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Iran : une guerre pour sauver le dollar ?

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Iran : une guerre pour sauver le dollar ?
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La guerre en Iran ne fait pas que des perdants. Les commentaires médiatiques (du moins ceux qui ne cèdent pas à la psychose concernant le « risque nucléaire iranien ») mettent en avant la versatilité de Donald Trump, ou parfois les intérêts géostratégiques américains dans le Golfe persique. Ils suggèrent en revanche que le conflit est irrationnel d’un point de vue économique, occasionnant une chute des indices boursiers. Il s’agit d’une lecture trop rapide des événements : le chaos généré par la guerre a généré une ruée vers le dollar, qui s’est sensiblement apprécié. La hausse des prix de l’énergie n’affectera que modérément les Etats-Unis, qui ont atteint l’autosuffisance en 2019 – mais permettra en revanche à leurs acteurs pétroliers de profiter d’une rentabilité nouvelle. Et pour le secteur de l’armement, il s’agit d’une occasion inespérée de justifier la hausse record du budget militaire, que Donald Trump s’apprête à imposer l’année suivante. La guerre en Iran signera-t-elle le retour de l’ère du keynésianisme militaire ?

Le dollar et la hiérarchie des places financières

Dans les heures qui ont suivi l’attaque, l’indice du dollar (DXY, qui mesure la valeur du billet vert par rapport à un panier de devises) s’est raffermi. Avant les bombardements, il évoluait autour d’une valeur de 97,5. Il s’est rapidement installé entre 98,5 et 99,5. Ces quelques points contrecarrent la chute brutale du billet vert, encourue suite à l’intronisation de Donald Trump.

L’indice boursier européen a plongé de 4 % suite aux bombardements, la Bourse de Séoul de 12 %. L’indice Nasdaq, dominé par les grandes capitalisations américaines, reste presque inchangé

Il s’agit d’un mécanisme bien connu, que les économistes nomment « fuite vers la qualité » : en temps de crise, les investisseurs se ruent vers des biens considérés comme « sûrs », en priorité l’or et des actifs libellés en dollars. Cette fois-ci, l’or n’a pas connu de hausse durant les bombardements : pour une raison encore inexplicable, le dollar a été préféré. En juin dernier déjà, les bombardements israéliens sur Téhéran avaient conduit à une appréciation du dollar, faisant écrire à un analyste du Wall Street Journal que « la guerre fait ressortir le meilleur du dollar ». Suite à l’invasion de la Russie par l’Ukraine et la mise en place de sanctions contre Moscou, le dollar avait également connu une appréciation significative, dans le contexte d’une hausse des prix du pétrole qui fragilisait l’économie mondiale.

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La logique tient à la structure du système financier mondial : les obligations américaines constituent le marché obligataire le plus profond et le plus liquide de la planète. En période d’incertitude, les fonds d’investissement, banques et fonds souverains réduisent leur exposition aux actifs jugés plus risqués. Ils augmentent par là-même leurs positions en dette publique américaine.

La réaction différenciée des indices boursiers mondiaux éclaire ce mouvement. Depuis le début de la crise, l’Euro Stoxx 50 (qui mesure la performance des géants européens) a perdu environ 4 % de sa valeur. Le S&P 500 recule d’un peu plus de 2 %. L’indice Nasdaq, dominé par les grandes capitalisations technologiques américaines, reste presque inchangé.

La comparaison avec l’Asie accentue encore cet écart. La Bourse de Tokyo a cédé un peu plus de 3 % dans les premières séances de volatilité. À Séoul, la correction a été d’une toute autre ampleur. Le KOSPI sud-coréen a plongé de plus de 12 % lors de la séance du 4 mars, une chute historique qui a déclenché l’activation automatique du coupe-circuit boursier. Les autorités financières ont suspendu temporairement les échanges pour tenter de contenir la panique.

Pétrole : une hausse qui profite aux producteurs américains

Le secteur énergétique a immédiatement réagi aux tensions autour du détroit d’Ormuz. Environ 20 % du pétrole mondial transite par ce passage maritime situé entre l’Iran et Oman. La simple évocation d’un blocage du corridor a suffi à déclencher une hausse rapide des cours.

Le Brent a dépassé 80 dollars le baril dans les heures suivant les frappes, avec des variations intrajournalières supérieures à 10 %. De nombreuses banques d’investissement ont évoqué des scénarios dans lesquels un blocage prolongé du détroit pourrait porter le baril au-delà de 100 dollars.

Ce mouvement a immédiatement soutenu les valeurs boursières énergétiques. Sur les marchés américains, les grandes compagnies comme ExxonMobil ou Chevron ont enregistré des progressions modérées mais nettes. Les hausses les plus spectaculaires concernent toutefois des producteurs plus modestes, souvent spécialisés dans le pétrole de schiste.

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La capitalisation boursière de Diamondback Energy a progressé d’environ 7 % dans les jours suivant la flambée des cours. Pioneer Natural Resources – un autre acteur majeur du bassin permien – a gagné près de 6 %. Devon Energy a enregistré une hausse comparable. Les investisseurs anticipent une amélioration rapide de leurs marges.

Depuis plusieurs années, ces entreprises dénoncent un prix du pétrole trop faible pour soutenir la rentabilité de leurs investissements. L’Institut Rousseau citait ainsi les dirigeants de plusieurs de ces entreprises, déplorant un cours trop peu incitatif et affichant leur surprise de voir une administration républicaine si peu favorable aux intérêts pétroliers : « Cela affecte vraiment tout le monde […] On a beaucoup parlé de « Drill Baby Drill ». Mais ces entreprises ne vont pas forer si le contexte économique ne suit pas ».

Les gisements de schiste exigent des forages continus et des coûts d’exploitation élevés : un baril durablement supérieur à 75 ou 80 dollars améliorerait la viabilité financière de ces opérations. Le positionnement énergétique des États-Unis accentue cet avantage : la révolution du pétrole et du gaz de schiste a transformé la structure de l’économie américaine. Le pays est devenu le premier producteur mondial d’hydrocarbures. Il exporte désormais massivement du gaz naturel liquéfié, notamment à l’Europe.

Ainsi, un cours du pétrole structurellement plus élevé accroîtrait encore l’asymétrie entre les Etats-Unis et le Vieux continent. De fait, suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie et à la pénurie subséquente de ressources fossiles pour l’Europe, les industriels du continent ont payé leur gaz jusqu’à quatre ou cinq fois plus cher que les consommateurs américains.

Les tensions géopolitiques et les marchés de l’armement

Enfin, c’est bien sûr l’industrie de la défense qui est la grande gagnante de la montée des tensions. Les actions des principaux contractants militaires américains ont progressé dès les premières séances suivant les frappes.

Les marchés financiers ne sont pas les seuls à réagir à la crise : les gouvernements occidentaux discutent déjà d’une augmentation substantielle des dépenses de défense.

Lockheed Martin – fabricant du chasseur F-35 et du système antimissile THAAD – a gagné environ 6,5 %. RTX Corporation (anciennement Raytheon Technologies), qui produit notamment les missiles Patriot et Tomahawk, a progressé d’environ 6 %. Northrop Grumman, constructeur du bombardier stratégique B-21 Raider et de nombreux systèmes de drones, a avancé d’un peu plus de 5 %. L3Harris Technologies a enregistré une hausse proche de 4 %.

Ces entreprises dominent ce que les analystes nomment les big four du complexe militaro-industriel : Lockheed Martin, RTX, Northrop Grumman et Boeing Defense. Le secteur reste cependant confronté à plusieurs difficultés structurelles : programmes d’armement de plus en plus coûteux, calendriers industriels rallongés et dépassements budgétaires se multiplient. Le programme du F-35 illustre ces tensions. Lancé au début des années 2000, il est devenu l’un des projets militaires les plus chers de l’histoire, avec un coût total estimé à plus de 1 700 milliards de dollars sur l’ensemble de son cycle de vie. Les retards et les problèmes techniques ont régulièrement suscité des critiques au Congrès américain.

Dans ce contexte, de nouvelles entreprises gagnent en importance, notamment dans les domaines des drones, de la surveillance numérique et de l’intelligence artificielle. Cette fraction militarisée de la tech a été au cœur du soutien à Donald Trump.

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AeroVironment, fabricant du drone tactique Switchblade utilisé par l’armée américaine et par plusieurs forces alliées, a vu son action progresser d’environ 11 % après l’escalade militaire. Le groupe profite de l’explosion de la demande pour les systèmes de drones légers et les munitions rôdeuses. Une autre entreprise attire l’attention des investisseurs : Palantir. Fondée au début des années 2000 avec le soutien de la CIA, la société développe des plateformes d’analyse de données destinées aux agences de renseignement et aux forces armées. Ses logiciels permettent de traiter en temps réel d’immenses volumes d’informations provenant de satellites, de drones ou de capteurs militaires. Propriété du milliardaire Peter Thiel, Palantir fait partie des soutiens organiques de Donald Trump durant sa seconde campagne.

La capitalisation boursière de cette firme a connu une progression spectaculaire ces dernières années, dépassant les 50 milliards de dollars à l’été 2025. L’entreprise incarne l’évolution technologique de la guerre contemporaine, les systèmes d’intelligence artificielle y jouant un rôle croissant dans la planification des opérations, la sélection des cibles ou la coordination des forces.

Retour du keynésianisme militaire

Les marchés financiers ne sont pas les seuls à réagir à la crise : les gouvernements occidentaux discutent déjà d’une augmentation substantielle des dépenses de défense.

Aux États-Unis, le budget militaire était de mille milliards de dollars pour l’année fiscale 2025. Donald Trump avait annoncé, bien avant le conflit avec l’Iran, une hausse historique pour l’année suivante – à mille cinq cent milliards de dollars (+ 50 %). Une décision qui s’inscrit en faux avec ses promesses de campagne et certaines de ses déclarations une fois élu, concernant la nécessité de diminuer les dépenses du Pentagone.

En Europe, les débats suivent une trajectoire similaire. L’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont annoncé de nouveaux programmes de réarmement depuis le début de la guerre en Ukraine : les tensions au Moyen-Orient constituent des arguments rêvés en faveur d’un effort militaire accru.

Les industriels du secteur disposent déjà de carnets de commandes considérables : Lockheed Martin affiche un portefeuille de contrats dépassant 190 milliards de dollars. RTX dispose d’un carnet supérieur à 260 milliards.

Le bourbier iranien, fruit d’un entêtement irrationnel ? La preuve que des fous (ou des fanatiques religieux) gouvernent la Maison Blanche ? à regarder de près, la guerre en Iran ne fait pas que des perdants. Elle génère même tellement de bénéfices que de puissants intérêts veillent désormais à la pérenniser.

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