La guerre sainte des États-Unis en Iran
Le Vent Se Lève10 min de lecture
Tandis que Washington accuse Téhéran d’être gouverné par des fanatiques millénaristes, une série d’officiers américains décrit la guerre en Iran comme l’accomplissement d’une prophétie biblique. Depuis plus d’un siècle, une tradition évangélique interprète les conflits du Moyen-Orient comme les signes annonciateurs de l’Apocalypse. Longtemps cantonnée aux marges religieuses et culturelles, cette vision du monde irrigue aujourd’hui une partie du discours politique et militaire américain. Derrière les justifications stratégiques, une vieille théologie apocalyptique continue ainsi de projeter son ombre sur la géopolitique contemporaine.
Cette semaine, le secrétaire d’État Marco Rubio s’en est pris aux « clercs chiites radicaux » qui dirigent l’Iran. Ces fanatiques, déclare-t-il, fondent leurs décisions géopolitiques sur une base « purement théologique ».
L’expression ne manque pas de sel. Selon plusieurs témoignages, le commandant d’une unité de combat américaine aurait expliqué lors d’un briefing à ses officiers, lundi dernier, que la guerre contre l’Iran faisait en réalité partie du plan de Dieu. Donald Trump – aurait-on affirmé – a été « oint par Jésus pour allumer le feu qui déclenchera l’Armageddon et marquera son retour sur Terre ». Depuis le lancement de l’opération Epic Fury, la Military Religious Freedom Foundation (MRFF) dit avoir reçu des dizaines de signalements similaires provenant de militaires de toutes les branches de l’armée. Les témoignages décrivent une « euphorie sans retenue » chez certains commandants convaincus qu’ils ne mènent pas seulement une guerre, mais accomplissent littéralement les prophéties de l’Apocalypse.
Une certaine tradition évangélique conduit des millions de croyants à lire les conflits du Moyen-Orient comme l’accomplissement en temps réel de prophéties bibliques.
Un tweet très relayé cette semaine tentait d’expliquer ces ardeurs eschatologiques à l’aide d’une photo de la série de romans Left Behind, très populaire parmi les évangéliques américains. « Je crois que beaucoup de gens ne réalisent pas à quel point la politique étrangère républicaine est façonnée par cette série de romans de fiction », écrivait son auteur.
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D’un millénarisme l’autre
Les romans Left Behind – cette série de thrillers évangéliques écrite dans les années 1990 par Tim LaHaye et Jerry B. Jenkins, adaptée ensuite en une série de films médiocres avec Kirk Cameron puis, de façon assez improbable, relancée avec Nicolas Cage – n’ont pas inventé la vision apocalyptique qui ressurgit aujourd’hui dans l’actualité. Ils l’ont simplement mise en scène et popularisée. Depuis environ un demi-siècle, une certaine tradition théologique évangélique apprend à des millions de croyants à lire les conflits du Moyen-Orient non comme de simples affrontements géopolitiques, mais comme l’accomplissement en temps réel de prophéties bibliques.
L’architecture intellectuelle de cette vision du monde remonte en réalité au XIXᵉ siècle. Dans les années 1830, le prédicateur anglo-irlandais John Nelson Darby élabore un système d’interprétation biblique appelé « dispensationalisme ». Selon Darby, l’histoire de l’humanité se divise, dans la Bible, en sept grandes « dispensations » – sept périodes au cours desquelles Dieu entretient avec l’humanité des relations différentes : depuis Adam et Ève, en passant par le Déluge, jusqu’à la crucifixion et la résurrection du Christ, et ainsi de suite. La septième et dernière ère – l’âge du Royaume – doit culminer dans une période de bouleversements mondiaux avant l’Enlèvement, moment où les croyants seraient miraculeusement transportés au ciel. Ensuite, selon ce récit, l’Antéchrist règnerait un temps sur la Terre avant que Jésus ne revienne instaurer un royaume paradisiaque pour mille ans.
Le pasteur Mark Hitchcock présente l’Iran contemporain comme l’incarnation moderne de la « Perse » mentionnée dans la guerre prophétique d’Ézéchiel 38
Le dispensationalisme gagne ensuite les États-Unis et finit par s’enraciner dans la culture évangélique américaine. Pour la majorité des chrétiens, toutefois, cette théologie ne convainc guère. Les traditions catholique, orthodoxe et de nombreuses Églises protestantes interprètent l’Apocalypse de manière symbolique – soit comme une métaphore politique du monde dans lequel fut rédigé le Nouveau Testament, soit comme un texte spirituel – plutôt que comme une prévision littérale de la géopolitique du XXIᵉ siècle. De nombreux spécialistes de la Bible estiment ainsi que la figure de « la Bête » renvoie en réalité à l’empereur romain Néron, tristement célèbre pour les persécutions qu’il infligea aux premiers chrétiens.
La Scofield Reference Bible, publiée en 1909, joua un rôle décisif dans la diffusion de ces idées : les notes interprétatives de Scofield y étaient insérées directement à côté du texte biblique, ce qui amena des générations de lecteurs à considérer les prophéties comme une sorte de carte codée des événements mondiaux. Cette vision apocalyptique se répandit encore davantage grâce au best-seller de Hal Lindsey, The Late Great Planet Earth, publié en 1970. Lindsey interprétait la création de l’État d’Israël en 1948 puis la reconquête de Jérusalem par Israël comme des signes annonciateurs de la fin des temps. Au cœur de cette lecture moderne se trouve notamment le chapitre 38 du livre d’Ézéchiel, qui décrit une coalition de nations – traditionnellement identifiées par les « experts » en prophéties comme la Russie, la Turquie et la Perse (l’Iran actuel) – attaquant Israël lors de la « guerre de Gog et Magog ». Lindsey imaginait que l’Union soviétique pourrait incarner cette mystérieuse coalition venue du nord et prédisait l’Armageddon pour l’époque de la présidence de Ronald Reagan, dans les années 1980.
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On l’a largement oublié aujourd’hui, mais The Late Great Planet Earth connut alors un immense succès aux États-Unis. Dans l’Amérique ébranlée par les bouleversements des années 1960, les incertitudes de la guerre froide et la menace d’un conflit nucléaire, beaucoup cherchaient des réponses – y compris mystiques. D’autres productions culturelles contribuèrent à diffuser l’imaginaire dispensationaliste : l’Enlèvement, l’Armageddon, l’Antéchrist ou la Bête. On peut en trouver des traces aussi bien dans le célèbre poème de 1919 de William Butler Yeats, « The Second Coming », souvent mal compris, que dans le film d’horreur La Malédiction (The Omen), sorti en 1976, qui popularisa l’idée d’un Antéchrist fils de Satan portant la marque « 666 ». Même certains groupes de heavy metal des années 1980 faisaient volontiers référence aux prophéties bibliques – comme Iron Maiden avec son titre de 1982, « Number of the Beast ».
Les romans Left Behind, parus au milieu des années 1990, n’étaient d’ailleurs pas les premiers à mettre en scène l’ultime phase du dispensationalisme. Ce rôle revient plutôt à une série de quatre films d’horreur chrétiens réalisés dans les années 1970 et 1980 sous le titre A Thief in the Night. On y suit des personnages qui ont manqué l’Enlèvement et doivent survivre à la « Grande Tribulation » de sept ans, durant laquelle ils doivent accepter la marque de la Bête – administrée par les Nations unies – ou être exécutés à la guillotine.
Dans les années 2000, l’élection d’Obama fut interprétée par certains commentateurs prophétiques comme un signe. La guerre froide était terminée, la « panique satanique » des décennies précédentes s’était dissipée, et les prophètes de l’Apocalypse avaient besoin d’un nouvel adversaire géopolitique. Leur attention se tourna vers l’Iran. Parmi les figures les plus prolifiques de ce courant figure le pasteur et auteur Mark Hitchcock, installé en Oklahoma. Ce « Hal Lindsey de l’après-11-Septembre » soutient depuis des années que l’Iran occupe une place centrale dans le scénario biblique de la fin des temps. Dans des ouvrages comme Iran: The Coming Crisis, The Apocalypse of Ahmadinejad, Iran and Israel ou Showdown with Iran, il présente l’Iran contemporain comme l’incarnation moderne de la « Perse » mentionnée dans la guerre prophétique d’Ézéchiel 38. « Il mesure à peine un mètre soixante et sourit sans cesse, mais derrière cette façade charmante bat le cœur d’un terroriste génocidaire », écrivait-il à propos de Mahmoud Ahmadinejad. « Ahmadinejad veut hâter le retour du messie islamique en précipitant l’avènement de l’apocalypse. » Pour Hitchcock, les tensions géopolitiques actuelles constituent la « préparation idéale » de ce scénario, et l’effondrement de l’ordre mondial serait le prix à payer pour « l’extraction soudaine et immédiate » des fidèles hors d’un monde en ruine.
Lobby pro-israélien
Une grande partie du sionisme chrétien que l’on retrouve aujourd’hui dans les églises évangéliques américaines repose sur une croyance similaire : les États-Unis et Israël auraient un rôle commun à jouer pour déclencher les événements de la fin des temps, généralement à travers un affrontement avec l’Iran. Les sionistes chrétiens ont obtenu une place de choix dans la première administration Trump, notamment avec le vice-président Mike Pence. Lors de sa visite officielle en Israël en 2018, Pence promit de modifier ou d’abandonner l’accord nucléaire avec l’Iran, annonça l’ouverture anticipée de l’ambassade américaine à Jérusalem et jura de protéger les lieux saints israéliens. « Pour les juifs messianiques et les évangéliques, comme Pence, ce discours confirmait que des jours décisifs étaient à nouveau à l’œuvre – avec les signes de l’Enlèvement et l’approche du Messie », écrivait alors un éditorial du quotidien israélien Haaretz.
Ce type de rhétorique biblique s’était un peu estompé ces dernières années. La guerre avec l’Iran semble cependant lui redonner vigueur – même si l’influence évangélique dans la seconde administration Trump est nettement plus faible que dans la première. Le fait que la MRFF rapporte aujourd’hui des plaintes émanant de plus de quarante unités militaires américaines réparties sur une trentaine de bases laisse à penser que ce curieux mélange de stratégie militaire et de prophétie religieuse a gagné jusque dans les couloirs du Pentagone. Dans le même temps, le sénateur John Cornyn – présenté comme « l’un des plus grands amis d’Israël » – a assisté à un sermon alarmiste du télévangéliste dispensationaliste John Hagee, fondateur de l’organisation Christians United for Israel (CUFI), à San Antonio. Le titre de la prédication ne laissait guère de doute : « Fin des temps : opération Epic Fury ».
Donald Trump lui-même n’est évidemment pas un théologien. Il n’a jamais montré un grand intérêt pour la doctrine évangélique et parle rarement le langage prophétique mobilisé par des pasteurs comme Hagee ou Hitchcock. En revanche, il comprend parfaitement la valeur politique des symboles religieux. Peu de présidents ont autant cultivé l’image d’un personnage placé sous la protection de la Providence – que ce soit en posant avec des Bibles ou en suggérant que des forces divines avaient épargné sa vie.
À ce titre, Trump occupe une place singulière dans l’univers prophétique qui entoure aujourd’hui la guerre contre l’Iran. Pour certains croyants, il rappelle la figure du roi Cyrus – ce souverain perse que Dieu aurait choisi pour mettre en marche le dernier acte de l’histoire. Pour d’autres observateurs, les mêmes symboles évoquent au contraire une perspective plus sombre. Car l’Apocalypse décrit aussi l’ascension d’un chef charismatique qui, dans un monde plongé dans le chaos, rallie des millions de fidèles. Ce n’est pas un hasard si la question « Donald Trump est-il l’Antéchrist ? » revient régulièrement dans les cercles prophétiques en ligne.
Dans ce contexte, la critique formulée par Marco Rubio contre les « clercs chiites radicaux » d’Iran, supposés fonder leur politique sur la théologie, prend une dimension étrangement symétrique. Il est possible que certaines croyances apocalyptiques iraniennes liées au retour du Mahdi influencent la manière dont des dirigeants à Téhéran perçoivent le monde. Mais lorsque des commandants américains invoquent l’Armageddon dans des briefings militaires et que des sénateurs assistent à des sermons sur la « fin des temps », il devient plus difficile d’affirmer que l’endoctrinement millénarisme ne pèse que d’un seul côté du conflit.
Cet article a originellement été publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « America’s Holy War in Iran ».
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