international. Ils refusent notamment de soutenir la livre sterling – en bloquant l’accès de Londres au Fonds monétaire international – et laissent entendre qu’ils pourraient vendre massivement leurs réserves de monnaie britannique, ce qui aurait provoqué son effondrement. Dans un contexte où les réserves de change du Royaume-Uni sont limitées et où la livre sterling est sous pression, le coup frappe dans le mille.

Ainsi que l’écrit Alexis Le Barbier, « la spéculation à la baisse contre la zone sterling fut si importante que les réserves de la Banque d’Angleterre chutèrent sous les 2000 millions nécessaires au fonctionnement de la zone sterling. Afin d’éviter une dévaluation, le cours de la livre sterling fut laissé flottant ». Le gouvernement britannique annonce alors un cessez-le-feu. Il découvre que sa puissance militaire est surdéterminée par des facteurs (interdépendants) qu’il ne contrôle plus : l’accès au pétrole, la stabilité de sa monnaie.

Pour l’empire britannique, il s’agit d’un chant du cygne. « Le déclin définitif de la livre sterling fut le fait de trois événements : la nationalisation du pétrole iranien, la crise du canal de Suez et l’indépendance du Koweït », résume Le Barbier. La nationalisation du pétrole moyen-oriental, encore possédé par les Britanniques une décennie plus tôt, fut le premier coup porté à l’hégémonie de leur monnaie. Du moins contrôlaient-ils encore l’afflux d’or noir, par le truchement du canal de Suez : sa nationalisation par Nasser porte un nouveau coup à l’empire monétaire britannique.

Encore prise pour ancrage par plusieurs ex-colonies britanniques, la livre continue de perdre en influence. Au profit d’un billet vert binetôt destiné à dominer le monde, dont la valeur était fortement liée aux réserves d’or noir, qui venaient d’échapper au contrôle du Royaume-Uni…

Ormuz, 2026 : la revanche de la géographie sur le dollar ?

Soixante-dix ans plus tard, une autre bande maritime étroite venait sous le feu des projecteurs. Le détroit d’Ormuz, large de 33 kilomètres à son point le plus resserré, voit passer quotidiennement entre 18 et 21 millions de barils de pétrole – près d’un cinquième de la consommation mondiale. À cela s’ajoutent environ 25 % du commerce global de gaz naturel liquéfié, exporté notamment du Qatar.

L’analogie avec la crise de Suez a cependant ses limites. En 1956, un empire britannique déclinant était concurrencé par une hégémonie concurrente en surcapacité militaire. Ce n’est pas le cas des Etats-Unis aujourd’hui.

Depuis le début des hostilités, ces flux sont brutalement perturbés – plus de 90 % des départs de pétroliers depuis les terminaux du Golfe ont été suspendus. Des frappes de drones ont visé au moins cinq navires marchands en moins d’une semaine, tandis que des installations de traitement du gaz au Qatar – qui représente à lui seul environ 20 % de l’offre mondiale de GNL – ont réduit leur activité. Résultat : les prix du gaz ont bondi partout sur la planète, avec un pic de 90 % en Asie orientale, principal débouché des hydrocarbures du Golfe.

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Le pétrole suit la même trajectoire. Le prix du pétrole a connu de nouveaux sommets, tandis que des analystes évoquent déjà un baril pouvant atteindre 140 à 150 dollars en cas de blocage prolongé. Aux États-Unis, les projections évoquent un retour rapide à des prix à la pompe supérieurs à 4 dollars le gallon.

Les conséquences ne s’arrêtent pas aux hydrocarbures. Le gaz naturel est au cœur de la production d’engrais azotés, notamment l’urée. Or, les pays du Golfe fournissent une part considérable des intrants agricoles mondiaux. En Égypte, l’un des principaux marchés d’importation, le prix de l’urée a augmenté de 37 % en quelques semaines. Cette hausse menace directement les cycles de semis dans l’hémisphère nord et accentue les risques de pénuries alimentaires dans plusieurs régions du Sud.

C’est le système du pétrodollar qui est frappé au coeur. En 1974, un accord informel conclu entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis garantit à la monarchie du Golfe une protection militaire contre l’utilisation exclusive du billet vert pour la commercialisation de ses barils. Ce pacte a concouru à l’hégémonie du dollar, devenu monnaie de référence internationale pour les échanges commerciaux et financiers. Une hégémonie fragilisée par l’obstruction du détroit d’Ormuz par la République islamique d’Iran – comme celle du canal de Suez soixante-dix ans plus tôt avait accéléré la chute de la livre sterling.

L’analogie avec l’Égypte nassérienne a cependant ses limites. En 1956, l’empire britannique déclinant était concurrencé par une hégémonie américaine en plein essor, et en surcapacité militaire. L’opération militaire britannique contre Nasser était un baroud d’honneur : « les historiens se réfèrent à ce phénomène, caractérisant une opération militaire désespérée enclenchée par un empire mourant pour recouvrer sa gloire passée, avec l’expressoin de “micro-militarisme” », note Alfred Mac Coy, auteur de l’ouvrage Cold War on Five Continents qui revient sur la crise de Suez.

Nul « micro-militarisme » déployé contre l’Iran en 2026, mais bien la puissance de feu des premières forces armées mondiales. Et face aux Etats-Unis, leur concurrent le plus direct – la République populaire de Chine – demeure un nain militaire.

Le temps semble jouer avec l’Iran : les drones Shahed (« martyr » en langue coranique), produits à environ 20 000 dollars pièce, peuvent être produits à un rythme industriel. Pour les intercepter, les États-Unis ont à disposition des batteries de missiles anti-missiles d’une grande précision, mais au coût de confection extrêmement élevé. Si cette difficulté pourrait conduire les États-Unis chercher une issue négociée à la crise, le coût d’un retrait serait trop important. Dans cette configuration, une intensification de l’intervention américaine, incluant des troupes au sol, n’est pas à exclure. Pas davantage qu’une escalade dont personne ne peut connaître les limites, enclenchée par Israël.

Une chose est sûre : la panique provoquée par les manoeuvres iraniennes dans le Golfe montre qu’un point nodal de l’hégémonie américaine a été touché – et indique que les États-Unis déploieront tous les moyens à leur disposition pour éviter que la bataille du détroit d’Ormuz ne devienne leur crise de Suez…

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