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« L’Iran est sur le point d’obtenir l’arme nucléaire » : trente ans de prophéties démenties

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« L’Iran est sur le point d’obtenir l’arme nucléaire » : trente ans de prophéties démenties
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En 1995, la CIA alertait : l’Iran est capable de développer une arme nucléaire en dix ans. En 2005, dix ans plus tard donc, elle alertait de nouveau : dans cinq ans, l’Iran aura la bombe. Cinq ans plus tard, en 2010, le chef du renseignement militaire américain (Defense Intelligence Agency, DIA), alertait à son tour : « il est question d’un an » avant que Téhéran soit dotée de l’arme nucléaire. Et peu importe qu’au moment de chaque nouvelle prophétie, l’Iran n’ait toujours pas d’arme entre les mains, contrairement à ce qu’annonçait la précédente. Les rapports des renseignements américains, systématiquement contredits, sont pourtant toujours considérés comme une source de référence par les dirigeants européens. Et les médias français, prompts à dénoncer les fake news et la post-vérité, continuent de recevoir comme parole d’Evangile les déclarations des services américains, désormais sous influence trumpiste.

Dans son allocution du 3 mars, Emmanuel Macron déclarait que l’Iran portait une « responsabilité première » dans l’escalade, « ayant développé un programme nucléaire dangereux et des capacités balistiques inédites ». Peu importe que l’accroissement de celles-ci ait pu être motivée par l’attaque israélo-américaine de juin dernier, et que la seule agence habilitée à statuer sur la nucléarisation de l’Iran assure qu’aucune preuve ne permette d’affirmer que le pays développe l’arme atomique.

Cet alignement sur les positions néoconservatrices américaines se retrouve sur toute la droite du champ politique, mais aussi une partie de la gauche. Ainsi, Raphaël Glucksmann répète sur un ton monocorde « qu’un Iran nucléaire est une menace existentielle pour Israël », appelant à une coalition internationale contre Téhéran. La cheffe de file des Ecologistes Marine Tondelier estime quant à elle que « le droit international […] est bafoué par l’Iran, par son programme nucléaire », en même temps que par les Etats-Unis.

« A ce jour, je peux affirmer que l’Iran respecte ses engagements en matière nucléaire » (Yukiya Amano, Directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique)

Plus prudent, François Ruffin déclare : « notre analyse du dossier ne doit pas être fondée sur des données israéliennes ou américaines, mais bien sur mais bien sur notre propre évaluation de ce qui se passe en matière de nucléaire en Iran aujourd’hui ». On lui conseillera de se tourner vers l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), dont le Directeur général affirme : « il n’y a aucune preuve qui permet d’affirmer que l’Iran était en train de fabriquer une bombe nucléaire ».

Prophéties démenties

Ce n’est pas la première fois qu’une partie de la classe politique et des titres de presse ignorent les études de cette agence, et se fonde simplement sur les renseignements américains.

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En 1992, le président Bill Clinton s’en prend à George H. W Bush, lui reprochant d’avoir minimisé la menace militaire représentée par l’Iran. Il pointe notamment du doigt le risque d’un réarmement nucléaire de Téhéran.

En cause : l’accroissement du budget militaire iranien de deux milliards de dollars. Les Etats-Unis gardent en tête que l’Iran avait commencé à développer un programme nucléaire, à l’époque où il était dirigé par le « Shah » Mohammed Reza Pahlavi, leur proche allié régional. Avec la fin de la guerre dévastatrice qui a opposé l’Iran à l’Irak, les Etats-Unis craignent que le pays se recentre sur ce programme.

Un point inquiète notamment les Etats-Unis : le rapprochement diplomatique et le coopération technologique entre l’Iran et la Russie, puissance nucléaire désormais dirigée par un régime oligarchique et libéral, et non plus par le « Petit Satan » soviétique [selon la terminologie de la République islamique d’Iran, les Etats-Unis sont désignés comme « le Grand Satan » et l’Union soviétique, adversaire moins dangereux mais tout aussi néfaste, comme « le Petit Satan » NDLR].

Cette suspicion empêchera un rapprochement entre les Etats-Unis et l’Iran durant la décennie 1990, alors que Téhéran multiplie les réformes libérales et les manoeuvres diplomatiques à l’égard de Washington. Elle donnera lieu à de nombreuses prophéties d’un Iran sur le point d’obtenir l’arme nucléaire – toujours démenties.

En 1994, le directeur de la CIA James Woolsey déclare que selon l’agence, l’Iran n’est qu’à dix ans d’obtenir l’arme, dans le meilleur des cas. « Si les Iraniens maintiennent cet effort intensif visant à obtenir tout le matériel dont ils ont besoin, ils pourraient être en possession des composantes en deux ans. Ensuite, ce sera simplement une question de recherche et développement. S’il n’est pas interrompu dans son programme par une puissance étrangère, il possédera cet instrument en moins de cinq ans », prophétise-t-il alors.

Durant l’ensemble de la présidence Clinton, la presse reste suspendue aux déclarations de l’agence. En 2000, la CIA déclare à Bill Clinton que « l’Iran pourrait très bien, dès maintenant, être capable de produire une arme nucléaire ».

L’invasion de l’Afghanistan puis de l’Irak tempèrent momentanément l’hostilité des « faucons » démocrates et républicains à l’égard de l’Iran. C’est désormais Bagdad, et non Téhéran, qui constitue l’ennemi du moment ; c’est lui qu’on accuse de produire des « armes de destruction massive », avec tout autant de certitudes – mais tout aussi peu de preuves.

L’accalmie ne dure pas. En 2005, on peut lire dans le Washington Post qu’une « source majeure du renseignement américain affirme que l’Iran n’est qu’à une décennie de l’obtention de composantes clefs pour une arme nucléaire ». Et peu importe que selon les mêmes prédictions de la CIA dix ans plus tôt, à ce stade, l’Iran était déjà censé être en possession de la bombe.

Le Washington Post se voulait rassurant : l’interprétation mainstream était alors à cinq ans, et l’article a subi un contre-feux médiatique pour avoir doublé ce délai, accusé d’endormir le public américain face au danger représenté par les mollahs. Cinq ou dix ans ? Ce débat intervient dans un contexte législatif particulier : le vote de sanctions contre l’Iran.

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C’est sous la présidence de Barack Obama qu’elles sont finalement votées. En quelques années, l’Iran devient le pays le plus sanctionné au monde. Au Parlement se succèdent les hommes du renseignement américain, qui statuent sur la dangerosité du programme nucléaire iranien. Ronald Burgess, directeur du Renseignement militaire américain (Defense Intelligence Agency, DIA), affirme en 2010 que l’Iran est sur le point d’obtenir l’arme : « il est question d’un an ».

Vers la guerre de changement de régime

La signature, en 2015, du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), montre un autre visage de la diplomatie iranienne – souple, pragmatique, bien loin des imprécations néoconservatrices comme des fatwas anti-occidentales de l’Ayatollah. L’accord, conclu entre l’Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU ainsi que l’Allemagne, place le programme nucléaire iranien sous un régime d’inspection d’une ampleur inédite. Les installations nucléaires du pays sont surveillées par les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui disposent d’un accès élargi aux sites et aux chaînes d’approvisionnement.

Les rapports publiés dans les années qui suivent sont sans ambiguïté : Téhéran respecte les engagements pris dans le cadre de l’accord. A quelques jours de la sortie du JCPOA par les Etats-Unis, le Directeur général du l’AIEA déclarait : « A ce jour, je peux affirmer que l’Iran respecte ses engagements en matière nucléaire. Le JCPOA a représente une avancée significative en matière de capacité à les vérifier (…) S’il venait à échouer, ce serait une perte considérable pour notre capacité à surveiller le développement des armes nucléaires et pour le multilatéralisme ».

La dénonciation de l’accord est venue de Washington. En 2018, le président Donald Trump annonce le retrait unilatéral des États-Unis du JCPOA. La décision s’accompagne d’un rétablissement des sanctions économiques et d’une campagne diplomatique destinée à isoler Téhéran. Immédiatement, dans la presse américaine, ressurgit un discours familier : celui d’un Iran, une fois de plus, sur le point de franchir le seuil nucléaire.

Pourtant, là encore, les évaluations techniques racontent une autre histoire. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) continue de publier des rapports qui ne concluent pas à l’existence d’un programme militaire actif. Les inspecteurs signalent des violations progressives des limitations imposées par l’accord – essentiellement en réponse aux sanctions américaines –, mais ne disposent d’aucune preuve d’un programme d’armement nucléaire. Tout indique plutôt que Téhéran cherche à développer une énergie nucléaire civile.

Cette distinction, centrale dans le langage du contrôle nucléaire, disparaît du débat public. Dans les milieux néoconservateurs américains, les mêmes éléments de langage continuent de circuler : l’Iran chercherait coûte que coûte à se doter de l’arme, et seule la pression maximale pourrait l’en empêcher.

Une chose est sûre : face à cette avalanche de fake news venues d’Outre-Atlantique, les factcheckers français ne seront d’aucun secours.

Ce décalage a été illustré de manière frappante en juin 2025, à l’orée de la « guerre des douze jours » entre Israël et l’Iran, dont le point d’orgue fut le bombardement du pays par les Etats-Unis. Lors d’une audition au Congrès, la Directrice du Renseignement national américain, Tulsi Gabbard, a déclaré que les agences américaines ne disposent « d’aucune information » indiquant que l’Iran « se prépare à fabriquer une arme nucléaire ». Quelques jours plus tard, Donald Trump rejette publiquement cette appréciation et affirme, sans apporter d’élément nouveau, que l’Iran est « très proche » d’avoir une bombe nucléaire entre les mains. [La Directrice du Renseignement national américain (Director of National Intelligence, DNI) est la coordinatrice de la communauté du renseignement, dont elle supervise les dix-huit agences NDLR].

Ruse de la raison

Tulsi Gabbard était un élément dissonant dans l’administration Trump. Transfuge républicain, cet officier s’était fait un nom en dénonçant la « doctrine Clinton-Trump-Biden de guerre de changement de régime » aux primaires démocrates de l’année 2019. Un appel aux donateurs pour financer sa campagne avait pour mot d’ordre : « empêcher Trump de déclencher une guerre contre l’Iran ». Tulsi Gabbard quitte ensuite les démocrates, les accusant d’être devenus des « fauteurs de guerre ». En 2024, elle se rallie à Donald Trump, prétendant y voir « un opposant au complexe militaro-industriel » – quand bien même celui-ci finançait généreusement sa campagne.

Tusli Gabbard faisait écho à un large rejet des « guerres sans fin », prévalant au sein de l’électorat de Donald Trump. Suite à la victoire du candidat républicain, sa nomination de Tulsi Gabbard à la tête du Renseignement national, cohérente avec la campagne non-interventionniste de Donald Trump, jurait avec une administration globalement interventionniste. S’agissait-il d’une tentative, de la part de Donald Trump, d’instaurer un point d’équilibre avec le camp néoconservateur, incarné par son secrétaire d’Etat Marco Rubio ?

Plusieurs fois, Tulsi Gabbard a tenté de contenir les pulsions militaristes de Donald Trump. En mai 2025, un article du New York Times rapportait qu’elle adjurait le président de ne pas répondre aux injonctions de Benjamin Netanyahou, l’intimait de bombarder Téhéran. C’est un mois plus tard qu’elle affirmait, contre la quasi-totalité des médias américains, que les Iraniens ne développaient pas d’arme nucléaire.

Depuis le camouflet que lui a publiquement infligé Donald Trump, elle a cessé de tenir un discours distinct en matière de politique étrangère. Avec elle, c’est l’ensemble de la base isolationniste « Make America Great Again » (MAGA) qui cesse de peser sur les politiques de la Maison Blanche. Les néoconservateurs que Donald Trump conspuait dans sa campagne ont finalement pris le dessus.

Le chef d’Etat censé « mettre fin aux guerres sans fin » les aura finalement relancées. A l’aide d’éléments de propagande aussi grossiers que ceux mobilisés par George W. Bush pour l’Irak, c’est désormais l’Iran qui sera déstabilisé.

Une chose est sûre : face à cette avalanche de fake news venues d’Outre-Atlantique, les factcheckers français ne seront d’aucun secours.

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