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Dette et inégalités : la face cachée de la croissance dopée à l’IA

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Dette et inégalités : la face cachée de la croissance dopée à l’IA
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Malgré l’aggravation des inégalités et les mauvais chiffres de l’emploi, l’économie américaine a affiché l’an dernier une croissance impressionnante de 4,3 %, portée en grande partie par le secteur de l’intelligence artificielle. Cette performance dissimule toutefois une dynamique reposant fortement sur l’endettement et les aides publiques. Symptôme des crises du capitalisme américain plutôt que d’une embellie réelle, elle peine à masquer les fragilités structurelles de l’économie des Etats-Unis.

La Réserve fédérale a terminé l’année 2025 en abaissant une nouvelle fois ses taux directeurs d’un quart de point, la troisième réduction de l’année. Le vote a été divisé : neuf membres du conseil ont soutenu la baisse, tandis que trois s’y sont opposés. Cette décision intervient alors que l’économie américaine reste pénalisée par les tarifs douaniers, les déportations massives, les coupes budgétaires et l’atonie du marché du travail. À cela s’ajoute le manque de clarté des statistiques officielles sur les prix et l’emploi depuis le « shutdown » du gouvernement.

En revanche, l’économie américaine a progressé au rythme le plus soutenu depuis deux ans, affichant une croissance de 4,3 %. Ce contraste rend l’état réel de l’économie difficile à évaluer. Toutefois, les choses deviennent plus claires lorsqu’on considère que cette expansion repose largement sur les investissements massifs dans le secteur de l’intelligence artificielle.

À première vue, l’économie américaine paraît tiraillée entre deux réalités : d’un côté, des inégalités profondes, une inflation persistante, un ralentissement de l’embauche et un taux de chômage élevé chez les jeunes ; de l’autre, un secteur technologique apparemment à l’abri, des actionnaires fortunés concentrant une part disproportionnée de la consommation, et une montée des dépenses fédérales en défense et en technologies de contrôle des frontières basées sur l’intelligence artificielle.

Les géants de la tech font « pire que mettre tous leurs œufs dans le même panier : ils mettent tous leurs œufs dans un seul panier et piétinent tous les autres »

Comme le résume un économiste de la Brookings Institution, nous sommes face à une économie à deux vitesses. La « ruée vers l’or » de l’IA génère de l’excitation et de nombreuses études sur une dérive dans le reste de l’économie. Le Budget Lab de Yale estime que les investissements liés à l’IA pourraient atteindre 2 % du PIB américain cette année, soit environ 1 800 dollars par habitant. Des analystes de la Deutsche Bank vont même jusqu’à affirmer que, sans ces dépenses technologiques, les États‑Unis seraient proches de la récession cette année.

Mais l’image d’une économie à deux vitesses simplifie à l’excès la réalité. Ces deux moitiés, qui peuvent sembler distinctes au premier abord, existent au sein du même système d’accumulation inégale du capital et sont maintenues unies par l’accès à un crédit bon marché. La moitié « gagnante » ou « croissante » s’appuie sur l’extraction de rentes auprès de l’autre moitié. À ce titre, les pressions répétées de Donald Trump en faveur d’une baisse des taux revêtent une signification plus profonde.

D’abord, même si les avancées technologiques et les investissements explosent, les bénéfices des innovations en IA se concentre dans un écosystème de plus en plus fermé. Les grandes entreprises technologiques accaparent l’accès à des ressources rares ou impossibles à reproduire — qu’il s’agisse de l’eau, de l’électricité ou même des interactions sociales humaines. Leurs dirigeants cumulent ainsi les rôles de propriétaires de vastes domaines numériques et de fournisseurs de services essentiels.

Cela leur permet d’extraire une rente supplémentaire, tandis que les utilisateurs et les travailleurs qui forment les systèmes et génèrent les données ne bénéficient d’aucune de ces retombées. Eux subissent la précarité, les vagues de licenciements, la surveillance et parfois même l’exclusion des technologies qu’ils contribuent à bâtir. L’économie de l’IA n’est donc pas réellement scindée en deux : elle repose sur la dépossession des travailleurs à bas salaires et sur la fragilité structurelle des marchés du travail dans lesquels ils sont intégrés.

Les sceptiques de la ruée vers l’IA soutiennent fréquemment que la bulle finira par éclater et que la finance spéculative qui la porte est intrinsèquement instable, voire parasitaire. Ils mettent en avant l’extrême concentration du secteur et ses mécanismes de financement circulaire comme autant d’indicateurs de vulnérabilité. Les sept plus grandes entreprises technologiques concentrent à elles seules 60 % des gains du S&P 500 cette année, tandis que les acteurs de l’économie de l’IA se financent, s’équipent et commercent de plus en plus entre eux, au sein d’un circuit fermé et interdépendant.

Lorsque ces dynamiques aggravent leur situation, les géants de la tech se tournent vers l’État pour garantir leurs rentes.

Ainsi, Oracle, Nvidia, CoreWeave et SoftBank s’échangent entre eux des contrats liés à l’IA totalisant près de 1 000 milliards de dollars. Amazon, de son côté, envisage d’investir 10 milliards dans OpenAI, laquelle a conclu en novembre un accord de 38 milliards de dollars avec Amazon Web Services. Dans le New York Times, l’économiste Natasha Sarin résume la situation en affirmant qu’elle est « pire que de mettre tous ses œufs économiques dans le même panier : c’est comme mettre tous ses œufs dans un seul panier et piétiner tous les autres ».

Cependant, il serait réducteur de considérer la finance comme un secteur purement autodestructeur et détaché de la production. Même lorsque certains investissements ne génèrent pas de profits, la finance américaine a démontré à maintes reprises sa capacité d’adaptation et d’innovation pour assurer à ces entreprises un accès continu au crédit ou pour rendre leurs dettes soutenables.

Le montage financier de 29 milliards de dollars destiné aux centres de données de Meta illustre parfaitement cette logique. Les gestionnaires d’actifs Blue Owl et PIMCO ont assemblé dette et capitaux propres dans une structure ad hoc qui permet de financer le projet tout en maintenant cette dette hors du bilan de Meta. Parallèlement, les entreprises technologiques et leurs créanciers se réjouissent des baisses de taux décidées par la Fed, qui stimulent les cours boursiers et réduisent le coût de l’endettement.

Les ménages s’inscrivent eux aussi dans ce même système fondé sur l’endettement. Face à l’inflation, aux licenciements et à la stagnation des salaires, ils recourent au crédit pour maintenir leur niveau de consommation et faire face à la hausse du coût de la vie. La finance y joue le rôle de maillon central : elle garantit la rentabilité de certains acteurs tout en accentuant l’exploitation du travail et les inégalités pour d’autres. Considérer ce mécanisme comme marginal serait une erreur, puisqu’il se trouve au cœur même de la reproduction du système économique.

Lorsque ces dynamiques aggravent l’instabilité politique, écologique et sociale, les géants de la technologie se tournent vers l’État pour garantir leur position et leurs rentes. Outre la politique monétaire, l’État canalise l’argent des contribuables dans des partenariats public-privé, dont beaucoup sont consacrés aux technologies de l’IA. Cela concerne l’ensemble des gouvernements fédéraux et des États, mais plus particulièrement les dépenses de défense et de sécurité.

Les entreprises technologiques profitent aussi de réglementations souples et d’exemptions sur mesure. Ainsi, près de la moitié du secteur de l’IA échappe aux droits de douane instaurés par Donald Trump. Comme l’a résumé Bloomberg, le président a mis en place une « voie rapide VIP pour l’IA, où personne ne ralentit puisqu’il n’y a pas de péage ». Cette interdépendance croissante entre l’appareil technologique et l’État renforce les dynamiques de répression et de repli de l’État, tout en affaiblissant davantage les conditions nécessaires à la solidarité et à l’organisation des travailleurs.

Envisager l’économie comme un système unique et cohérent permet de saisir la solidité de l’ordre actuel et les enjeux des choix de politique monétaire. Il ne faut pas se laisser distraire par les récits d’une économie à deux vitesses ou par l’idée d’une bulle prête à éclater. L’enjeu réel est de comprendre comment la croissance actuelle puise directement dans les revenus des ménages modestes et moyens. L’investissement dans l’IA ne vient pas soutenir la partie la plus fragile de l’économie : il contribue au contraire à approfondir son sous-développement.

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