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« Les États-Unis ont toujours fait preuve d’une remarquable propension à la violence » – par Wolfgang Streeck

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« Les États-Unis ont toujours fait preuve d’une remarquable propension à la violence » – par Wolfgang Streeck
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Bombardement du Venezuela, menaces contre Cuba et l’Iran, tentative d’annexion du Groenland, exactions de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), brutalités policières persistantes… Si la presse se focalise sur le rôle de Donald Trump dans ce déchaînement, elle oublie la longue histoire de violence des États-Unis, à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs frontières. La stupéfaction provoquée par le trumpisme ne découle-t-elle pas de l’idéalisation de l’Amérique de Bill Clinton, Barack Obama et Joe Biden ? C’est l’analyse de Wolfgang Streeck, directeur émérite du Max Planck Institute et auteur de nombreux ouvrages en politique étrangère – dont LVSL a publié plusieurs articles.

LVSL – Lors de son premier mandat, Donald Trump affirmait vouloir se recentrer sur la population américaine, loin des « guerres sans fin » générées par ses prédécesseurs. Assiste-t-on à présent au retour d’un agenda néo-impérialiste ?

Wolfgang Streeck – La plateforme Make America Great Again a toujours comporté ces deux versants : réparer une société américaine profondément abîmée et restaurer la domination mondiale des États-Unis. La question de savoir lequel des deux devait primer est restée ouverte. Tantôt l’isolationnisme, tantôt l’interventionnisme ; actuellement, les deux se succèdent, voire coexistent. La « doctrine Donroe » de Trump constitue une déclinaison particulière de ce mélange : un interventionnisme circonscrit à l’Amérique centrale et à l’Amérique du Sud – rien de fondamentalement neuf.

Toute violence n’est pas « fasciste » ; inutile de galvauder le concept. Les États-Unis ont toujours fait preuve d’une remarquable propension à la violence

À l’échelle globale, cela correspondrait à une division du monde en « sphères d’influence » régionales mutuellement reconnues, au sein desquelles chaque grande puissance gouverne plus ou moins à sa guise. Ce schéma est cependant contredit par le soutien inconditionnel à Israël dans sa guerre d’anéantissement à Gaza et en Cisjordanie, ainsi que par les menaces répétées de bombardement contre l’Iran.

LVSL – Comment expliquer la faiblesse des résistances aux politiques de Trump dans la « plus ancienne démocratie » du monde ?

WS – À première vue, cela peut surprendre. Mais à y regarder de plus près, beaucoup moins. La Constitution américaine a près de deux siècles et demi et n’a jamais été véritablement adaptée aux réalités d’un État moderne centralisé – jusqu’en 1945, il n’existait même pas d’armée fédérale permanente. Un temps, les mécanismes classiques de contre-pouvoir ont fonctionné, mais seulement tant que le pays se portait relativement bien.

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Dans la crise sociale qui mine les États-Unis depuis des années, les failles et les fractures de l’architecture constitutionnelle apparaissent désormais au grand jour. Elles offrent à un personnage sans scrupules et avide de pouvoir comme Trump – lui-même produit de cette crise – l’occasion de les exploiter. Avec cinq juges nommés à vie à la Cour suprême, pratiquement tout devient possible. Dans le même temps, il entretient chez ses électeurs l’illusion que la « misère » dont parlait Jimmy Carter dans les années 1970 serait enfin en passe d’être surmontée.

LVSL – Trump incarne-t-il une nouvelle forme de fascisme ?

WS – Pour le dire crûment : il n’y a là rien de véritablement nouveau, sinon que le voile est tombé. Toute violence n’est pas « fasciste » ; inutile de galvauder le concept. Les États-Unis ont toujours fait preuve d’une remarquable propension à la violence, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de leurs frontières. Pour eux, l’après-guerre commence avec Hiroshima et Nagasaki, puis viennent la Corée, le Vietnam – dont plus personne ne sait aujourd’hui pourquoi des millions de personnes y ont été exterminées au napalm. Depuis 1990, il ne s’est pas écoulé un seul jour sans que les États-Unis ne fassent la guerre quelque part dans le monde. Ils disposent actuellement d’environ 750 bases militaires disséminées sur la planète. Il est vrai que Trump a libéré le potentiel de violence interne de la société américaine en dressant une moitié de la population contre l’autre. Mais la forme de guerre civile qu’il attise reste sans commune mesure avec les guerres de l’esclavage et les guerres indiennes du XIXᵉ siècle. Il n’est pas davantage responsable de l’ampleur et de la cruauté exceptionnelles du système carcéral américain : cela relève de l’héritage de ses prédécesseurs.

LVSL – Lesquels, par exemple ?

WS – En politique étrangère, avant tout Bush et Cheney, qui ont ravagé l’Irak, l’Afghanistan, la Syrie – des pays qui n’avaient rien fait aux États-Unis et n’auraient jamais pu leur faire quoi que ce soit. J’admets que les massacres de masse rendus possibles par les technologies avancées, infligeant des millions de morts tout en occasionnant des pertes minimes du côté américain, présentent, d’un point de vue phénoménologique, quelque chose de fascisant. En quinze années de guerre, environ trois millions de Vietnamiens ont été tués, contre 50 000 soldats américains – un chiffre qui, dans les années 1960, correspondait au nombre annuel de morts sur les routes aux États-Unis.

LVSL – Parlons de l’Europe. Certains évoquent la force relative du continent comme espace économique, d’autres insistent sur sa désunion et sa faiblesse.

WS – Les deux lectures sont justes. Les Américains continueront à traiter les Européens sans ménagement pendant un certain temps encore ; Musk et ses pairs oligarchiques y veilleront. Pourquoi en ont-ils les moyens ? L’élément décisif tient au fait que les Européens sont incapables de mener une guerre – qu’elle soit chaude ou froide – contre la Russie sans s’exposer aux injonctions américaines. Quant à « l’unité » du continent, je ne crois pas que l’Allemagne puisse durablement suivre la politique de sanctions des États-Unis contre la Russie, et plus encore contre la Chine, pour des raisons économiques. Elle ne peut pas non plus s’aligner sur une ligne balte ou polonaise qui ferait peser le risque d’un engagement de troupes terrestres allemandes contre la Russie, sans disposer elle-même de l’arme nucléaire.

LVSL – Le chancelier Merz mise sur sa « bonne relation » avec Trump et adopte une approche conciliante. Est-ce la bonne stratégie ?

WS – Personne ne le sait. Mais que pourrait-il faire d’autre ? Envoyer la marine allemande dans la baie de Chesapeake et exiger l’extradition de Trump devant la Cour pénale internationale ? À l’inverse, il ne peut pas se montrer aussi empressé que María Corina Machado, faute de disposer d’un prix Nobel à offrir (ce qui, soit dit en passant, ne lui a pas été d’un grand secours).

Trump renonce aux discours policés, ciselés dans une langue juridico-moralisante ; mais le noyau violent de sa conception d’une Pax Americana n’a absolument rien de nouveau.

Vous souvenez-vous de la manière dont Scholz s’affichait publiquement aux côtés de Biden, alors même que ce dernier expliquait à la presse que les Américains savaient parfaitement comment mettre hors service Nord Stream 2 si les Allemands ne s’en chargeaient pas eux-mêmes ? Trump n’était pas nécessaire pour cela.

LVSL – Faut-il, selon vous, laisser le Groenland aux Américains afin d’éviter un conflit majeur ?

WS – Ni vous ni moi n’avons voix au chapitre, et nous ne sommes donc pas tenus d’avoir une opinion. Les Américains sont profondément implantés au Groenland depuis longtemps f depuis la Seconde Guerre mondiale, puis de manière permanente depuis la guerre froide. Si vous aviez survolé le nord du Groenland par une journée ensoleillée avant 1990, comme j’ai eu la chance de le faire, vous auriez vu une base militaire américaine après l’autre. Si je devais hasarder une prévision : compte tenu de la russophobie danoise, je suppose que le Danemark, avec le soutien soulagé de l’OTAN, accordera aux États-Unis quelque chose qui s’apparentera à une souveraineté de facto, assortie de quelques ajustements cosmétiques destinés à sauver les apparences.

LVSL – À quel point peut-on craindre que le conflit entre les États-Unis et la Chine devienne dangereux ?

WS – Le risque est élevé. Depuis Obama, les États-Unis réfléchissent à la Chine à travers le prisme de ce que l’on appelle le « piège de Thucydide ». En résumé, l’historien grec – lui-même général admiré – expliquait la défaite d’Athènes face à Sparte lors de la guerre du Péloponnèse par le fait que les Athéniens avaient trop attendu pendant que Sparte gagnait en puissance, au lieu de frapper plus tôt, à un moment où ils auraient pu l’emporter rapidement.

LVSL – Qu’est-ce que cela implique ?

WS – Comme vous le savez, la stratégie militaire officielle des États-Unis vise à empêcher l’émergence, où que ce soit dans le monde, d’une puissance susceptible de rivaliser avec eux. Le débat actuel parmi les initiés porte sur la question de savoir si le moment opportun pour frapper a déjà été manqué ou non. Il y a quelques semaines, Trump a annoncé que le budget de la défense américaine augmenterait de 50 %, pour atteindre 1 500 milliards de dollars d’ici 2027. À quelles fins, peut-on se demander ?

LVSL – Les négociations entre les États-Unis et la Russie n’enregistrent aucun progrès. Cela ne montre-t-il pas que Poutine ne veut pas la paix ?

WS – Se pourrait-il que les États-Unis – ou l’Union européenne, d’ailleurs – ne veuillent pas non plus la paix ? Contrairement à Ursula von der Leyen et à nos autres stratèges, les Américains ne partent pas du principe que la Russie puisse être vaincue.

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Mais cela leur importe peu : il leur suffit que les Européens maintiennent la Russie occupée par une guerre d’usure par procuration, « jusqu’au dernier Ukrainien ». Un effet secondaire bienvenu est qu’un conflit prolongé rend impossible tout rapprochement entre l’Allemagne et la Russie – ce qui constitue, surtout du point de vue britannique, le cauchemar traditionnel de la politique européenne continentale.

LVSL – La guerre en Ukraine a bien été déclenchée par la Russie, pas par les États-Unis…

WS – C’est une histoire longue. On ne peut pas sérieusement envisager de déployer des missiles à portée intermédiaire à cinq cents miles de la capitale d’une puissance nucléaire rivale sans provoquer une réaction. Cela dit, je vous rejoins sur un point : malgré des pertes apparemment très lourdes sur le champ de bataille, la Russie est parvenue, en quatre années de guerre, à moderniser son armement et à se convertir à une économie de guerre. Elle semble désormais gagner du terrain chaque jour face à une coalition européenne qui avait juré aux Ukrainiens, au début de 2022, que la guerre serait terminée avant Noël, par une défaite écrasante de la Russie – Ursula von der Leyen allant jusqu’à annoncer que « nous » allions « démanteler couche par couche » la société industrielle russe grâce aux sanctions miraculeuses qu’elle avait imaginées.

LVSL – Quelles conséquences en tirer ?

WS – La Russie pourrait désormais considérer qu’une occasion s’ouvre d’aller bien au-delà des négociations de Minsk et d’Istanbul, et d’éliminer de facto l’Ukraine comme État-nation viable pour un avenir prévisible, tout en infligeant une humiliation totale à l’Union européenne. J’imagine sans peine que Poutine trouverait une telle perspective irrésistible. Les « Européens » n’auraient alors à s’en prendre qu’à eux-mêmes.

LVSL – Emmanuel Macron a évoqué l’idée d’une participation de Poutine au sommet du G7. Désespoir pur ou bonne idée ?

WS – Une de ces autopromotions creuses dont Macron a le secret. Au-delà de cela, il est frappant de constater à quel point le simple bon sens paraît aujourd’hui exotique. Comment mettre fin à une guerre que l’on ne peut pas gagner militairement si l’on refuse de parler à l’adversaire ?

LVSL – Assistons-nous à la fin du monde tel que nous le connaissions, avec son « ordre fondé sur des règles » ?

WS – Je ne sais pas à quel point ce monde vous était familier ; pour ma part, il m’a toujours paru inquiétant, au moins depuis le bombardement de Belgrade par le bombardier stratégique Northrop B-2, sinon avant. Et il n’était de toute façon pas réellement « fondé sur des règles » – à l’exception peut-être du régime commercial de l’OMC, qui, depuis la crise financière de 2008, n’existe de plus en plus que sur le papier.

Proclamé au début des années 1990, après la prétendue « fin de l’histoire », cet « ordre fondé sur des règles » était administré par les États-Unis, à la fois comme gendarme du monde, tribunal mondial et bourreau planétaire – et par eux seuls, selon leur bon vouloir. Ils ne se l’appliquaient jamais à eux-mêmes : qu’il suffise de rappeler l’invention du « devoir de protéger » dans les années 1990, l’état d’urgence permanent instauré au nom de la « guerre contre le terrorisme » et sans cesse étendu après 2001, Israël et les territoires palestiniens occupés comme zone expérimentale sans droit pour la dépopulation non nucléaire, ou encore la croisade armée pour la « démocratie » contre « l’autoritarisme ».

Sous couvert d’« ordre », on trouvait en réalité un arsenal de justifications permettant d’imposer à volonté toutes sortes de « sanctions » par l’unique puissance punitive – qui n’a jamais eu à répondre de sa fiction meurtrière des « armes de destruction massive » irakiennes (environ 500 000 civils morts).

LVSL – Et qu’est-ce qui change avec Trump ?

WS – Contrairement à ses prédécesseurs, Trump renonce aux discours policés, ciselés dans une langue juridico-moralisante ; mais le noyau violent de sa conception d’une Pax Americana n’a absolument rien de nouveau. À titre d’ailleurs, comparée à Bush fils ou à Obama, sa prétention au prix Nobel de la paix n’est pas totalement absurde – du moins pas encore. Rappelons qu’Obama l’a obtenu sans rien faire, un an seulement après le début de son premier mandat. Et même Henry Kissinger a fini par l’avoir.

Originellement publié par la FrankfurteRundschau, cet entretien a été traduit pour LVSL.

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