Datacenters : les infrastructures de la start-up nation de plus en plus contestées
Le Vent Se Lève14 min de lecture
La course à la digitalisation et à l’IA entraîne une prolifération de datacenters, en particulier en France. Mais ces infrastructures sont très gourmandes en ressources, polluent et créent peu d’emplois. Alors que les contestations locales se multiplient, une réflexion sur la place du numérique dans nos vies peine encore à émerger.
Au Bourget, 18.000 personnes, soutenues par le député local Aly Diouara (LFI), ont signé une pétition contre l’implantation d’un datacenter qui devrait consommer deux fois plus d’électricité que toute la ville. En Isère, plusieurs associations s’inquiètent de deux nouveaux centres de données prévus à Eybens, près de Grenoble, et à Villefontaine, près de Lyon. A Wissous (Essonne), le projet d’extension d’un datacenter d’Amazon Web Services, dont la consommation électrique équivaudrait à celle d’une ville de 60 000 habitants, suscite lui aussi de vives critiques de la part des riverains.
Autant d’exemples amenés à se multiplier dans les années à venir avec la multiplication des datacenters sur tout le territoire français. A chaque fois, habitants et associations, parfois soutenus par des élus, dénoncent l’augmentation des nuisances sonores et thermiques, la forte consommation énergétique des sites et ses impacts environnementaux. Des conflits locaux qui témoignent d’une réalité plus large : l’expansion rapide des datacenters, encouragée par la numérisation de la société et le développement de l’intelligence artificielle, entre souvent en contradiction avec les préoccupations environnementales et économiques des territoires.
Alors que le numérique donne l’impression d’être immatériel, il repose en réalité sur les datacenters, ces immenses infrastructures qui stockent, gèrent et distribuent l’ensemble des données numériques. Leur nombre ne cesse d’augmenter : la France se classe au 6ᵉ rang mondial et attire entreprises et investissements grâce à son électricité largement décarbonée. Présentée comme une opportunité économique, cette expansion massive a pourtant un coût environnemental important, tandis que les bénéfices pour les territoires restent limités. Une question se pose alors : quel est le véritable coût de ces datacenters pour l’environnement, les collectivités et les habitants ?
La prolifération des datacenters
Les infrastructures que sont les datacenters, ou centres de données, regroupent des serveurs et des systèmes de stockage, et permettent d’héberger des applications et des données. Indispensables au bon fonctionnement d’internet, ils prennent une importance croissante à mesure que les besoins numériques augmentent. Une des raisons de cette hausse est l’utilisation grandissante de l’intelligence artificielle, qui requiert beaucoup de données et de puissances de calcul. Une requête sur ChatGPT demande ainsi 10 fois plus d’énergie que sur un moteur de recherche, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE).
La France n’échappe pas au développement accru de ces centres, avec 348 datacenters déjà implantés sur le territoire national et 45 autres à divers stades de déploiement, selon le collectif marseillais Le nuage sous nos pieds. Les politiques européennes peuvent expliquer cette augmentation puisqu’elles incitent les entreprises à stocker les données personnelles des clients européens sur le territoire de l’UE, et les obligent même concernant certaines données sensibles. Une ambition louable, mais qui ne garantit pourtant pas la souveraineté numérique, la plupart de ces sites étant la propriété d’entreprises américaines.
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La Commission européenne a ainsi pour objectif de tripler le nombre de ces infrastructures d’ici à 2030. La France est particulièrement ciblée puisqu’elle dispose d’un bon réseau de transport d’électricité et d’une grande puissance électrique. En 2025, elle a enregistré un excédent historique de 92 TWh, soit plus que la consommation de la Belgique. Par ailleurs, l’électricité française est très largement décarbonée car principalement issue du nucléaire et des renouvelables. Cette attractivité sera par ailleurs facilitée par l’annonce d’Emmanuel Macron de construire six nouvelles centrales nucléaires d’ici à 2038.
L’intérêt pour le territoire français a été confirmé lors du sommet dédié à l’IA à Paris en février dernier, lorsque plus de 100 milliards d’euros d’investissements ont été annoncés. À cela, s’ajoute l’article 15 de la loi « simplification de la vie économique » adoptée le 17 juin 2025, permettant à certains projets de datacenters, principalement les plus gros, d’obtenir le label PINM (projet d’intérêt national majeur), et ainsi bénéficier de procédures d’installations facilitées, en passant outre un certain nombre de démarches réglementaires.
Des infrastructures énergivores
Pourtant, ces installations massives ne sont pas sans conséquences, notamment en termes de demande énergétique. En tant que relais d’internet, un datacenter se doit de fonctionner en continu, sans interruption. Pour assurer la demande énergétique entraînée par les serveurs, le stockage et le réseau, le fonctionnement des datacenters nécessitent des équipements de relais, au cas où l’alimentation du réseau électrique serait interrompue. Généralement, ces sources de secours sont des groupes électrogènes fonctionnant au gaz ou au pétrole, produisant ainsi du CO2 et aggravant alors l’empreinte carbone des datacenters.
Par exemple, l’entreprise française DTIX indique que son centre serait capable de tenir au moins 3 jours en totale autonomie, ce qui illustre l’ampleur de l’énergie impliquée. De surcroît, les datacenters génèrent beaucoup de chaleur, ce qui requiert un système de refroidissement important capable de maintenir la température ambiante à 25°C. Or, les ventilateurs et climatiseurs nécessaires sont friands d’énergie.
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Pour comprendre la consommation des datacenters en France, quelques chiffres s’imposent. Selon RTE, la consommation énergétique de ces géants représentait en 2025 2 % de la consommation française annuelle d’électricité. Le gestionnaire du réseau électrique prévoit également un triplement de la consommation d’électricité des datacenters d’ici à 2035. A ce rythme, elle devrait atteindre 6 % de la consommation française annuelle d’électricité en 2050. Cette hausse implique nécessairement des conséquences sur l’environnement.
Un lourd bilan écologique
Selon un rapport de l’ARCEP (Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse) de 2025, les émissions de gaz à effet de serre liées aux datacenters en France augmentent d’environ 10 % par an, et sont essentiellement issues de la consommation électrique. Cette croissance rapide conduit certains pays à se tourner vers le nucléaire pour alimenter ces infrastructures. Aux États-Unis, Microsoft s’est par exemple engagé sur vingt ans à acheter l’électricité produite par la centrale de Three Mile Island, frappée par un grave accident en 1979, dont une tranche sera rouverte à partir de 2028. Plus largement, les Big Tech investissent largement dans des start-ups liées au nucléaire, notamment pour accélérer le développement de petits réacteurs modulaires (SMR). Malgré cet engouement pour le nucléaire et d’importants investissements dans les renouvelables, de nombreuses entreprises américaines préfèrent malgré tout recourir à des centrales au gaz naturel ou au charbon pour alimenter leurs datacenters, encouragées en ce sens par l’administration Trump, qui promeut l’usage des combustibles fossiles.
Les émissions de gaz à effet de serre liés aux datacenters en France augmentent d’environ 10 % par an et sont essentiellement issues de la consommation électrique.
Même lorsque l’électricité est décarbonée, comme en France, la croissance des datacenters entraîne des impacts environnementaux sur d’autres aspects. En effet, les composants électroniques présents dans les centres de données (processeurs, cartes graphiques, mémoire vive, supports de stockage, câbles…) sont composés de métaux dont le mode d’extraction repose sur des procédés polluants, et posent des problèmes de gestion en fin de vie. L’entreprise française OVH cloud indique réaliser un taux de réemploi de composants oscillant entre 25 et 36 %. Toutefois, le recyclage et le réemploi restent marginaux, notamment en raison de l’évolution continue du secteur informatique, rendant les composants rapidement obsolètes, et car les métaux sont souvent fondus dans des alliages, difficiles à séparer par la suite.
Le fonctionnement des centres de données soulève aussi la question de la consommation d’eau. Celle-ci dépend du mode de refroidissement utilisé, pouvant être des circuits d’eau ouverts ou fermés. Paradoxalement, pour avoir une meilleure efficacité énergétique, mesurée par l’indicateur PUE (Power Usage Effectiveness), certains centres utilisent plus d’eau et moins d’électricité. Ainsi, l’utilisation de l’eau est vouée à augmenter puisque le volume d’eau prélevé en France à destination des datacenters est estimé à 681 000 mètres cubes d’eau par an, et a progressé de 19 % en 2023 par rapport à 2022. S’ajoute à cette consommation directe celle liée à l’eau utilisée pour générer l’électricité nécessaire au fonctionnement des datacenters. La somme de ces prélèvements directs et indirects s’élèverait en France à 6 millions de mètres cubes d’eau par an, l’équivalent de la consommation annuelle d’une ville comme Roubaix. Et ce, alors même que le Plan eau annoncé par le gouvernement français en 2023 fixe un objectif de réduction de 10 % des prélèvements d’eau des acteurs économiques.
Même lorsque l’eau prélevée est impropre à la consommation par les ménages, des conflits d’usage peuvent survenir avec d’autres secteurs d’activité, notamment l’industrie ou l’agriculture. Ce risque s’accentue dans un contexte de multiplication des épisodes de sécheresse, qui impose une optimisation de la ressource et une plus grande sobriété des usages. L’augmentation du forage des nappes, effectué pour approvisionner les datacenters, peut également appauvrir des sols et créer un stress hydrique important.
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Les circuits de refroidissement ouverts peuvent également provoquer une pollution directe : l’eau chauffée est rejetée dans la nature, où elle devient impropre à la consommation et peut perturber les écosystèmes. Cette pollution des eaux a été observée aux États-Unis, où des résidents ont rapporté que l’eau de leur puits était devenue impropre à la consommation depuis l’implantation de datacenters, bien que les entreprises contestent le lien de causalité. Au-delà de la sobriété des usages de l’eau, il est essentiel de mettre en place des normes environnementales efficaces et d’en assurer le respect pour prévenir la pollution des eaux et protéger les populations.
L’ensemble de ces problématiques illustre l’ampleur des impacts des datacenters sur la ressource en eau, d’autant plus marqués lorsque ces infrastructures sont concentrées. Les choix d’implantation deviennent alors déterminants et entraînent des conséquences directes pour les territoires.
Des enjeux sociaux et économiques sur les territoires
Sur les 322 datacenters présents sur le territoire français recensés par l’ARCEP en 2023 (dont le nombre a encore augmenté depuis), 136 sont localisés en région parisienne. Cette concentration s’explique par la nécessité pour ces installations de disposer d’un accès à un réseau électrique dense et efficace, ce que garantit la région francilienne. C’est également dans cette région que se trouve la plus forte demande de stockage de données par diverses sociétés, et il est avantageux pour une entreprise, en termes de rapidité, de sécurité et de qualité de service, de stocker ses données à proximité de. La région parisienne est également attractive en raison d’une forte présence de main-d’œuvre qualifiée, créant un environnement technologique favorable. Également, le regroupement des datacenters engendre une interconnexion permettant un partage des ressources et des gains de productivité.

Le choix de l’implantation d’un datacenter n’est ainsi pas laissé au hasard. Pourtant, il détermine directement les impacts que cette infrastructure fera peser sur le territoire qui l’accueille. Leur présence permet également d’attirer d’autres acteurs : entreprises voulant stocker leurs données à proximité, acteurs de sociétés informatiques, services de sécurité etc. Cependant, ces infrastructures, qui nécessitent de très grands espaces, génèrent une forte tension foncière. C’est notamment le cas en région parisienne, où de nombreux datacenters s’implantent en périphérie pour éviter les coûts du foncier parisien intra-muros, tout en participant à l’augmentation du foncier périurbain.
Un avantage notable, souvent mis en avant par les entreprises du secteur, est la possibilité de récupérer la chaleur produite. A Saint-Denis, par exemple, le fonctionnement du datacenter Equinix permet de chauffer une piscine olympique ainsi que 1600 logements. Cependant, cette valorisation ne concerne qu’une partie de la chaleur générée. Lorsqu’elle n’est pas récupérée, elle est rejetée et contribue à l’élévation des températures locales, contribuant aux dômes de chaleur urbains.
Par ailleurs, cette récupération partielle de la chaleur n’efface pas les nuisances subies par les riverains, telles que les nuisances sonores et visuelles, ni les impacts environnementaux associés. Au-delà des enjeux fonciers et de nuisances, la présence de datacenters exerce aussi une pression croissante sur les ressources locales. La forte demande électrique peut générer des conflits dans l’allocation des ressources en électricité, au même titre que les ressources en eau. A Londres, la création de quartiers résidentiels a même été repoussée en raison de la saturation du réseau électrique. S’installer en zone périphérique permet d’éviter de telles nuisances mais limiterait la revalorisation de la chaleur produite, et pourrait également engendrer une artificialisation des sols, ou des conflits dans la réhabilitation des friches.
Des retombées économiques limitées
Enfin, bien que le secteur affirme générer de nombreux emplois, le bilan est en réalité mitigé. D’après France Nature Environnement (FNE), 10 000 m² de datacenters génèrerait seulement un emploi à temps plein, tandis que la même surface occupée par d’autres secteurs représente environ 50 emplois à temps plein. De plus, dans les grands centres de données, dits hyper scalers, les équipes dédiées à l’infrastructure sont mutualisées, limitant le nombre d’emplois au regard de la surface. Les emplois créés correspondent souvent à des montées en compétences ou à des transferts de l’informatique interne vers les prestataires du datacenter. Dans ces cas, il ne s’agit donc pas de véritables créations d’emplois.
10 000 m² de datacenters génèrerait seulement un emploi à temps plein, tandis que la même surface occupée par d’autres secteurs représente environ 50 emplois à temps plein.
Certes, l’implantation d’un datacenter crée quelques emplois indirects mais ceux-ci sont généralement spécialisés et n’apportent que peu de bénéfices durables pour le territoire. Les retombées locales concernent au final principalement les emplois liés à la construction, qui sont de nature temporaire. Aux yeux des habitants, le rapport coût-bénéfice de l’implantation d’un datacenter dans leur commune peut donc apparaître faible, voire négatif. Dans ce contexte, des contestations locales s’élèvent et tentent de se faire entendre.
L’essor des résistances citoyennes
A Wissous (Essonne), l’extension du datacenter d’Amazon Web Services, porterait sa surface totale à 53 000m² et triplerait sa puissance. Le projet suscite l’inquiétude des habitants en raison de sa proximité immédiate avec des habitations et des équipements sociaux. L’extension, composée de bâtiments pour générateurs et moteurs diesel, rejetterait un gaz irrespirable, tout en augmentant les nuisances sonores et la production de chaleur. Bien que le projet prévoit la création d’une cinquantaine d’emplois, la mairie a suspendu le permis de construire. Le Tribunal administratif de Versailles a toutefois autorisé la poursuite de l’extension. L’Association Wissous notre ville a fait appel mais celui-ci a été rejeté en 2025. Une nouvelle requête doit être déposée contre l’arrêté du préfet autorisant le fonctionnement du datacenter. La mobilisation des habitants ne faiblit pas malgré les limites des recours juridiques dont disposent les riverains.
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À Marseille, les habitants s’intéressent également de près à la multiplication de datacenters dans leur ville et sa périphérie. Abritant 18 câbles sous-marins de fibre optique, la cité phocéenne est un lieu privilégié car il permet de relier la France et le sud de l’Europe au reste du monde. Cette attractivité pose la question de la cohabitation des besoins énergétiques des centres de données avec ceux du territoire. Certains habitants défendent par exemple l’électrification des quais, afin de permettre aux navires en escale de couper leurs moteurs. Mais la hausse de la demande électrique liée aux datacenters risque de compromettre ce projet… Le 15 mars 2025, un Forum nommé “Stop data centers” a ainsi ouvert à Marseille, réunissant chercheurs, élus, associations et citoyens, afin de réfléchir aux impacts de ces infrastructures. Ce nom explicite témoigne de la prise de conscience locale : les datacenters ne sont pas neutres, le numérique a des impacts physiques.
Des choix clairs vont devoir être faits concernant la présence du numérique dans la société pour privilégier certains usages utiles au détriment d’autres, plus futiles, voire nuisibles.
Ainsi, si le numérique semble immatériel, créateur d’emplois et porteur d’innovations, il repose sur des infrastructures aux besoins colossaux en énergie, en eau et en espace, et génère des impacts importants sur l’environnement et les territoires. Leur implantation fait subir des nuisances et contraintes aux populations, tandis que les retombées économiques restent limitées pour les collectivités. La régulation actuelle, qui incite à l’essor de ces centres sur le territoire français afin de « rester dans la course », semble donc en décalage avec les enjeux écologiques et sociaux.
Pourtant, l’utilisation du numérique ne cesse de croître. Le recours généralisé à l’intelligence artificielle, la multiplication des contenus créés et visionnés, ainsi que le stockage toujours plus important des données sont des facteurs déterminants. Ces constats invitent à repenser nos usages du numérique, en prenant conscience que chaque utilisation quotidienne est responsable des impacts environnementaux et sociaux liés aux datacenters. Il est nécessaire d’engager une véritable sensibilisation du grand public, mais aussi une réflexion au sein des organisations pour réduire le volume de données stockées et maîtriser l’usage du digital. Si le retour à une ère pré-numérique n’est pas une option réaliste, des choix clairs vont devoir être faits concernant la présence du numérique dans la société pour privilégier certains usages utiles au détriment d’autres, plus futiles, voire nuisibles. Plutôt que de chercher à devenir à tout prix une start-up nation en accélérant tous les projets de datacenters, la France devrait plutôt prioriser sa souveraineté numérique dans les domaines les plus stratégiques et une vraie sobriété numérique dans tous les autres secteurs.
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