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Transition écologique : contre l’inaccessible autonomie locale, réhabiliter l’échelle nationale

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Transition écologique : contre l’inaccessible autonomie locale, réhabiliter l’échelle nationale
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La notion de « retour à la localité » est un élément récurent du discours politique. Pour les tenants de cette vision, l’enjeu serait de revenir à un approvisionnement local pour notre consommation quotidienne : alimentation, vêtements, matériaux de construction, produits du quotidien. Et pour bien des mouvements écologistes, réaliser « l’autonomie des territoires » est un mot d’ordre peu contesté. Pourtant, cet horizon s’inscrit en faux avec la réalité d’une très forte interdépendance nationale. Qui, défaite, ouvrirait la voie au marché globalisé plutôt qu’à « l’autonomie des territoires ». Entre un échelon local où peu de choses sont produites et un échelon global où rien ne peut l’être démocratiquement, l’échelon national est-il injustement décrié par les tenants de la transition écologique ?

L’évolution des principaux systèmes de production sur les derniers cent cinquante ans, tend en effet à nous rendre dépendant d’un système de plus en plus nationalisé, puis globalisé. La spécialisation agricole des régions a renforcé les liens qui existaient entre les territoires à l’échelle nationale, nous rendant interdépendants dans notre subsistance. Dans l’industrie, l’abandon de nombreuses filières nationales nous a rendu dépendant d’un système largement mondialisé. De même dans l’énergie, la sollicitation croissante des énergies fossiles et de l’électricité est venue rendre les territoires dépendant de système dont il n’avait une maîtrise que limitée.

La disponibilité en ressources des régions (charbon, biomasse, bois, eau) a joué un rôle clef dans leur agencement au service d’un système nationale de production

Tout cela a érodé la capacité des territoires à subvenir à leurs propres besoins localement, en repoussant les activités dédiées à la subsistance locale dans les marges de notre réalité quotidienne (jardinage, glanage du bois, construction à partir de matériaux locaux). Même les territoires qui sont d’importants producteurs agricoles ne parviennent que rarement à subvenir aux besoins de leurs habitants, ceux-ci consommant souvent des produits de la grande distribution ayant eux-mêmes circulés dans les grands axes logistiques.

La recherche d’autonomie territoriale paraît un objectif louable à plusieurs titres. D’une part elle permet une meilleure prise en compte des limites biophysiques du territoire producteur et encourage à un meilleur respect des écosystèmes. En effet si l’on produit en mobilisant prioritairement les ressources disponibles localement, il est plus difficile d’excéder les capacités du territoire sans subir immédiatement les conséquences de ses propres choix. D’autre part, chaque gain en autonomie rend le territoire moins dépendant des importations. Chaque production locale qui est consommée à proximité de son lieu de production est un élément qui n’aura pas à circuler dans le système logistique et industriel.

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La marche est long et va à rebours des tendances historiques récentes, comme le montre l’évolutions des systèmes productifs – industriels, agricoles, logistiques et énergétiques.  

L’interdépendance nationale par l’industrialisation

Par la nature même de son activité, l’industrialisation de la France a directement été pensée pour alimenter des bassins de consommation qui dépassaient largement l’échelle locale de la production, entraînant une spécialisation régionale. L’industrie est venue accompagner et concurrencer divers corps de métiers issus de l’artisanat qui s’inscrivaient davantage dans des logiques locales. Paysans, éleveurs, boulangers, chapeliers, forgerons, maçons, etc : autant de corps de métiers qui se sont longtemps inscrits dans des logiques de production d’un périmètre réduit, bouleversés par le processus d’industrialisation nationale.

La carte de Paul Vidal de La Blache, que l’on pouvait observer dans les salles de classe au début du XXème siècle, permet de montrer ces logiques régionales précoces de spécialisation industrielle. Le nord était orienté vers les toiles, lainages, cotonnades et filatures. Les territoires du Rhin et la région de Lyon contribuaient également aux cotonnades. La Lorraine était orientée vers l’exploitation du fer et sa transformation, ainsi que la production de machines. L’Ile-de-France était un territoire qui accueillait la production d’automobiles ainsi que de nombreuses manufactures pour diverses industries. Le Massif central accueillait des productions de bois et des scieries, et la Charente accueillait des papeteries à proximité des forêts landaises.

L’orientation d’un territoire ou d’un autre vers une production industrielle s’expliquait en fonction de plusieurs facteurs, naturels et humains. Parmi ceux-ci : la disponibilité en ressources locales (charbon, biomasse, bois, eau), l’accès à la main d’œuvre ou encore la position vis-à-vis des principales infrastructures (axes ferroviaires, canaux). L’industrialisation du textile dans le nord a été permis par une nouvelle organisation industrielle du travail et par l’important bassin de population que représentait le nord, mais également par la disponibilité du charbon à proximité qui permis le passage des filatures à la vapeur dans la deuxième moitié du XIXème siècle. L’exploitation du fer dans la Lorraine a été permis par la disponibilité du minerai de fer, ainsi que par la présence de charbon et par les canaux construits dans la Région, mais également par la disponibilité des forêts à proximité.

Malgré ces nouvelles concurrences internationales, la France est demeurée une nation agricole assurant une production nationale sur la plupart des produits agricoles consommés sur le territoire

Toutes ces matériaux et productions s’échangeaient largement entre territoire, que ce soit à l’échelle de bassins régionaux mais également à l’échelle nationale. Les textiles du nord fournissaient Paris mais également une partie du reste de la France grâce au développement du ferroviaire. En l’occurrence, les fleuves faisaient déjà depuis longtemps office d’axes de transports de marchandises. Le bois du Morvan alimentait Paris via l’Yonne. Le sel issu de la côte atlantique, et les vins de la Loire, remontait la Loire et empruntait le canal de Briare pour joindre la capitale. L’artisanat en horlogerie du Doubs alimentait toute de la France, de même que le savon marseillais. Au-delà des interdépendances à l’échelle de l’Hexagone, des liens commerciaux importants se sont également développé avec les pays voisins également industrialisés. Belgique, Allemagne, Espagne, Italie alimentait largement les bassins régionaux voisins voire le territoire français entier.

Une configuration que l’ouverture à la concurrence et la mondialisation sont venues bouleverser, sans totalement l’effacer. De nombreuses filières ont été détruites par l’ouverture à la concurrence mondiale et par un désintérêt des dirigeants : production textile, métallurgie, électroménager, meubles, automobile, etc. Si la désindutrialisation a considérablement restreint la souveraineté industrielle française, qui peut dire que l’histoire du XXè siècle ne montre pas que l’échelon national est indépassable pour la préserver ?

Une production agricole très peu locale

Le cas du système agricole est plus éloquent encore. Toutes ses productions sont concentrées dans des zones de productions délimitées : le maraîchage est notamment présent dans le sud de la France, la viande produite dans l’ouest, le Massif central et les Pyrénées, les œufs et produits laitiers en Bretagne et Normandie. Les céréales sont produites dans les grandes plaines agricoles, dans le Nord, autour de l’Ile-de-France, dans le Poitou-Charentes et dans une partie de l’Aquitaine et de l’Occitanie, ainsi que dans les plaines alluviales jouxtant le Rhône et le Rhin.

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Les logiques de spécialisation se justifient en partie par des facteurs naturels. Les terres du pourtour de l’ile de France et du nord étaient identifiée comme très fertiles de même que les alluvions fluviales comme ceux de la Garonne et de l’Adour, de la Loire, du Rhône, de la Saône, du Rhin, de la Marne ou de la Moselle. L’ensoleillement de la Méditerranée rend la région propice au développement des vignes et du maraîchage. Les montagnes et collines sont propices aux prairies et à l’élevage extensif, de même que la forte pluviométrie de l’ouest est propice à la pousse de l’herbe et donc à l’élevage.

La spécialisation a également été permise par une série de facteurs techniques. Le développement du ferroviaire autorisait les régions à échanger des denrées en un temps réduit. Au-delà des possibilités nationales, le développement de nouvelles méthodes de conservation et de transport, comme les porte-conteneurs et les conteneurs réfrigérés, ont favorisé la spécialisation agricole à l’échelle internationale en permettant par exemple le transport de produits périssables comme la viande. Malgré ces nouvelles concurrences internationales, la France est demeurée une nation agricole assurant une production nationale sur la plupart des produits agricoles consommés sur le territoire. Seuls quelques produits sont quasiment intégralement importés comme c’est le cas du soja servant à l’alimentation animale, du riz, d’une partie du poisson et de certains fruits tropicaux.

Pour de nombreux produits, l’autonomie locale n’a pas de sens.

Ces spécialisations à l’échelle nationale ont surtout été le fait de décisions politiques conscientes. Cela est vrai pour l’industrialisation des élevages bretons, la mise en culture de nombreuses zones humides comme une partie du marais poitevin, le développement de la culture de la betterave dans le nord, le développement du vin et du maraîchage dans le pourtour méditerranéen. Les financements de l’Europe, dès le lancement de la PAC en 1962, sont venus valoriser les grandes exploitations et les effets d’échelle et de filière, encourageant toujours plus la spécialisation des territoires. La transformation du système agricole et son industrialisation ont parfois été mis en œuvre à marche forcée contre l’avis d’une partie des habitants de ces territoires, de même que le développement des principaux projets énergétiques nationaux. La spécialisation des régions n’est pas tant le résultat d’une dynamique naturelle que le produit d’une politique incidemment pensée.

Continuités infrastructurelles entre territoires

Chaque territoire dépendant de l’ensemble des espaces où circulent les marchandises, les réseaux de transports constituent une infrastructure fondamentale pour tout horizon de transition écologique. Quelques grands ports jouent un rôle majeur à l’échelle nationale pour les importations de produits, composants et de biens manufacturés depuis les régions du monde productrices : c’est le cas de Dunkerque, du Havre, de Marseille-Fos ou encore de Nantes-Saint-Nazaire. La France est également structurée par son réseau d’autoroutes, qui lient les territoires entre eux, et permettent l’approvisionnement depuis l’Espagne et l’Italie, ou encore depuis des ports majeurs comme Anvers ou Rotterdam. Les territoires hôte de ces infrastructures jouent un ainsi un rôle crucial pour le fonctionnement de l’économie nationale.

En particulier, chaque territoire est particulièrement vulnérable à des perturbations dans ces infrastructures pourtant parfois lointaines. Une dégradation d’un tronçon d’axe routier structurant, un port qui ne s’adapte pas à la montée des eaux, une dégradation des infrastructures constitutives d’un marché d’intérêt national ou d’une zone logistique majeure… Toutes ces perturbations pourraient impacter le fonctionnement de nos territoires bien au-delà des zones directement impactées par de tels aléas. Territoires qui sont d’autant plus vulnérables que la plupart des infrastructures de transport n’ont pas été conçues pour résister aux conditions climatiques qui seront celles de l’ère de dérive climatique dans laquelle nous sommes entrés.

Au-delà de ces interdépendances industrielles, agricoles et logistiques, les territoires sont également de plus en plus interdépendants sur le plan énergétique. La sortie des énergies fossiles risque de générer une dépendance croissante à une série de ressources produites sur le territoire national, afin de se rendre progressivement moins dépendants d’énergies importées. L’électricité est un exemple de ressource dont la mobilisation sera croissante à mesure que l’on cherchera à se passer des énergies fossiles. 

Or, le réseau électrique est l’exemple parfait d’une construction étatique impliquant une forte interdépendance entre territoires à l’échelle nationale. Si à son apparition le réseau électrique fonctionnait en sous-réseaux indépendants, le système électrique fonctionne maintenant comme un système dont la cohérence se joue à l’échelle nationale. Les territoires bénéficient de potentiels différenciés pour développer des moyens de production d’énergie, que ce soit en termes de vent, d’ensoleillement, de reliefs et de débits de rivières. Les centrales nucléaires ont elle-même été construites à proximité des principaux fleuves, Rhône et Loire en premier lieu. L’éolien en mer se développe aujourd’hui sur la côte atlantique mais aussi sur la côte méditerranéenne.

Toutes les productions électriques issues de ces potentiels disséminés à l’échelle nationale concourent à faire la stabilité du système électrique. A un instant donné l’équilibrage du réseau peut mobiliser l’éolien de la Somme, le solaire du sud-ouest mais aussi l’hydroélectricité des Alpes et les centrales nucléaires de la Seine-Maritime. La production électrique, si elle pose des questions locales de développement des moyens de production et de renforcement du réseau, reste une question largement nationale impliquant une collaboration invisible entre les territoires.

Penser le renforcement des capacités nationales avant l’autonomie locale

Gagner en autonomie locale peut revêtir une pertinence sur certains produits de consommation. Il est en effet possible de penser des systèmes alimentaires partiellement locaux, pour se fournir en lait et en œufs, en fruits et légumes de saison, et en autres produits artisanaux (miel, confitures…). La diversification locale des productions agricoles peut être un moyen d’accroître cette part de production locale. D’autant qu’elle permet aussi de reconnecter les filières animales et céréalières qui sont aujourd’hui largement dissociés territorialement, ce qui génère un épineux sujet de fertilisation.

Pour d’autres produits, l’autonomie locale n’a pas de sens. En particulier, la production industrielle ne risque pas de s’inscrire dans des logiques d’approvisionnements de proximité.  Une relocalisation à l’échelle nationale paraît déjà ambitieuse dans un pays où l’on perd encore chaque semaine des industries clés. De même, la production et la consommation d’électricité, au-delà de leur concrétisation locale, s’inscrivent en réalité dans des réflexions d’approvisionnement qui ne seront pas inférieurs à l’échelon national.

La relocalisation ne peut se faire qu’en gagnant en lucidité sur les zones d’origines de nos biens de consommations et sur les trajets effectivement réalisés. Si ces origines sont plutôt documentées pour les biens de grandes consommations : vêtements, chaussures, objets électroniques… Il est plus rare de bien connaître le trajet qui a été effectivement parcouru, entre l’extraction de la matière première, en passant par les différentes étapes de sa transformation, jusqu’à son transport, stockage et sa distribution sur le territoire français.

Pour penser le gain en autonomie des territoires, il faut d’abord constater les liens de dépendance entre territoires sur le plan productif et fonctionnel. Il faut comprendre l’émergence de ces spécialisations dans notre histoire collective et les raisons de leur maintien. Il faut anticiper les menaces pouvant naître de l’exposition de ces territoires au changement climatique et renforcer les infrastructures structurantes qui lient les territoires. Il faut non seulement diversifier les productions locales, mais également décentraliser la distribution pour minimiser la dépendance à un nombre réduit de goulots d’étranglement. Il faut penser le maintien et le développement des capacités de production industrielles à l’échelle nationale. Enfin, il faut transformer le système agricole national afin de continuer à assurer sa fonction nourricière dans un contexte perturbé par le changement climatique. Tout cela doit précéder toute réflexion sur l’autonomie de l’échelon local.

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