Marat : derrière la légende noire, retour sur « l’ami du peuple »
Le Vent Se Lève22 min de lecture
Dans son Ode à Charlotte Corday, le poète André Chénier, après l’assassinat de Marat, témoigne : « le noir serpent, sorti de sa caverne impure, a donc vu rompre enfin sous ta main ferme et sûre, le venimeux tissu de ses jours abhorrés ! Aux entrailles du tigre, tu vins redemander et les membres livides et le sang des humains qu’il avait dévorés ! ». Le portrait de cette bestialité révolutionnaire (Michelet écrit que « sa grande bouche batracienne ne rappelait pas beaucoup que cet être fut un homme ») est passé à la postérité : Marat est demeuré synonyme des excès et des massacres de la Révolution. Contre cette légende noire, Victor Hugo rappelle qu’il fut aussi « l’ami du peuple » : « Tant qu’il y aura des misérables, il y aura sur l’horizon un nuage qui peut devenir un fantôme, et un fantôme qui peut devenir Marat »[1]. Détracteurs et thuriféraires oublient un élément plus prosaïque : Marat fut un acteur central du premier républicanisme français. Trait d’union entre une bourgeoisie jacobine et des sans-culottes aspirant à refondre l’ordre social, Marat tenta de concilier leurs aspirations – et de pousser la Révolution à un « maximum démocratique[2] » dont il n’est pas certain qu’il ait été dépassé depuis.
« L’ami du peuple » face à l’histoire, « machine à enchaîner »
Lorsqu’ils apprennent la décision de Louis XVI de convoquer les États généraux pour résoudre la crise financière de la monarchie, Robespierre est tout juste trentenaire, Danton pas encore et Saint-Just n’a pas vingt ans. À la différence de ces hommes neufs, Marat, du haut de ses quarante-cinq printemps, est déjà un observateur expérimenté des institutions politiques.
Ayant quitté sa région natale de Neuchâtel (Suisse actuelle) pour la France, c’est finalement en Angleterre qu’il s’installe comme médecin en espérant pouvoir écrire à son aise dans ce qui passait alors pour être la patrie de la liberté. Durant les onze années de son séjour, il fréquente les loges maçonniques ainsi que ces nouveaux lieux de formation intellectuelle qu’étaient les clubs politiques. Il découvre aussi la société britannique où le développement du libéralisme économique est plus avancé qu’en France et constate amèrement que celui-ci n’apporte aucune amélioration dans les conditions de vie du petit peuple.
Intuitions proto-marxistes ? Pour Marat, ce sont moins les forces productives qu’une accumulation de « complots » qui constituent le sens de l’histoire
Surtout, il éprouve le fonctionnement du Parlement qui fait alors l’admiration quasi-unanime des philosophes. Loin d’embrasser leurs vues, Marat observa surtout la perméabilité du système représentatif aux manœuvres des groupes d’intérêt et son détournement par le trafic d’influence organisé par le roi George III. Ce constat fait naître chez Marat une méfiance irréductible à l’encontre du pouvoir exécutif. Ainsi, il se distingue de la plupart des penseurs de son temps en rejetant autant la monarchie parlementaire aussi bien que le « despotisme éclairé » des souverains réformateurs, coupables à ses yeux de ne faire aucun cas du sort des pauvres.
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Marat n’est pas le seul révolutionnaire français à avoir forgé son jugement politique en-dehors des seules frontières de l’Hexagone. Le futur député girondin, Jacques Brissot, a lui aussi séjourné en Angleterre, ainsi qu’en Suisse et aux États-Unis avant qu’éclate la Révolution. Mais si ces voyages accroissent l’enthousiasme de Brissot pour le grand mouvement libéral transatlantique qu’il espère faire éclore en France, il aiguise au contraire le pessimisme de Marat. Dans son premier grand ouvrage politique, Les Chaînes de l’esclavage (1774), ce dernier présente l’histoire universelle comme une « machine à enchaîner » qui reconduit perpétuellement le joug des despotes et à laquelle son présent ne parvenait pas à échapper. À ses yeux, il n’y avait guère de perspective pour la seule révolution qu’il appelait de ses vœux : celle de la masse des pauvres contre le petit nombre des riches. Alliant à ce pessimisme de la raison un optimisme de la volonté, Marat entretemps revenu en France, se lança malgré tout dans la bataille politique qui s’ouvrit en 1789.
Dénonciations des complots et clandestinité
Au début de l’année suivante, Marat publie son Offrande à la patrie dans laquelle il exprime à mots couverts les principales certitudes acquises lors de son séjour anglais. Face aux critiques qui le jugent trop radical, il répond : « je n’ignore pas que ces hommes apathiques, qu’on appelle des hommes raisonnables, désapprouvent la chaleur avec laquelle j’ai plaidé la cause de la Nation ; mais est-ce ma faute s’ils n’ont point d’âme ? Insensibles à la vue des calamités publiques, ils contemplent d’un œil sec les souffrances des opprimés […] et ils n’ouvrent la bouche que pour parler de patience et de modération[3] ». Ainsi, Marat campe sa méfiance à l’égard des futurs députés qui n’étaient prêts à reconnaître les droits de l’homme que pour y fixer immédiatement des limites.
Dès l’établissement de l’Assemblée constituante, Marat estime que celle-ci tient un double discours qu’il faut démasquer. C’est pour cela qu’il lance son célèbre journal, L’Ami du Peuple, en septembre 1789. Il se donne alors pour mission, non seulement de commenter les décisions politiques, mais plutôt de débusquer les complots, de dénoncer les abus de pouvoirs et d’abattre les idoles passagères de « l’opinion ». Il s’oppose ainsi avec virulence au contrôleur général des Finances Jacques Necker, qui passe pour réformateur mais que Marat voit comme un affairiste. Il ferraille contre le comte de Mirabeau qui tout en plaidant la cause du peuple, reste un aristocrate suspect de vouloir négocier secrètement avec la Cour. Il s’attaque surtout au marquis de La Fayette, « héros des deux mondes » auréolé de sa participation à la Révolution américaine et dont il craint les penchants dictatoriaux. Ciblés par Marat au faîte de leur popularité, ces trois personnages trahiront effectivement la Révolution[4]. La lucidité des principales critiques formulées par Marat le crédite d’une grande influence sur l’opinion révolutionnaire.
Écrivain avant d’être orateur, Marat élabora une véritable théorie du journalisme. Pour lui, la presse doit être le premier rempart contre la tyrannie. Sa mission essentielle est d’éclairer le peuple sur les ressorts de son oppression plutôt que d’attirer son attention sur des « faux objets »[5]. Sur la forme, Marat donne à son journal un style épuré. Il préconise d’adopter un ton à la fois grave et passionné. L’un de ses biographes, Jean Massin, rappelle qu’à ses yeux, la Révolution est une affaire trop sérieuse pour manier l’ironie – que Marat associe à la grande bourgeoisie voltairienne – ou la grossièreté – qui renvoie au ton provocateur de Jacques Hébert et de son journal Le Père Duchesne.
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Marat assumait surtout de pratiquer un journalisme de dénonciation qui n’est pas sans présager ce qu’on appellera ensuite le journalisme d’investigation, à deux différences près. La première tient aux moyens sommaires du journaliste d’alors, qui ne peut généralement s’entourer ni d’une rédaction ni de reporters. En conséquence, Marat ne peut pas enquêter en profondeur et doit se fier à son intuition et aux informations que lui adressent ses lecteurs dans le courrier du journal, dont il reproduit une partie à chaque numéro. Ensuite, le journaliste Marat choisissait de s’attaquer délibérément aux personnes plutôt qu’aux idées, ce qui éloigne sa méthode de celle des Jacobins pour la rapprocher de celle des Cordeliers. Les dénonciations pratiquées par Marat lui ont valu de multiples poursuites judiciaires – et une entrée dans la clandestinité dès le mois d’octobre 1789. Il y est demeuré durant la plus grande partie de la Révolution, contraint de changer de cache et d’imprimeur pour faire vivre son journal, ce qui n’a pas peu fait pour forger sa légende.
Un seul combat : les riches contre les pauvres
La centralité de la lutte des classes dans la pensée de Marat distingue sa conception du peuple de celle des Jacobins. Pour ces derniers, le peuple c’est l’ensemble des citoyens sans distinction[6]. Pour Marat, ce sont seulement les pauvres car la Révolution n’a été faite que par eux, c’est-à-dire « par les dernières classes de la société, par les ouvriers, les artisans, les détaillants, les agriculteurs, par la plèbe, par ces infortunés que la richesse impudente appelle canaille et que l’insolence romaine appelait prolétaires[7] ». Analyse proto-marxiste ? Aucunement. À l’instar de la quasi-totalité des révolutionnaires d’alors, Marat reste indifférent aux dynamiques économiques ; la relation employé-employeur, alors embryonnaire et qui devient structurante au siècle suivant, lui est en grande partie inconnue – quoique pas en totalité. A ses yeux, ce sont moins les forces productives qu’une accumulation de « complots » qui constituent le sens de l’histoire. L’antagonisme qu’il esquisse entre le petit nombre des riches et la grande masse des pauvres est rudimentaire – mais demeure structurant tout au long de sa vie.
L’Ami du peuple développait une critique – que d’aucune qualifieraient aujourd’hui de « populiste » – de la complexité des textes juridiques, perçus comme un moyen de rendre la loi hermétique
Ainsi, Marat se distingue de la majorité des Jacobins, auprès desquels il siège, par une critique plus radicale de la propriété et un dirigisme économique plus approfondi[8]. Son aspect hirsute qui a forgé sa légende, sa détestation des élites politiques (qu’il appelle péjorativement les « hommes d’État »), sa rhétorique excessive, ses appels à la violence, le distinguent de la radicalité en perruque poudrée des Jacobins. Souvent proche des Cordeliers, des « Exagérés » de Jacques Hébert, et des « Enragés » de Jacques Roux – qui ont en partage des principes mais aussi une esthétique populaire -, Marat s’en distingue par une popularité confinant à l’adoration. Plus que tout autre il incarne la figure du tribun du peuple, de héraut de la plèbe.
Démocratie directe et dictature populaire
Prenant acte de l’échec de ses appels à l’insurrection au cours de l’année 1790, Marat comprend que la « plébéianisation » de la Révolution ne peut se décréter mais qu’elle doit s’organiser. Dans cette optique, il défend la création des « sociétés fraternelles », c’est-à-dire de clubs politiques véritablement ouverts aux classes populaires. Il joue un rôle majeur dans la campagne de presse qui permet l’éclosion de ces sociétés à partir de 1791, d’abord à Paris puis dans les départements. Celles-ci deviennent un lieu central pour la politisation de masse la préparation des différentes journées insurrectionnelles. En plus d’organiser la base révolutionnaire, Marat ajoute la nécessité de structurer une direction du mouvement. Dans cette optique, il propose en janvier 1791 la mise en place d’une « Société des Vengeurs de la Loi » qui seraient composée de vingt-deux membres parmi lesquels il souhaite compter Robespierre[9].
L’organisation du mouvement populaire a pour visée l’exercice du pouvoir par le peuple et le contrôle des représentants élus[10]. L’attachement de Marat à la démocratie directe s’explique par sa suspicion à l’égard des représentants. Cette méfiance extrême le conduit à exiger une transparence maximale du pouvoir et à refuser sa dissémination entre les différentes assemblées et les ministères. C’est pourquoi Marat réclame la mise en place d’un « dictateur », ce qui est sans doute l’élément le plus paradoxal et controversé de sa pensée.
Il est d’ailleurs le seul à défendre une telle option au sein de la Convention. En contextualisant la notion de « dictature », l’historien Albert Soboul rappelle qu’aux yeux des révolutionnaires français, celle-ci signifiait la confusion, irrégulière, des pouvoirs législatif et exécutif. Pour Marat, l’option « dictatoriale » devait rendre l’exécutif à la fois résistant à la corruption des grands et vulnérable à la surveillance du peuple. Elle est conçue comme une voie médiane entre « la dictature populaire de masse tirant sa légitimité des principes de la démocratie directe » (la voie sans-culotte) et la « dictature d’un groupe dirigeant attaché aux principes de la démocratie représentative[11] » (la voie de la majorité des révolutionnaires). Bien sûr, ces formes « dictatoriales » n’avaient pas vocation à définir le fonctionnement normal du gouvernement, mais à faire face aux périls exceptionnels de 1792-1793.
Une radicalité singulière
Avant même le législatif et l’exécutif, Marat s’est intéressé au pouvoir judiciaire, qui tient une place importante dans ses écrits depuis la publication du Plan de législation criminelle en 1779. Commentant cette publication, l’historien Olivier Coquard explique que Marat s’est élevé avec force contre « les distorsions du droit » et la disproportion des peines par rapport aux délits[12]. À la différence de la plupart des penseurs du siècle des Lumières, Marat n’entretenait pas de culte légaliste et insistait sur la nécessaire subordination de la justice légale à la justice populaire, encadrée par des textes juridiques et une application collective[13].
L’Ami du peuple développait une critique – que d’aucune qualifieraient aujourd’hui de « populiste » – de la complexité des textes juridiques, perçus comme un moyen de rendre la loi hermétique. Pour lui, une jurisprudence extensive ouvre la voie au règne d’une classe d’experts juridiques, donc des despotes qui les entretiennent. Surtout, l’originalité de la réflexion judiciaire de Marat était, selon Coquard, sa conception du droit à la résistance contre l’oppression. Tirant une interprétation radicale des idées de Rousseau, Marat estimait que ce droit à l’insurrection revêt un caractère à la fois collectif et illimité.
Marat percevait une différence radicale entre le mouvement révolutionnaire de 1789 et celui de 1793. Le premier, confisqué par la grande bourgeoisie et la noblesse réformatrice ne valait selon lui guère mieux que l’Ancien Régime.
Si la primauté de la question sociale ne fait pas de doute aux yeux de Marat, elle ne limite pas ses combats pour l’émancipation humaine aux frontières de la France ou même de l’Europe. Démentant l’idée que les Amis des Noirs – liés au courant des Girondins dirigé par Brissot – auraient été les seuls abolitionnistes, les écrits de Marat attestent l’existence d’un courant réellement anticolonialiste parmi les révolutionnaires radicaux. Sa sensibilité à la condition des esclaves s’explique peut-être par le métier de son père, dessinateur dans des fabriques d’indiennes (pièces de tissus qui étaient échangées contre des captifs africains ensuite déportés dans les plantations américaines) à Neuchâtel et à Genève, ou encore par ses séjours dans des grands ports coloniaux comme Bordeaux et Londres[14].
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Dans tous les cas, ses opinions sur le sujet furent bien plus radicales que celles des Amis des Noirs[15]. En effet, les Brissotins s’inscrivaient dans le mouvement abolitionniste libéral et transatlantique qui prônait une réforme des colonies fondée sur l’abolition graduelle de l’esclavage, l’éducation progressive des anciens esclaves à la liberté et la libéralisation des échanges commerciaux. De son côté, Marat porte l’une des rares voix à défendre le démantèlement complet du colonialisme par l’émancipation immédiate des Noirs et l’expropriation des colons. Ses interventions dans l’Ami du Peuple contribuent à sortir l’anticolonialisme de la marginalité politique et à trouver des défenseurs, en particulier dans la sans-culotterie mais aussi du côté des Montagnards – notamment de Robespierre.
La violence, accoucheuse de l’histoire
« La machine politique ne se remonte que par des secousses violentes, comme les airs ne se purifient que par les orages[16] ». Le rapport de Marat à la violence a toujours été transparent. Pour l’Ami du peuple, celle-ci est la condition nécessaire de la libération des opprimés. Marat a systématiquement insisté sur le lien entre les conquêtes politiques et le sang versé par les patriotes : « c’est aux émeutes que nous devons tout et la chute de nos tyrans, et l’abaissement des grands et l’élévation des petits[17] ». Avant même la Révolution, Marat était convaincu que le droit n’adviendrait pas par le droit mais par la force. Pour autant, Marat n’a jamais considéré la violence comme une fin mais comme un moyen. Entre 1789 et 1793, le cours de la Révolution parut valider cette analyse à laquelle les montagnards se rallièrent, au contraire des girondins qui furent emportés par le tourbillon.
Marat était assurément moins rétif à la violence que la plupart de ses collègues jacobins, ce qui participe à sa spécificité plébéienne. Ainsi, tout en déplorant le caractère aveugle des massacres de septembre 1792 – où des centaines de prisonniers de droit commun furent tués aux côtés de nobles, de prêtres réfractaires et de sympathisants royalistes – il assuma d’en retirer un avantage politique. Pour lui, ces journées eurent au moins le mérite de terroriser les ennemis de la Révolution au moment où celle-ci était menacée d’anéantissement. Une telle position n’était pas complètement isolée à l’époque mais choquait la plupart des montagnards car elle relativisait des lynchages, incompatibles avec les principes républicains et même avec la justice populaire telle que prônée par Marat. Les propos de ce dernier lui valurent l’accusation d’avoir encouragé les massacres. Cette théorie fut néanmoins battue en brèche par l’historien Gérard Walter qui chercha à démonter le caractère spontané et non prémédité des tueries – ainsi que la dénonciation, par Marat, de certaines exactions de sans-culottes[18].
« Il renaît dans l’homme qui n’a pas de travail, dans la femme qui n’a pas de pain, dans la fille qui se prostitue, dans l’enfant qui n’apprend pas à lire. » (Victor Hugo, dans son portrait de Marat)
Généralement, la postérité réduit l’action de Marat à ses appels à la violence, se fondant notamment sur son pamphlet de juillet 1790, « C’en est fait de nous », dans lequel il tente de prophétise l’échec la Révolution bourgeoise et réclame la tête des Constituants. Propos qu’il convient de contextualiser et dont il faut rappeler la dimension rhétorique. L’un de ses biographes, Jean Massin, rappelle ainsi que la virulence des pamphlets de Marat s’inscrit dans une « tactique des vociférations » théorisée par le journaliste lui-même. Celle-ci visait à secouer l’opinion populaire avant que la fenêtre d’opportunité historique de la Révolution ne soit refermée. Ainsi, ses appels à la violence n’avaient pas vocation à allumer la guerre civile ni à être suivis à la lettre. Et de fait, au moment du renversement des Girondins au printemps 1793, Marat prône une relative modération et l’entente avec les députés « centristes » et les départements[19]. Tant que le processus révolutionnaire échappait au mouvement populaire, Marat réitéra ses appels à l’insurrection. Dès que ceux-ci furent exaucés par la démocratisation du processus révolutionnaire, Marat entama sa « nouvelle marche ».
L’unité révolutionnaire et son prix
Dans sa biographie, Jean Massin explique que Marat percevait une différence radicale entre le mouvement révolutionnaire de 1789 et celui de 1793. Le premier, confisqué par la grande bourgeoisie et la noblesse réformatrice ne vaut selon lui guère mieux que l’Ancien Régime. À l’inverse, celui de 1793, dans lequel le mouvement populaire occupe un rôle politique considérable, mérite d’être défendu. L’historien Lorenzo Giani résume la nouvelle stratégie de Marat : « allier la masse des sans-culottes avec la bourgeoisie montagnarde pour défendre les conquêtes populaires de la Révolution[20] ». À savoir, la déchéance du roi et la transformation de la France en République démocratique. Celles-ci n’étaient pas des fins en soi mais le point de passage nécessaire pour mener la Révolution au terme que Marat lui fixait sans ambiguïté : la redistribution des richesses.
Une fois la Convention débarrassée des Girondins, que Marat considère comme des ennemis du mouvement populaire, celui-ci cherche absolument à en préserver l’unité. Surtout, il voit que la guerre déclenchée par les Brissotins tourne à la catastrophe pour la France tandis que s’y additionnent la rébellion de la plupart des départements et les soulèvements d’armées royalistes contre l’Assemblée. C’était l’existence même de la Révolution qui est menacée. Pour la sauver, Marat inaugure l’union républicaine. Il favorise le rapprochement des Montagnards et des sans-culottes. Il veut concilier Paris et les départements, que les Girondins en fuite tentent de soulever. Il va jusqu’à s’opposer aux révolutionnaires les plus radicaux tout en reprenant une partie de leurs revendications sociales – tout cela pour remporter la guerre devenue défensive. Pour illustrer ce changement, il renomme l’Ami du peuple en Journal de la République française. Là encore, Giani résume l’évolution de Marat en expliquant que celui-ci s’était converti à la « révolution graduelle » pourvu que sa finalité fut l’égalité sociale[21].
Dans sa biographie Marat : savant et tribun, l’historien américain Clifford Conner revient sur une autre caractéristique souvent associée au personnage. Il s’agit de l’idée selon laquelle celui-ci aurait été un agitateur démagogue, excitant les pires penchants d’une foule pulsionnelle. Tout au contraire, Conner souligne le fait que Marat s’est le plus souvent positionné à rebours de l’opinion populaire. Dès le mois de septembre 1789, un mois seulement après la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, l’abolition de jure des privilèges et l’enthousiasme extraordinaire qu’ils suscitèrent, Marat, lui, s’étrangle : les Français « s’endorment au bord de l’abîme » tandis que leurs députés cherchent à les duper.
Il renchérit : « Qu’attendre d’un peuple d’égoïstes dont la vanité est l’unique mobile ? Une nation sans lumières, sans mœurs, sans vertus, n’est pas faite pour la liberté[22] ». Il ne jette jamais l’éponge pour autant. Lié au petit peuple par le serment d’Hippocrate du médecin à son patient, Marat ne pouvait pas se laisser aller à la misanthropie. Ce « peuple babillard », il voulut le sortir de sa léthargie pour le faire agir, quitte à le sermonner, le tancer, l’accabler mais jamais à le flatter. Ses échecs à susciter l’insurrection populaire ne le convainquent pas qu’il fallait abandonner le peuple mais bien au contraire l’organiser politiquement.
L’Ami du Peuple diffère donc bien du Père Duchesne de Hébert, dont il critiquait le ton racoleur. Après l’assassinat de Marat le 13 juillet 1793, Hébert fit partie de ceux qui s’autoproclamèrent ses héritiers. Pourtant les divergences s’étaient multipliées ces dernières semaines entre le premier qui prônait l’alliance des sans-culottes avec les Montagnards. De plus, les Exagérés placés à la tête des armées révolutionnaires par les Montagnards désireux de les éloigner de Paris, s’y livraient à une répression aveugle qui visait indistinctement les chefs rebelles, leurs combattants et les civils des régions insurgées. À Nantes, l’autoproclamée « Compagnie Marat » s’illustra tristement en noyant dans la Loire plusieurs milliers de prisonniers. Cette stratégie de la terre brûlée paraît éloignée de celle prônée par Marat qui plaidait, certes pour une répression impitoyable mais devant se limiter aux chefs contre-révolutionnaires. Finalement, il y a peut-être entre Marat et Hébert le même écart que celui qui sépare un idéal émancipateur de la soif de vengeance, le jury populaire et le lynchage – le populisme et la démagogie.
C’est peut-être Victor Hugo qui, mieux que quiconque, a saisi ce que Marat a pu représenter pour une masse considérable de sans-culottes : « On guillotine Charlotte Corday, et l’on dit : Marat est mort. Non, Marat n’est pas mort. Mettez-le au Panthéon ou jetez-le à l’égout, qu’importe, il renaît le lendemain.
Il renaît dans l’homme qui n’a pas de travail, dans la femme qui n’a pas de pain, dans la fille qui se prostitue, dans l’enfant qui n’apprend pas à lire. Il renaît dans le grenier sans feu, dans le grabat sans couverture, dans le chômage, dans le prolétariat, dans le lupanar, dans le bagne, dans vos codes sans pitié, dans vos écoles sans horizon, et il se reforme de tout ce qui est ignorance, et il se recompose de tout ce qui est nuit. Tant qu’il y aura des misérables, il y aura sur l’horizon un nuage qui peut devenir un fantôme, et un fantôme qui peut devenir Marat ».
Notes :
[1] Le portrait de Marat par Victor Hugo est issu d’un brouillon de son ouvrage Quatrevingt-treize.
[2] L’expression est de Louis Blanc, cité par Jean Massin, Marat, Alinéa, 188 [rééd.], p. 137 : « Marat était sincère, et sa sincérité, en maintes occasions, servait de garantie. Ses folies, qui avaient leur contrepoids dans une sagacité peu commune, étaient une sorte de maximum démocratique, au-delà duquel ne pouvaient se flatter d’aller les démagogues sans bonne foi ».
[3] Jean Massin, Marat, op. cit.,p. 74.
[4] Freinant le mouvement réformateur et défendant le pouvoir royal, Necker démissionna de son ministère et se retira en septembre 1790. De son côté, Mirabeau mourut auréolé de gloire patriotique en avril 1791 mais la découverte de documents mettant en évidence ses liens avec la monarchie le fit dépanthéoniser l’année suivante. Enfin, La Fayette menaça de faire marcher ses troupes sur Paris en cas d’atteinte à la famille royale avant de passer du côté autrichien à l’été 1792.
[5] Jean Massin, p. 35.
[6] Sophie Wahnich, La liberté ou le mort, La fabrique, 2010.
[7] Cité par Gérard Walter, Actes du tribunal révolutionnaire, pp. 42-43. Sourcer
[8] Ibid.
[9] Jean Massin, op. cit., p. 165.
[10] À cet égard, Benjamin Morel rappelle que Marat fut l’un des premiers défenseurs de l’abolition de
l’immunité parlementaire en 1793. Benjamin MOREL, Le Parlement : temple de la République, Passés Composés, 2024.
[11] Albert Soboul, « Problèmes de la dictature révolutionnaire », Dictatures et légitimité, chap. V, Paris, Presses Universitaires de France, 1982, p. 162.
[12] Olivier Coquard, « La politique de Marat » dans Annales historiques de la Révolution française, v. 285, 1991, pp. 325-351.
[13] Ibid.
[14] La plupart des biographes de Marat écrivent qu’au cours de son séjour bordelais, il aurait été le précepteur des enfants d’une importante famille d’armateurs négriers : les Nairac. Cependant, cette affirmation est peu vraisemblable au regard du très jeune âge des enfants du négociant au moment de la présence de Marat dans la ville.
[15] Cf Yves Bénot, La Révolution française et la fin des colonies, La Découverte, 1988.
[16] Gérard Walter, Actes du tribunal révolutionnaire, op. cit.
[17] Cité par Jean Massin, op. cit.
[18] Gérard Walter, Marat, La Seyne-sur-Mer, Famot, 1977 [rééd.], 421 p.
[19] Jacques de Cock, « Marat, prophète de la Terreur ? » dans Annales Historiques de la Révolution française, vol. 300, 1995, pp. 261-269.
[20] Lorenzo Giani, « Le réalisme politique de Jean-Paul Marat, député de la Convention » dans Annales Historiques de la Révolution française, Paris, Société des Études Robespierristes, vol. 306, 1996
[21] Ibid.
[22] Gérard Walter, Actes du Tribunal Révolutionnaire, Paris, Mercure de France, coll. « Le temps retrouvé », 1986 [rééd.], p. 38.
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