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« Magellan », le vent qui souffle

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« Magellan », le vent qui souffle
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Dans un des plus beaux films du dernier Festival de Cannes, Lav Diaz revient sur la figure de l’explorateur portugais. Mais le cinéaste philippin n’a manifestement aucune envie de faire un biopic – au sens classique du terme – : de la vie de Magellan on ne verra que des bribes, couvertes par le silence et l’étrange sensation de mal-être que cultivent ses longs plans fixes. Un grand film sur le colonialisme et la réappropriation cinématographique par le Sud global de ses représentations.

Un film déconcertant

Magellan – à peine 2h45 – est de loin le film le plus court d’un cinéaste connu pour ses films fleuves : Evolution of A Filipino Family (2012) s’étend sur plus de dix heures, quand Norte (2014) n’en durait que quatre. Ce n’est pas la seule chose qui détonne. Diaz est mieux financé : fort de financements institutionnels portugais, français et espagnols (le film ayant notamment reçu l’aide aux cinémas du monde du CNC), il s’offre un casting international. Gael García Bernal, coqueluche du cinéma d’auteur en langue espagnole, passé devant les caméras d’Iñárritu, Cuarón et Almodovar, incarne le rôle titulaire. Diaz peut se permettre de tourner sur deux continents, de faire figurer grandes frégates et costumes historiques, batailles navales et coutumes tribales. Mais c’est surtout le lieu et le sujet qui diffèrent. Ses films précédents, à l’exception de Batang West Side (2001) (qui suivait la vie d’immigrés philippins aux Etats-Unis), étaient localisés aux Philippines, en langue tagalog. Magellan se concentre pour la première fois sur un personnage non-philippin, dont il faut attendre la deuxième moitié du film pour qu’il pose pied sur l’archipel.

Magellan de Lav Diaz © Nour Films
Gael García Bernal incarne Magellan © Nour Films

La projection du film en a surpris plus d’un. Le synopsis du Festival présente le projet comme un simple biopic de Magellan. C’est ainsi que lors de la première projection en salle Debussy, on ne comptait plus les festivaliers endormis ou quittant la salle. 

L’explorateur invisible

C’est pourtant justement cette dimension anti-narrative et elliptique qui fait la force du long métrage. Le spectateur qui s’attend à en apprendre davantage sur la vie de Magellan sera déçu. Sans les nombreux dialogues où des personnages se réfèrent à l’explorateur par son nom, peut-être pourrait-on ne même pas s’apercevoir de qui il s’agit. Diaz n’a que faire de Magellan, l’homme : de sa vie on ne voit que des bribes, quelques fragments sans que soit jamais construite la moindre intériorité. Ce qui l’intéresse, c’est davantage ce que Magellan représente : la première incursion coloniale aux Philippines. Bien plus qu’une chronique des exploits du navigateur, Diaz s’attache aux silences, au doux sentiment de malaise que distillent ses long plans fixes et son format d’image resserré. On y voit d’ailleurs parmi les plus belles images du cinéma de ces dernières années, captées par la caméra du chef opérateur Arthur Tort, habitué du cinéma d’Albert Serra. Autant d’outils qui piègent le spectateur dans le traumatisme colonial déroulé à l’écran, montré à la fois sans filtre – le tableau des carnages, de la conversion au catholicisme, est total – et de manière elliptique, refusant toujours le spectaculaire : la violence physique, l’acte guerrier, est toujours éclipsé, à l’image de cette séquence d’exécution où la décapitation est mise hors champ. Les dialogues, la musique, sont réduits au minimum : ce qui frappe, c’est le vent assourdissant qui souffle sur la quasi-totalité des scènes et fait frémir deux heures quarante-cinq de palmiers et de marées. Ce n’est pas le vent heureux, le vent de l’espoir, mais celui qu’anticipe la première séquence, où une autochtone annonce avoir vu l’homme blanc : le vent de la dépossession et de la colonisation occidentale.

Magellan de Lav Diaz © Nour Films
Le vent de la colonisation occidentale © Nour Films

Où est le cinéaste ?

Magellan transmue ainsi le geste cinématographique en geste politique postcolonial. Si le film s’ouvre sur les logos de divers fonds de soutien européen – France, Espagne, Portugal –, c’est pour proposer une réappropriation par le colonisé de son histoire et de ses images. Les grandes découvertes ont été largement traitées au cinéma, notamment par Hollywood. En 2019, Magellan a notamment fait l’objet d’un film d’animation espagnol, Le Voyage de Magellan : le premier tour du monde, où le sujet colonial est complètement éclipsé et réduit à une bagarre pour le contrôle de quelques marchandises. On pense également au 1492 de Ridley Scott, sorti en 1992. Ici c’est pourtant un réalisateur philippin qui utilise des financements occidentaux pour reprendre son histoire. Aucune intériorité, aucune empathie n’est autorisée à son personnage-titre, dont la centralité même est éclipsée. Lav Diaz commence sans Magellan – ses premières séquences présentent des autochtones malaisiennes – et finit après Magellan, sur la tribu célébrant sa mort. Le héros de ce Magellan n’est en fin de compte pas le capitaine portugais, mais bien cet esclave philippin, forcé à être un intermédiaire entre ses compatriotes et les occidentaux, revenant finalement parmi les siens. Et Diaz de terminer sur ses mots, cri individuel comme écho à la douleur et à la révolte intergénérationnelle d’un peuple : « Je l’ai fait pour ma liberté ».

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