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L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho : les failles de la mémoire

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L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho : les failles de la mémoire
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Dans son dernier film, doublement primé au dernier Festival de Cannes et nommé aux Oscars, le cinéaste brésilien Kleber Mendonça Filho compose une mosaïque d’instants, d’émotions et de vies sous la dictature, et interroge le présent d’un traumatisme jamais refermé.

L’action s’ouvre en 1977 : Marcelo, à bord de sa Coccinelle jaune, regagne son Recife natal, poursuivi par de mystérieux tueurs à gages. Est-il l’« agent secret » qu’annonce le titre ? Rien n’est moins sûr, tant ce film baroque brouille sans cesse les pistes de sa narration. Il n’est, en réalité, guère question d’espionnage ; le qualificatif même de thriller est trompeur. C’est bien plutôt dans la restitution d’ambiances et de fragments de vies sous la dictature militaire, en place au Brésil de 1964 à 1985, que Mendonça Filho excelle.

Un air de déjà vu ?

Si Walter Salles inaugurait l’année cinématographique 2025 avec Je suis toujours là, son compatriote la clôt sur L’Agent secret. Deux films sur le traumatisme de la Cinquième République et portés par la figure d’un grand acteur (Fernanda Torres chez Salles, Wagner Moura chez Mendonça Filho).

La ressemblance s’arrête là. Quand Je suis toujours là se contentait d’un tire-larmes béatifiant, à coup de procédés hollywoodiens – sauts temporels, gros plans supposés porter l’émotion -, L’Agent secret adopte une perspective autrement plus riche, tant thématiquement que formellement. Rien d’étonnant de la part de l’auteur de Bacurau, sorte de western fantastique sur le fantasme et la plaie de la violence dans la ruralité brésilienne, qui avait déjà marqué les esprits en 2019.

Les limbes de la mémoire

Je suis toujours là fonctionnait selon un dispositif simple : après une très belle introduction sur l’ambiance intellectuelle du Rio des années 1960, le film se focalisait sur la quête obstinée d’une femme, Eunice Paiva, à la recherche de son mari Rubens Paiva, député socialiste arrêté par le régime. Piégé par son matériau – l’autobiographie du fils Paiva qu’il adapte -, Walter Salles peinait à donner une véritable épaisseur à son film, lui conférant une valeur plus éducative que véritablement politique. Il se contentait de montrer les exactions de la dictature, sans parvenir à élaborer un discours plus riche sur la nature de ces crimes ou leur inscription dans la société brésilienne. D’où une seconde partie qui se repliait sur un pathétique convenu, qui émouvait certes le spectateur, mais ne parvenait à porter un message plus construit qu’une simple condamnation des dictateurs.

Wagner Moura dans L'Agent secret © MK2 Films
Wagner Moura dans L’Agent secret © MK2 Films

Le rapport à l’histoire et au politique s’opère, dans L’Agent secret, sur un mode différent. Salles faisait un cinéma de la « grande Histoire » : il adaptait, au prix d’un important travail de documentation, une histoire vraie. Son protagoniste n’était pas un quidam mais un député, autrement dit une incarnation de la nation. Le Marcelo de Kleber Mendonça Filho en est l’antithèse. Si l’on s’amuse à lui prêter une stature héroïque, un rôle décisif – agent secret ou valeureux révolutionnaire -, il n’est en réalité qu’un banal architecte, coupable d’avoir eu la mauvaise idée de se disputer avec un entrepreneur proche du pouvoir ; une figure oubliée parmi d’autres.

C’est probablement le sens à donner à cette jambe trouvée sur une carcasse de requin : membre d’un étudiant sans doute exécuté par le régime, elle ne cesse de se mouvoir, de revenir dans le récit, comme le fantôme de tous ces anonymes que la mémoire fait disparaître. L’Agent secret ne met en scène aucun grand récit historique, ne fait aucune illustration explicite de la dictature. Mendonça Filho s’attache aux détails, aux conversations, à une myriade d’expressions – les discussions de salon de Dona Sebastiana, interprétée par la superbe Tâna Maria, les disputes de la police, la furie du carnaval et les lumières du cinéma – qui composent une fresque de vies sous la dictature.

C’est aussi que L’Agent secret est moins un film sur le passé du Brésil que sur son présent. En 2025, deux jeunes femmes fouillent les archives de Marcelo afin d’en reconstituer l’histoire ; leurs recherches ne cessent d’entrecouper le récit. La question de la filiation est omniprésente : Marcelo cherche la trace de sa mère au bureau des identités ; son fils avoue ne plus se souvenir de la vie de son père. C’est le portrait d’une société qui hésite, qui peine à se définir et à se souvenir, à une époque où, précisément, il devient crucial de se remémorer le passé ; le film ayant été écrit en grande partie sous la législature Bolsonaro.

Le cinéma comme horizon

L’Agent secret est également un film de cinéma, sur le cinéma. Celui-ci y est d’abord un espace narratif : c’est dans une salle de projection que le fils d’Armando découvre La Malédiction de Richard Donner, s’émerveille du cliquetis des bobines et du défilement des crédits. C’est tout un Recife de cinéma qui est alors porté à l’écran, nourri par l’imaginaire cinéphile des années 1970 : Les Dents de la mer en tête, mais plus généralement le Nouvel Hollywood dans son ensemble. Quelles conclusions en tirer ? Le cinéma est-il condamné à disparaître, à l’image de cette salle historique devenue, cinquante ans plus tard, un hôpital ? Il est aussi, à l’image de Mendonça Filho, capable de charrier cette mosaïque de sensations et de motifs du passé pour interroger le présent.

Quand Salles se contente de représenter, de faire figurer sur le médium cinéma une histoire qui n’est pas la sienne, Mendonça Filho fait acte de création

C’est que le cinéma est dans L’Agent secret le sujet d’un débat constant, toujours réinterrogé par les expérimentations formelles du cinéaste. Les problématiques du manque, de la confusion identitaire irriguent jusqu’à la forme même du film, souvent elliptique, basculant d’une temporalité à l’autre. Et Kleber Mendonça Filho d’en jouer, d’appuyer la confusion des genres (on passe ainsi du thriller au body horror puis à la grosse comédie). Cela alourdit le film, le rend parfois labyrinthique et difficile à suivre, mais lui confère aussi une grande richesse. C’est peut-être ici que se joue la différence clé avec Je suis toujours là. Quand Salles se contente de représenter, de faire figurer sur le médium cinéma une histoire qui n’est pas la sienne, Mendonça Filho fait acte de création. Il s’agit de faire du cinéma une œuvre du pluriel, du détour et de l’inattendu ; bref, pour le cinéaste, de s’assumer comme artiste.

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