Enlèvement de Nicolas Maduro : derrière l’agression américaine, les intérêts impériaux
Le Vent Se Lève12 min de lecture
Bombardement d’un pays par les États-Unis et enlèvement de son chef d’État : pour trouver un tel précédent en Amérique latine, il faut remonter à l’année 1989. Le président panaméen Manuel Noriega avait alors fait les frais d’une intervention armée, condamnée en bloc par l’Amérique latine au nom du principe de non-ingérence. Cette unanimité a été fracturée : l’enlèvement de Nicolas Maduro a été acclamée par Javier Milei (Argentine), Rodrigo Paz (Bolivie), Daniel Noboa (Équateur) ou Jose Antonio Kast (Chili, bientôt en exercice). Pourtant, malgré le soutien de cette coalition des droites vassalisées aux Etats-Unis et le succès militaire de l’opération, les objectifs américains ne semblent pas prêts d’être atteints. La résilience du pouvoir vénézuélien pourrait justifier un interventionnisme croissant.
L’agression du Venezuela a-t-elle sorti le « quatrième pouvoir » de sa léthargie ?
À première vue, les condamnations de l’intervention affleurent de toutes parts. La presse de centre-gauche a multiplié les éditoriaux à charge, quoique souvent centrés sur ses modalités de l’opération davantage que sur l’opération elle-même : outrepassement des prérogatives de l’exécutif, non-consultation du Congrès, absence de débat législatif. Une dérive illibérale fustigée par le New York Times et le Washington Post… qui n’ont pas jugé opportun de la prévenir en amont. Leurs journalistes avaient en effet connaissance de l’opération mais se sont abstenus d’en informer le public, selon BNO News. À en croire l’agence de presse hollandaise, les quotidiens qui ont pour devise Democracy Dies in Darkness (« la démocratie meurt dans l’ombre ») et All the News That’s Fit to Print (« toutes les informations qui méritent d’être publiées ») n’ont pas voulu révéler l’information, afin de ne pas mettre en danger la vie des soldats américains.
C’est paradoxalement au sein de la sphère « MAGA » (Make America Great Again) que l’on trouve l’opposition la plus vive à l’intervention militaire au Venezuela. L’influenceuse conspirationniste Candace Owens a pointé du doigt une opération menée par des « psychopathes mondialistes », tandis que le journaliste ultra-conservateur Tucker Carlson n’a cessé d’accuser Donald Trump – dont il avait soutenu la campagne avec ferveur – de violer sa promesse de « mettre fin aux guerres sans fin ».
À lire aussi...
Menaces américaines au Venezuela : derrière la « guerre cont…
Si la capture de Nicolas Maduro a généré une telle controverse au sein du mouvement « MAGA », c’est qu’il met à nu les contradictions du « trumpisme » en politique étrangère. Élu sur des promesses isolationnistes – aussi tonitruantes que vagues –, Donald Trump se retrouve en butte aux « faucons » de son parti. Malgré des concessions significatives, ils lui reprochent toujours un soutien trop timoré à l’Ukraine face à la Russie. Le théâtre vénézuélien semble tout indiqué pour leur donner un os à ronger, sans trop heurter les aspirations isolationnistes de sa base. Une opération militaire peut en effet y être justifiée au nom de problématiques de sécurité intérieure : tarissement des flux migratoires, lutte contre le trafic de drogue et défense de la sécurité énergétique américaine. De ces trois motifs, seul le dernier peut être pris au sérieux.
Faux prétextes, vrais motifs
L’intervention américaine n’est aucunement susceptible de réduire les flux migratoires vénézuéliens – provoqués par la crise économique et sociale la plus aiguë du continent –, sur le court ou le long terme. Si la gestion catastrophique de Nicolas Maduro a contribué à laminer le tissu productif vénézuélien, les sanctions américaines ont achevé ce qu’il en restait. Mises en place par un décret exécutif de Barack Obama – le tout dernier signé par le président démocrate –, elles ont été intensifiées sous Donald Trump, qui a prohibé tout échange avec la compagnie nationale pétrolière du Venezuela (PDVSA). Dotées de mécanismes « secondaires » frappant les acteurs tiers qui, à leur tour, échangeraient avec la PDVSA, elles ont eu un effet dissuasif immédiat.
En matière pétrolière, la capture de Nicolas Maduro ouvre la voie à davantage d’inconnues qu’elle n’éclaircit l’horizon.
Pour un pays dont le pétrole représente plus de 90 % des exportations, elles ne pouvaient pas ne pas générer un chaos économique. L’effondrement du bolivar a accentué une hyperinflation déjà record, tandis que la destruction du commerce extérieur a fait chuter les importations, approfondissant une pénurie de biens de première nécessité. Avec des conséquences sociales désastreuses : selon un rapport du Center of Economic and Policy Research (CEPR), ces sanctions sont directement responsables d’un accroissement de la mortalité de 31 % pour la seule année 2018 – provoquant la mort de 40 000 Vénézuéliens.
Cette mise au ban du Venezuela pousse le gouvernement à multiplier les subterfuges désespérés pour accéder au billet vert, de l’ouverture de casinos à Caracas au recours à des intermédiaires clandestins – à l’instar du businessman Alex Saab, arrêté en 2021 aux États-Unis. C’est dans ce cadre que le trafic de drogues – autre motif supposé de l’intervention américaine – a pu être envisagé : les réseaux criminels offrent un exutoire pour l’accès au dollar lorsque les voies légales font défaut.
Tout porte pourtant à croire que le Venezuela en est un producteur et exportateur mineur, s’il en exporte une quelconque quantité. Le pays ne figure pas sur la liste des pays producteurs dans le Rapport mondial sur les drogues de l’ONU. Ce n’est pas le cas du Honduras : ce pays a longtemps été au cœur du plus important réseau de cocaïne d’Amérique centrale. Juan Orlando Hernandez, parrain de cette contrebande, condamné à l’emprisonnement pour cette raison par la justice américaine, a pourtant été gracié par Donald Trump. Ce n’est pas non plus le cas de l’Équateur.
Ce pays exporte désormais la majorité de la cocaïne mondiale, vers l’Europe d’abord, mais aussi les États-Unis. Situé entre deux producteurs majeurs – le Pérou et la Colombie -, son statut de pays dollarisé permet aux trafiquants de blanchir l’argent des stupéfiants afin de la déverser sur les marchés internationaux. L’action du chef d’Etat Daniel Noboa est également en cause : ses entreprises d’exportation de bananes ont été pointées du doigt pour les cargaisons de cocaïne qu’elles contenaient, retrouvées en Europe. Mais Daniel Noboa étant un proche allié de Donald Trump, qui souhaite faire de l’Équateur un avant-poste de l’armée américaine, il n’est nullement inquiété par son administration. Quant au fentanyl, sujet d’inquiétude majeur aux États-Unis, c’est avant tout de Chine qu’il est importé.
À lire aussi...
« Les sanctions économiques jettent la population dans les b…
La motivation pétrolière, tue sous Joe Biden mais soulignée avec emphase par Donald Trump, est quant à elle bel et bien au cœur de l’intervention au Venezuela. En accord avec la stratégie de sécurité nationale pour 2025, Donald Trump a réaffirmé sa volonté de consolider l’hégémonie américaine en matière énergétique, par le truchement d’une domination accrue sur l’hémisphère occidental. Le « corollaire Trump » de la Doctrine Monroe y dénie ouvertement aux États latino-américains « le contrôle sur les actifs clefs » – réaffirmation martiale d’une orientation que les administrations démocrates n’avaient jamais abandonné.
Le Venezuela possède jusqu’à 18 % du pétrole brut de la planète. Exploité par des compagnies nord-américaines durant la seconde moitié du XXè siècle, elles ont été expropriées sous Hugo Chávez en 2002, qui en a redistribué la rente pour mener à bien une réduction historique de la pauvreté.
Pour autant, le Venezuela n’est pas tout à fait un pays de Cocagne. Son pétrole brut, plus lourd que son équivalent saoudien ou iranien, nécessite un raffinage coûteux pour les entreprises. Le dépérissement de la compagnie nationale pétrolière PDVSA, délaissée sous Nicolas Maduro, constitue un autre obstacle : elle nécessiterait d’importants investissements avant de redevenir fonctionnelle. Aujourd’hui, le Venezuela n’extrait plus qu’un million de barils journaliers – soit moins de 1 % du pétrole mondial.
De même, une levée des sanctions et un retour des investissements américains n’impliquerait pas une baisse mécanique des prix. A l’inverse, une intervention militaire ouverte au Venezuela pourrait conduire à une hausse des cours – pour le plus grand bonheur des pétroliers et producteurs de schiste américain, qui se plaignent de manière répétée de leur faiblesse. En matière pétrolière, la capture de Nicolas Maduro ouvre donc la voie à davantage d’inconnues qu’elle n’éclaircit l’horizon.
Reconquérir Cuba, frapper la Chine
Le Venezuela n’intéresse pas seulement les États-Unis comme zone rentable d’investissements : le pétrole a en effet des répercussions régionales importantes. Hugo Chávez l’utilisait à des fins géopolitiques. Versant matériel de l’opposition symbolique qu’il incarnait aux États-Unis, l’or noir lui permettait de renforcer des gouvernements alliés. Un temps, les politiques publiques de la Bolivie – sous Evo Morales – et du Nicaragua – lors des premières années du gouvernement de Daniel Ortega – ont été partiellement financées à partir du pétrole vénézuélien.
La Chine considère avec d’autant plus de préoccupation ce changement que la conjoncture actuelle menace un autre de ses plus fidèles alliés
De cet activisme diplomatique, il ne reste plus qu’un seul vestige : le soutien à Cuba. Dans le cadre du programme Barrio adentro, le Venezuela continue d’exporter vers l’île une fraction de son pétrole, atténuant – mais de moins en moins – les effets d’un embargo qui provoque pénuries de masse et insécurité alimentaire aiguë. La faction néoconservatrice du Parti républicain, autour de Marco Rubio, ne cache nullement qu’à travers le Venezuela, c’est une opération de regime change à Cuba qui est visée.
Mais La Havane n’est pas la destination de la majorité des barils vénézuéliens : c’est la Chine. Chaque jour, le Venezuela en exporte plusieurs centaines de milliers – c’était du moins le cas jusqu’en septembre 2025. Autour de 400 000 barils journaliers, cette quantité a été divisée par deux en octobre puis réduite à néant en novembre. Avant même l’enlèvement de Nicolas Maduro, le Venezuela se pliait aux réquisits des États-Unis.
La Chine considère avec d’autant plus de préoccupation ce changement que la conjoncture actuelle menace un autre de ses plus fidèles alliés. En République islamique d’Iran (exportateur majeur de pétrole vers la Chine), des protestations massives à tonalité insurrectionnelle ont éclaté fin décembre. La hausse des prix en a été le catalyseur, mais c’est bien le système dominé par les mollahs qui est visé. Ce mouvement populaire est instrumentalisé par les services secrets israéliens, qui affirment vouloir mener une opération de changement de régime en Iran – et par les néoconservateurs américains, qui leur emboîtent le pas.
À lire aussi...
Reconnaissance du Somaliland par Israël : un cadeau empoison…
L’État hébreu a également mené une opération diplomatique inattendue en reconnaissant le Somaliland. Les côtes de cet Etat donnent sur le Golfe d’Aden, et lui offrent un moyen de pression – théorique – sur le Détroit de Bab el-Mandel, par lequel transite une part considérable du commerce extérieur chinois. Si les États-Unis ont pour le moment maintenu leur politique traditionnelle de soutien à l’intégrité territoriale de la Somalie, le Somaliland est considéré d’un bon œil par les néoconservateurs américains, qui gardent en tête son positionnement stratégique, sa sympathie à l’égard des États-Unis, et les dommages qu’il pourrait infliger à la République populaire de Chine.
Dépérissement, radicalisation, regime change…
La situation demeure d’autant plus ouverte que les États-Unis n’ont posé aucune condition concrète au Venezuela – sinon un changement de régime et une privatisation intégrale du pétrole.
Nicolas Maduro n’avait pas lésiné pour leur complaire. Il a proposé un accord d’association avantageux aux compagnies pétrolières américaines et réduit les exportations vers Cuba ainsi que vers la Chine. Quelques jours avant l’opération militaire, il avait même suggéré de tarir le transfert de pétrole vers la Chine et de le réorienter vers les États-Unis.
Une orientation soutenue par la vice-présidente Delcy Rodríguez. Derrière son intransigeance affichée, elle est en réalité la figure de proue des « pragmatiques » au sein du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV, actuellement au pouvoir). Architecte des réformes libérales, elle a notamment promu la dérégulation du contrôle des changes visant à fluidifier le marché interbancaire et l’institution de zones franches, visant à attirer des capitaux étrangers.
Le « pragmatisme » de Delcy Rodríguez fait courir les rumeurs les plus folles. L’enlèvement de Nicolas Maduro découle-t-il d’un « deal » entre certains dirigeants du PSUV, l’armée et les États-Unis ? Cette hypothèse, fantaisiste en l’état actuel des informations vérifiables, expliquerait l’étonnante facilité de l’opération. Auquel cas, a-t-il été promis quelque chose aux États-Unis ? Impossibles à corroborer, ces bruits de couloir vont bon train.
À lire aussi...
María Corina Machado : la dissidence sous tutelle
Pour autant, il n’est pas certain que la voie soit ouverte aux « pragmatiques ». Suite à l’intervention américaine, faire montre de souplesse à l’égard de l’Oncle Sam ne pourra qu’être interprété comme une manifestation de soumission. À court terme, l’opération menée par Donald Trump devrait au contraire renforcer l’aile la plus « dure » du PSUV. Tenue par la Constitution d’organiser les élections sous trente jours en cas de vacance du pouvoir, Delcy Rodríguez a pour le moment refusé de s’y plier
Cette configuration ouvre la voie à de nombreux scénarios, de l’ouverture progressive aux investissements américains à une lutte de factions au sein de l’État – entre « pragmatiques » et « durs » du PSUV –, en passant par un raidissement anti-impérialiste du pouvoir. Ce dernier cas de figure augure d’un interventionnisme accru, dont l’intensité est impossible à prévoir.
Face à celui-ci, le pouvoir vénézuélien pourra compter sur une armée qui, en plus de se préparer à une invasion depuis deux décennies, a fait main basse sur des pans entiers de l’État. Mais aussi sur une base populaire – armée par le PSUV – qui continue de le soutenir, pour les minces politiques sociales qu’il parvient encore à mettre en place ou les réseaux clientélistes dont elle bénéficie.
Ce n’est pas à Caracas mais à Washington que se trouvent les clefs de l’avenir. Rupture d’un tabou en politique étrangère, bombardement d’un septième pays par le Pentagone en une année, polarisation du champ politique américain à partir du Venezuela, dont le devenir est désormais intégré dans les enjeux de politique intérieure… quelle que soit l’ampleur que Donald Trump ait initialement souhaité donner à cette intervention, il a enclenché un engrenage dont il ne maîtrisera pas les conséquences ultérieures.
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier à réagir.