Les armes nucléaires israéliennes, oubliées du débat public
Le Vent Se Lève7 min de lecture
Derrière le récit d’une supériorité militaire israélienne incontestée, les trois dernières semaines révèlent une toute autre réalité : systèmes de défense débordés, capacités de riposte iraniennes intactes, objectifs politiques hors de portée. Ni victoire décisive, ni défaite nette, mais une montée en intensité où chaque accroît le risque d’un basculement irréversible. Les armes nucléaires israéliennes, et le risque de leur utilisation, sont les grandes oubliées du débat public – alors que cette possibilité a récemment été évoquée par un conseiller de Donald Trump.
Alors que l’ampleur réelle des frappes de représailles iraniennes contre Israël reste difficile à établir, la République islamique est parvenue, depuis deux semaines, à toucher à la fois des infrastructures militaires et civiles sur l’ensemble du territoire israélien. Des vidéos authentifiées – y compris relayées par Fox News – montrent des salves de missiles iraniens au-dessus de Tel-Aviv, lancées en réponse à la campagne aérienne menée par les États-Unis et Israël. Nombre d’entre eux semblent atteindre leurs cibles au sol. Leur simple présence dans le ciel suggère que le système Arrow 3, conçu pour intercepter les missiles balistiques dans la haute atmosphère, connaît au moins des défaillances partielles.
Plus bas, dans l’atmosphère, Iron Dome et David’s Sling – qui dépendent eux aussi de munitions américaines, fabriquées aux États-Unis selon des procédés longs et coûteux – apparaissent de plus en plus comme des dispositifs largement inadaptés face à la riposte iranienne. Lors de la « guerre des douze jours » en juin, les États-Unis ont consommé à eux seuls un quart de leurs missiles Terminal High Altitude Area Defense (THAAD) pour « défendre Israël ». Il n’est pas nécessaire d’être ingénieur en balistique pour constater que le mythe de l’invincibilité israélienne se fissure.
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Pour les spécialistes, la réalité est plus sévère encore. Ted Postol, professeur émérite au Massachusetts Institute of Technology et ancien conseiller du Pentagone, estime que le taux d’interception des missiles balistiques n’excède pas un sur vingt. « Les Israéliens parlent d’un taux de 87 %, c’est totalement faux. Nous sommes en dessous de 5 % depuis le début », affirme-t-il. « Dès l’origine, Iron Dome a affiché des performances très faibles… Ces systèmes n’ont aucune efficacité réelle, si ce n’est comme mise en scène politique. » Postol n’est pas un cas isolé : plusieurs scientifiques, ingénieurs israéliens et responsables du Pentagone contestent depuis des années les performances affichées de ces dispositifs de défense multicouches.
Une victoire, en revanche, pourrait pousser un Israël acculé à franchir le seuil nucléaire. Un conseiller de Donald Trump a récemment évoqué cette possibilité
Le système de défense aérienne iranien, bien plus rudimentaire, est lui aussi largement neutralisé, et les avions américains et israéliens opèrent presque librement dans le ciel de Téhéran – où les habitants disent ne plus entendre de défense antiaérienne depuis le début du conflit. Mais malgré leur supériorité écrasante, les forces aériennes américaines et israéliennes ne sont toujours pas parvenues à détruire le programme balistique iranien. Les cibles prioritaires sont les lanceurs mobiles – des camions spécialisés, dissimulés dans des installations souterraines, qui surgissent des flancs de montagne à travers le territoire iranien pour frapper Israël. Si Téhéran n’a pas su empêcher la guerre, il s’emploie désormais à rétablir une forme de dissuasion. Malgré l’infiltration de ses services de renseignement, les États-Unis et Israël n’ont pas réussi à neutraliser sa capacité de riposte.
Les objectifs de guerre affichés – notamment le changement de régime – restent également hors de portée. L’Iran a détruit plusieurs stations radar clés du dispositif sécuritaire américano-israélien dans la région, tandis que ses stratèges semblent miser sur un conflit prolongé visant à réduire la présence américaine et, à terme, à affaiblir durablement Israël. Ce dernier demeure, pour plusieurs administrations américaines successives, l’ennemi structurant de la politique iranienne.
Mais pour Téhéran, les signes encourageants sur le terrain s’accompagnent d’un dilemme stratégique majeur. Une défaite pourrait entraîner la fragmentation de l’État iranien. Une victoire, en revanche, pourrait pousser un Israël acculé à franchir le seuil nucléaire. Un conseiller de Donald Trump a récemment évoqué cette possibilité.
Israël dispose d’un arsenal nucléaire important – officiellement non reconnu – de plus d’une centaine d’ogives, développé avec l’aide de la France et longtemps dissimulé aux États-Unis. Cet arsenal peut être déployé depuis des sous-marins ou des missiles de longue portée. Il est désigné dans la doctrine israélienne comme « l’option Samson », en référence au juge biblique qui fit s’effondrer le temple de ses ennemis au prix de sa propre vie. Cette option pourrait être activée si l’État hébreu se considère menacé dans son existence même. Or, Tel-Aviv, ville d’une cinquantaine de kilomètres carrés, concentre à elle seule près de la moitié de la population du pays dans son aire métropolitaine : le seuil de perception d’une menace existentielle peut être rapidement atteint dans l’esprit de ses dirigeants.
Depuis les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, le gouvernement israélien n’a montré aucun signe de retenue. Une logique de victimisation et de représailles s’est renforcée dans l’opinion publique, où domine l’idée que les ennemis doivent être éliminés. Israël a jusqu’ici infligé des défaites sévères à ses adversaires régionaux – par la destruction de Gaza, des frappes ciblées et des opérations de nettoyage ethnique au Liban, sans oublier des actions clandestines en Syrie et en Irak.
Reste à savoir ce que Téhéran pourrait faire pour éviter un sort potentiellement plus destructeur encore. L’Iran affirme que le Pakistan interviendrait en cas d’attaque nucléaire israélienne, mais cette hypothèse est largement jugée peu crédible. En revanche, un tel basculement bouleverserait durablement l’équilibre régional, sans que l’on puisse anticiper les réactions des autres acteurs.
Que se passera-t-il si l’Iran – territoire soixante-quinze fois plus vaste qu’Israël – conduit les planificateurs militaires israéliens à considérer que l’existence même de leur pays est en jeu ? Téhéran fait face à une alternative redoutable : perdre face à un adversaire qui cherche à le démanteler, ou remporter une guerre conventionnelle au risque de déclencher une escalade incontrôlable, possiblement nucléaire.
L’ancien guide suprême Ali Khamenei avait fait le choix – peut-être imprudent rétrospectivement – de faire de l’Iran un « État du seuil ». Comme l’Allemagne, le Japon ou le Brésil, un tel État dispose des capacités techniques et matérielles nécessaires pour produire rapidement une arme nucléaire si la décision politique est prise. Il ne serait pas surprenant que cette décision ait désormais été franchie. Depuis l’été dernier, l’Iran a été la cible de deux offensives majeures menées par les États-Unis et Israël, qui ont par ailleurs vidé de leur substance les négociations diplomatiques en les utilisant comme instrument de guerre.
Avant le retrait américain de l’accord sur le nucléaire – encouragé par Israël – et le départ de l’Agence internationale de l’énergie atomique, l’Iran disposait d’environ 440 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 %. Les experts estiment que, même avec un accès partiel à ce stock, plusieurs armes pourraient être produites en quelques semaines. Selon les services de renseignement américains, Téhéran conserve l’accès à une partie de ces réserves, bien qu’une autre soit enfouie sous le site nucléaire d’Ispahan.
Les spécialistes estiment que l’Iran n’aurait pas besoin de procéder à un essai pour utiliser efficacement une arme nucléaire, même si un test pourrait être envisagé pour établir une capacité de dissuasion crédible. Mais même dans ce cas, rien ne garantit qu’Israël serait dissuadé. Les deux pays puisent dans des imaginaires marqués par des récits de combats sacrificiels – Massada pour Israël, Karbala pour la République islamique. Samson, dont le nom désigne l’option nucléaire israélienne, détruisit ses ennemis en périssant avec eux.
« Je crains qu’Israël n’en vienne à utiliser l’arme nucléaire contre l’Iran. Et si cela se produit, l’Iran ripostera, qu’il en dispose déjà ou non », avertit Ted Postol. « Cela peut prendre quelques semaines, mais ils finiront par l’avoir, et ils répondront. Voilà le scénario possible. J’espère que les États-Unis contrôlent réellement les Israéliens comme ils le prétendent. »
Cet article a originellement été publié dans les colonnes de notre partenaire Jacobin sous le titre « Israel Has Nuclear Weapons. It May Use Them ».
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