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Rojava : l’État autonome kurde en Syrie en voie de disparition

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Rojava : l’État autonome kurde en Syrie en voie de disparition
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Durant les près de 14 ans de guerre civile syrienne (2011-2024), la dislocation de l’Etat syrien a offert des opportunités à d’autres acteurs, notamment l’Etat islamique et les combattants kurdes. Pour lutter contre le djihadisme tout en évitant de soutenir le régime sanguinaire de Bashar El-Assad, les pays occidentaux, États-Unis en tête, ont apporté un soutien aux soldats kurdes, qui leur a permis de bâtir un proto-État au nord de la Syrie, le Rojava. Cet État autonome est désormais en voie de disparition, le nouveau régime syrien ayant choisi de se rapprocher de la Turquie, d’Israël et des Etats-Unis, qui n’ont plus de raison de soutenir le combat des kurdes. [1]

L’accord de cessez-le-feu conclu la semaine dernière entre le gouvernement syrien et les Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les Kurdes – salué par les États-Unis comme un « jalon historique dans le cheminement de la Syrie vers la réconciliation nationale » – représente une victoire majeure pour Damas. Il scelle également la disparition du Rojava en tant qu’entité autonome administrée par les Kurdes dans le nord‑est du pays. Les pourparlers entre le gouvernement d’al-Sharaa et les dirigeants des FDS pour convenir de l’intégration des structures politiques et militaires du Rojava dans celles du nouvel État central ont commencé peu après l’éviction d’Assad en décembre 2024. Pourtant, aucun compromis n’a vu le jour.

En décembre 2025, à l’expiration du délai fixé pour finaliser le plan d’intégration, Damas a choisi d’imposer par la force ce que des mois de négociations n’avaient pas permis d’obtenir. Le 6 janvier, les troupes gouvernementales ont lancé une offensive contre les quartiers à majorité kurde d’Alep, une enclave isolée encore contrôlée par les FDS au cœur du territoire syrien. L’armée syrienne a également exploité la position de faiblesse des FDS le long de l’Euphrate dans les régions à majorité arabe de Raqqa et Deir-ez-Zor, ce qui a entraîné d’importantes dissidences arabes. Enfin, l’offensive à grande échelle sur le Rojava a forcé les FDS à battre en retraite dans les régions à majorité kurde. Un cessez-le-feu temporaire a permis d’éviter de nouvelles violences. Désormais, selon les termes de la trêve, les FDS vont intégrer l’armée syrienne en trois brigades et les organes de gouvernement kurdes vont fusionner avec les institutions de l’État. Les forces de sécurité du ministère de l’intérieur auraient commencé leur entrée dans les villes de Hasakah et de Qamishli tenues par les FDS.

L’existence du Rojava comme espace semi‑autonome – devenu un symbole mondial, à la fois pour l’émancipation des femmes et pour l’expérience d’autonomie démocratique menée par un peuple longtemps marginalisé – reposait sur des circonstances exceptionnelles.

L’existence du Rojava comme espace semi‑autonome – devenu un symbole mondial, à la fois pour l’émancipation des femmes, sans précédent dans la région, et pour l’expérience d’autonomie démocratique menée par un peuple longtemps marginalisé – reposait sur des circonstances exceptionnelles. Les Forces démocratiques syriennes, qui ont contrôlé à leur apogée plus d’un quart du territoire syrien, incluant les principaux champs pétroliers du pays, sont nées du chaos de la guerre civile. C’est dans ce contexte que des unités liées au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ont progressivement pris le contrôle des zones à majorité kurde du nord de la Syrie. Les FDS, en tant que coalition structurée, émergent véritablement en 2015, après que les combattants kurdes ont réussi à défendre la ville de Kobané contre l’organisation État islamique, grâce notamment à un pont aérien américain décisif. Cet épisode marque le début d’une alliance de près d’une décennie entre Washington et les forces kurdes. Le Rojava, pour sa part, s’est tenu à distance des principales factions de l’opposition syrienne, qu’il considérait comme dominées par des courants jihadistes ou nationalistes. Les responsables kurdes ont même engagé des discussions avec le régime d’Assad, sans jamais parvenir à un accord. Après la bataille de Kobané, les États‑Unis ont intensifié leur soutien, armant et formant les FDS, perçues comme un allié local fiable pour poursuivre la lutte contre l’Etat Islamique et maintenir une présence stratégique dans une Syrie en pleine fragmentation.

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Toujours « temporaire, tactique et transactionnel », le soutien des États-Unis aux Kurdes n’a guère été solide. Washington a fermé les yeux sur plusieurs offensives turques qui ont progressivement réduit le territoire et la cohésion de l’entité autonome. Ankara considérait en effet le Rojava comme une menace directe pour sa sécurité nationale, redoutant que l’expérience politique menée de l’autre côté de la frontière n’alimente les aspirations kurdes en Turquie. La fragilité de l’engagement américain est apparue au grand jour après la chute d’Assad, qui a bouleversé les équilibres géopolitiques dont les Kurdes avaient jusque‑là bénéficié, souvent de manière précaire. Les nouveaux djihadistes devenus démocrates à Damas ont été rapidement adoubés par les États-Unis. La fragile aura de puissance hégémonique du régime de l’ancien commandant d’Al-Qaïda a toutefois été affaiblie par les massacres perpétrés au printemps et à l’été contre les Alaouites à l’ouest et les Druzes au sud du pays. En conséquence, les États‑Unis ont infléchi leur position. Non pas par sursaut moral, mais par un calcul stratégique de realpolitik : l’administration américaine a estimé que le gouvernement d’al‑Sharaa pourrait se révéler trop faible pour contenir les milices locales et incapable, à terme, d’assurer la stabilité du pays.

Les nouveaux djihadistes devenus démocrates à Damas ont été rapidement adoubés par les États-Unis. La fragile aura de puissance hégémonique du régime de l’ancien commandant d’Al-Qaïda a toutefois été affaiblie par les massacres perpétrés au printemps et à l’été contre les Alaouites à l’ouest et les Druzes au sud du pays.

Dans ce climat mouvant, l’idée de jouer plusieurs acteurs les uns contre les autres – une constante de la diplomatie américaine en Syrie – a semblé redevenir la stratégie privilégiée à Washington. Les pourparlers entre le gouvernement et les FDS ont alors semblé évoluer, du moins en apparence, légèrement en faveur des Kurdes. En octobre, plusieurs rapports laissaient entendre que la gouvernance régionale kurde pourrait être renforcée et que les FDS seraient maintenues en tant que force structurée, préservant ainsi une partie de leur autonomie militaire. Le succès de l’assaut a bouleversé l’équilibre des forces de manière décisive. Dans la foulée de l’incursion, l’envoyé spécial américain Tom Barrack a officiellement acté la fin du « partenariat contre l’Etat Islamique », estimant que le rôle des FDS avait « largement expiré » désormais que « le gouvernement syrien est prêt à assumer les responsabilités en matière de sécurité ». Avec un pouvoir central qui semble aujourd’hui aligné sur les intérêts de Washington et de ses alliés, les États‑Unis n’avaient plus de raison stratégique de soutenir une force alternative sur le terrain.

Dans ce nouveau paysage régional, Washington n’a pas été le seul acteur à infléchir le rapport de force. Depuis la mise en place du gouvernement de transition, les intérêts d’Israël, de la Turquie, de la Syrie et des États‑Unis – engagés dans une série de réunions au début de l’année 2026 qui semblaient ouvrir à al‑Sharaa un accès politique vers le nord‑est – ont commencé à converger. Or, cette convergence portait précisément sur les dossiers où le Rojava avait longtemps tiré parti de leurs divergences. Israël a conclu un pacte de sécurité avec le nouveau régime, négocié sous l’égide de Washington, réduisant de facto son intérêt à soutenir les Kurdes pour maintenir une pression sur Damas. De son côté, la Turquie a signalé sa volonté de prendre davantage ses distances avec la Russie, un repositionnement qui a conduit les États‑Unis à assouplir leur attitude face à l’affirmation des intérêts turcs en Syrie. La Turquie a joué un rôle déterminant en renforçant la position de Damas et en contribuant au retournement du rapport de force face aux FDS. Dès le mois de décembre, le ministère turc de la défense et le ministre des affaires étrangères, Hakan Fidan, ont multiplié les menaces militaires explicites, tout en affirmant leur volonté de soutenir fermement l’État syrien si celui‑ci décidait de passer à l’action.

Al‑Sharaa bénéficie depuis longtemps du soutien d’Ankara, un appui devenu explicite après la guerre éclair menée contre un Assad affaibli à la fin de l’année 2024. Les relations tumultueuses entre la Turquie et le PKK – un conflit qui dure depuis plusieurs décennies – constituent un élément central pour comprendre les dynamiques à l’œuvre de l’autre côté de la frontière syrienne. Les négociations entre les deux parties sont en cours depuis plus d’un an – une initiative de l’État turc, peut-être en partie dans l’espoir de capitaliser sur la nouvelle dynamique en Syrie, visant à forcer le PKK et les FDS – qu’il considère comme une extension du PKK – à désarmer et à se démanteler. Erdogan lui-même pourrait avoir des intérêts plus étroits : rallier les électeurs et les députés kurdes par le biais d’une reconnaissance symbolique afin de perpétuer son propre pouvoir. Le PKK, de son côté, semble s’être engagé dans le processus de paix en s’appuyant sur un calcul pragmatique des rapports de force régionaux.

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Dans un contexte où les dynamiques géopolitiques évoluent rapidement, la voie diplomatique apparaissait comme le moyen le plus sûr de garantir des droits susceptibles de le légitimer en tant qu’acteur social et politique à part entière. Entre‑temps, le démantèlement du Rojava – à la fois atout stratégique pour le mouvement kurde dans son ensemble et levier extraterritorial essentiel pour le PKK – est devenu un objectif central des ambitions turques visant à instaurer une « Turquie sans terreur ». Il reste difficile de mesurer l’impact exact de l’évolution de la situation en Syrie sur les négociations en cours. Certains y voient le coup de grâce porté au PKK. Pourtant, l’organisation a déjà traversé des revers autrement plus sévères, notamment la période de défaite et de désorientation organisationnelle et militaire des années 2000, qui a suivi l’arrestation de son chef Abdullah Öcalan.

Qu’est-ce que le Rojava aurait pu faire différemment ? Il était clair dès le départ que la fenêtre d’opportunité pour l’autonomie ne resterait pas ouverte éternellement et que le Rojava n’aurait jamais le potentiel de devenir un acteur régional à part entière. Les FDS auraient-elles pu faire un compromis avec Assad, en choisissant de se battre davantage au sein d’une Syrie consolidée, réduisant ainsi la possibilité d’une prise de pouvoir par les djihadistes ? Ou, une fois Assad parti, auraient-elles pu conclure un accord avec les nouveaux dirigeants de Damas sans insister sur un changement constitutionnel, en acceptant le statu quo obtenu en décembre 2025, supprimant ainsi le prétexte de l’escalade militaire et l’accord ultérieur conclu à partir d’une position gravement affaiblie ? Les dirigeants du PKK étaient conscients de l’approche instrumentale de Washington. N’ont-ils pas été suffisamment proactifs pour cultiver d’autres alliances stratégiques ? Et pourquoi le Rojava n’a-t-il apparemment aucune emprise hégémonique sur les régions à majorité arabe ? Il est impératif de débattre de ces questions et d’autres questions similaires de manière autocritique, non pas pour se perdre dans des contrefactuels et des récriminations, mais pour tirer des leçons en vue des défis à venir.

[1] Article originellement publié par la New Left Review, sous le titre “After Rojava”, traduit par Alexandra Knez.

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