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Pour comprendre les guerres au Moyen-Orient, aller au-delà du pétrole

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Pour comprendre les guerres au Moyen-Orient, aller au-delà du pétrole
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La pénurie croissante de pétrole explique-t-elle les guerres au Moyen-Orient, en Irak hier, en Iran aujourd’hui ? Une telle grille de lecture néo-malthusienne ignore que les abondantes réserves d’or noir encore disponibles dans les sous-sols. Elle ignore également la hausse spectaculaire des prix provoquée par les conflits en zones pétrolifère : l’interventionnisme des États-Unis au Moyen-Orient est systématiquement corrélé à un renchérissement du pétrole. Cette réactualisation de la théorie du « pic pétrolier » voile les véritables causes des guerres américaines.

Derrière l’idée d’une guerre d’Irak menée « pour le pétrole » se cache une hypothèse aujourd’hui largement démentie : celle d’un monde au bord de la pénurie énergétique. En projetant sur le conflit une lecture malthusienne fondée sur la rareté, nombre d’analyses ont confondu tensions géopolitiques et contraintes matérielles. Or, loin d’être dictée par le manque, la guerre s’inscrit dans un contexte d’abondance croissante – révélant moins une lutte pour l’accès aux ressources qu’une volonté d’affirmer, par la force, la puissance américaine.

À la suite de l’offensive menée contre l’Iran par les États-Unis et Israël – et de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro – les lectures de l’impérialisme centrées sur le pétrole reviennent sur le devant de la scène. À l’approche du vingt-troisième anniversaire de l’invasion américaine de l’Irak, cette séquence offre l’occasion de rouvrir un débat ancien : la guerre de 2003 relevait-elle, comme l’écrivait David Harvey dans The New Imperialism – rédigé en réaction directe à cette guerre – d’une entreprise « entièrement dictée par le pétrole » ?

À première vue, l’argument paraît difficile à contester. D’une part, après le chaos provoqué par la guerre civile qui a suivi l’invasion, la production pétrolière irakienne a fini par bondir. L’Irak est aujourd’hui le sixième producteur mondial de pétrole.

La difficulté pour les producteurs n’est pas la pénurie, mais l’abondance de pétrole

D’autre part, nul n’ignorait à l’époque les liens étroits unissant le président George W. Bush et son vice-président Dick Cheney à l’industrie pétrolière. Cheney, ancien patron de Halliburton, déclarait ainsi en 1999 que le Moyen-Orient, regorgeant de pétrole, était « l’endroit où se trouve, en définitive, l’enjeu majeur ». Quant à Paul Wolfowitz, alors numéro deux du Pentagone et figure de proue du courant néoconservateur, il répondait sans détour à ceux qui s’étonnaient du choix de l’Irak plutôt que de la Corée du Nord : « La différence essentielle, c’est que [l’Irak] baigne dans une mer de pétrole. » Même Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale à l’époque, finira par reconnaître : « Je regrette qu’il soit politiquement délicat d’admettre ce que tout le monde sait : la guerre en Irak est largement liée au pétrole ».

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Affaire classée ? Pas si vite.

Premier problème : le postulat malthusien

Nombre de thèses présentant l’invasion de l’Irak comme une guerre pour le pétrole s’appuyaient sur la théorie du « pic pétrolier », très en vogue à l’époque – et aujourd’hui largement discréditée. L’idée était simple : les États-Unis s’approcheraient de l’épuisement de leurs ressources nationales et deviendraient, par conséquent, dangereusement dépendants du pétrole étranger.

L’un des principaux défenseurs de cette lecture fondée sur la rareté des ressources fut Michael Klare, auteur d’une série d’ouvrages aux titres de plus en plus alarmistes – Rising Powers, Shrinking Planet, The Race for What’s Left, etc. Tous reposaient sur la même hypothèse : la raréfaction des ressources serait le moteur des conflits géopolitiques en général, et de l’impérialisme américain en particulier. Dans les années 2000, Klare s’imposa comme une référence à gauche sur les questions énergétiques, influençant notamment les analyses de David Harvey – ironie de l’histoire, puisque celui-ci avait signé dès 1974 l’une des critiques les plus incisives du malthusianisme. La revue Monthly Review publia même un article intitulé « Peak Oil and Energy Imperialism », reprenant les thèses de Klare et d’autres géologues alarmistes.

Ces approches se popularisent dans le contexte de prix élevés… qui incitent le capital à intensifier la recherche de nouveaux gisements. Celle-ci a été couronnée de succès : l’essor du pétrole de schiste aux États-Unis a non seulement bouleversé le marché mondial, mais il a permis au pays de dépasser son précédent pic de production – celui de 1970, anticipé par M. King Hubbert – pour devenir, de loin, le premier producteur mondial [géologue proche du Club de Rome, devenu célèbre pour avoir prophétisé la fin des gisements de pétrole dans les années 1970, M. King Hubbert a par la suite été critiqué pour avoir conféré une justification écologique à la hausse des prix pratiquée par les majors pétrolières NDLR].

Dès lors, la difficulté pour les producteurs n’est plus la pénurie, mais l’abondance – et le risque d’effondrement des prix, comme ils l’ont expérimentée entre 2014 et 2016, puis à nouveau en 2020. Aujourd’hui encore, le marché pétrolier reste globalement excédentaire, même si l’offensive lancée par Donald Trump contre l’Iran a provoqué une remontée des cours.

Quiconque connaît un tant soit peu le fonctionnement du marché pétrolier sait qu’il n’y a pas de meilleur moyen de faire monter les prix que de déclencher un conflit majeur au Moyen-Orient

On pourrait objecter que, même erronée, la théorie du pic pétrolier paraissait crédible en 2003 et a pu peser sur les décisions de l’administration Bush. L’argument convainc peu. Compte tenu de leurs liens étroits avec l’industrie pétrolière, Bush et Cheney avaient de bonnes raisons de se méfier de ce type de discours malthusien. Le secteur avait déjà connu plusieurs vagues de prophéties catastrophistes – dans les années 1920, 1950 et 1970 – toutes démenties par les faits. Pourquoi celle-ci aurait-elle été différente ?

Surtout, Cheney était vraisemblablement informé des innovations en cours dans le domaine de la fracturation hydraulique et du forage horizontal. La loi énergétique de 2005 – à laquelle il a très probablement contribué – comportait d’ailleurs la fameuse « faille Halliburton », qui exemptait la fracturation hydraulique des dispositions du Safe Drinking Water Act.

Du pétrole, mais pour qui ?

Affirmer que la guerre d’Irak visait le pétrole ne suffit pas : encore faut-il préciser au bénéfice de qui. Trois grandes interprétations dominent.

La première, résumée notamment par Jacob Mundy à partir des travaux d’Andrew Bacevich, voit dans ce type de guerre un moyen de préserver le « mode de vie américain » – fondé sur une certaine conception de la liberté et sur l’accès à une énergie abondante et bon marché. En ouvrant l’accès au pétrole irakien, les États-Unis auraient ainsi contribué à faire baisser les prix mondiaux, au bénéfice de leurs consommateurs.

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Cet argument résiste mal à l’examen. Quiconque connaît un tant soit peu le fonctionnement du marché pétrolier sait qu’il n’y a pas de meilleur moyen de faire monter les prix que de déclencher un conflit majeur au Moyen-Orient – comme l’a encore montré la flambée des cours après les bombardements contre l’Iran. L’invasion de l’Irak a elle-même été suivie de l’un des plus forts cycles haussiers de l’histoire du pétrole (largement accentué, il est vrai, par une demande chinoise croissante). Si les prix ont fini par reculer, ce n’est guère grâce à l’Irak, mais bien davantage en raison de l’essor de la production américaine.

Une deuxième thèse, plus directe, avance que Washington ne cherchait pas seulement à faire baisser les prix, mais à s’approprier le pétrole irakien pour sa propre consommation – à « prendre le pétrole », comme le suggérait Donald Trump en 2011. Là encore, les faits ne suivent pas. D’après l’Energy Information Administration, en 2024, seuls 6 % des exportations de brut irakien étaient destinés aux États-Unis. Ce n’est pas une anomalie : la part était de 4 % en 2021 et d’environ 14 % en 2014. Comme la plupart des flux pétroliers du Moyen-Orient aujourd’hui, ceux de l’Irak se dirigent majoritairement vers l’Asie, qui absorbe près des trois quarts de ses exportations.

La troisième hypothèse – sans doute la plus séduisante au vu des liens entre l’administration Bush et l’industrie pétrolière – consiste à voir dans la guerre une opération menée au profit du capital pétrolier américain. Beaucoup s’attendaient à une privatisation massive du secteur irakien et à une manne pour les grandes compagnies américaines.

Mais là encore, la réalité dément ces attentes. Le régime mis en place sous l’égide des États-Unis a privatisé une grande partie de l’économie… à l’exception notable du pétrole. Comme le résume une analyse publiée en 2016 : « Il n’existait aucun soutien, ni parmi les responsables politiques ni au sein de la population irakienne, en faveur d’une privatisation. L’occupation n’était pas non plus en mesure d’imposer une réforme qui aurait uni contre elle la quasi-totalité des forces politiques du pays. En définitive, l’administration dirigée par les États-Unis annonça en septembre 2003 que les investissements étrangers seraient autorisés dans le reste de l’économie, mais pas dans le secteur pétrolier ».

On pourrait toutefois penser que, même sans privatisation, les compagnies pétrolières américaines ont investi et tiré profit des immenses réserves irakiennes. Là encore, la réponse est négative. Selon le dernier rapport de l’Energy Information Administration, les principaux projets pétroliers en Irak sont exploités par des entreprises comme l’italienne Eni, la française TotalEnergies, la russe Lukoil, PetroChina, ainsi que – pour un seul projet – British Petroleum. Un rapport récent indique que l’Irak chercherait aujourd’hui à proposer des conditions plus favorables aux investisseurs américains afin de s’attirer les bonnes grâces de Donald Trump, mais il est difficile de voir là l’aboutissement d’une stratégie engagée vingt-trois ans plus tôt pour envahir le pays au profit du capital pétrolier américain.

Une guerre au nom de quoi ?

En dernière analyse, il semble difficile de soutenir que l’invasion de l’Irak était « entièrement dictée par le pétrole » – ou bien il faudrait admettre qu’il s’agit d’une opération d’une remarquable inefficacité. Il n’existe, en pratique, aucun lien clair entre les immenses réserves pétrolières irakiennes et des bénéfices directs pour l’État américain, ses consommateurs ou ses grandes compagnies pétrolières.

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Si ce n’est pas le pétrole, quelle explication retenir ? On peut avancer l’hypothèse suivante : la guerre d’Irak s’inscrivait dans une stratégie plus large visant à projeter la puissance américaine au Moyen-Orient et au-delà. La révolution iranienne de 1979, puis l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1991, avaient montré qu’une région échappait partiellement au contrôle étroit des États-Unis. En renversant le régime de Saddam Hussein, Washington espérait installer un nouvel allié aux côtés de l’Arabie saoudite et d’Israël afin de sécuriser ses intérêts dans la région.

Cette hypothèse pose toutefois ses propres difficultés, dans la mesure où l’invasion a débouché sur un chaos et une instabilité quasi permanents. Cette instabilité se prolonge aujourd’hui encore, alors même que les États-Unis cherchent à favoriser un changement de régime en Iran – un objectif peu susceptible d’être atteint par de simples bombardements.

Il existe néanmoins des éléments montrant que les néoconservateurs et le Project for the New American Century pensaient bien la guerre d’Irak dans ces termes. Dans leur déclaration fondatrice de 1997, ils appelaient les États-Unis à affirmer plus vigoureusement leur puissance à l’échelle mondiale et à résister aux « tentations isolationnistes ». Ils plaidaient notamment pour une augmentation significative des dépenses militaires afin de remplir les « responsabilités globales » des États-Unis et pour la promotion, à l’étranger, d’un ordre politique et économique conforme à leurs principes.

Comme au Venezuela et en Iran aujourd’hui – et comme hier en Irak – la logique de l’intervention américaine semble ainsi moins relever d’un besoin en pétrole ou en ressources que de la nature même de la puissance impériale des États-Unis. L’objectif reste, fondamentalement, de projeter une domination géopolitique présentée comme non négociable et incontestable à l’échelle mondiale. Le pétrole, dans cette perspective, n’apparaît guère que comme un bénéfice secondaire.

Cet article a été originellement publié dans les colonnes de notre partenaire Jacobin sous le titre « The Iraq War Was Not About Oil ».

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