Berlin bascule dans une logique d’État de guerre
Le Vent Se Lève28 min de lecture
Explosion des budgets militaires au détriment de tous les services publics, retour du service militaire, discours catastrophistes sur l’imminence d’une attaque russe, propagande dans les écoles… Depuis 2022, l’Allemagne, comme presque tous les autres pays européens, s’est engagée dans un énorme effort d’armement, qui renforce le risque d’un conflit de grande ampleur. Accéléré par le chancelier Friedrich Merz, ce tournant vers l’économie de guerre, disproportionné par rapport aux menaces, vise à achever le démantèlement de l’Etat-providence et à légitimer un Etat d’exception permettant de museler les contestations grandissantes contre un système économique toujours plus dans l’impasse. Si ce tournant historique fait face à certaines contestations en Espagne, en France ou au Royaume-Uni, ce n’est pour l’instant pas le cas en Allemagne. Par le journaliste allemand Fabian Scheidler, traduction par Alexandra Knez.
L’Union européenne, la Grande-Bretagne et d’autres membres européens de l’OTAN se sont engagés sur la voie d’une militarisation massive, dont la rapidité et l’ambition sont sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Alors que la plupart des pays de l’OTAN peinaient jusque‑là à atteindre l’objectif, fixé en 2014, de consacrer 2 % de leur PIB à la défense, ils se sont brusquement engagés à porter cet effort à 5 % par an lors du sommet de 2025, sous la pression de Donald Trump. Seul le gouvernement espagnol a refusé d’obtempérer.
Ni l’OTAN, ni ses États membres, ni les grands médias ne soulignent qu’un effort de 5 % du PIB représente, en réalité, près de 50% des budgets nationaux. S’ils appliquaient réellement cet engagement, les gouvernements seraient contraints de tailler massivement dans les dépenses sociales, de l’éducation à la santé, tout en creusant leurs déficits publics. En mars 2025, le Financial Times résumait l’enjeu en titrant : « L’Europe doit réduire son État‑providence pour construire une économie de guerre ». Autrement dit, la militarisation programmée s’apparente à une offensive de classe menée d’en haut. Bien que les gouvernements aient quelque peu édulcoré leurs engagements, en déclarant que seuls 3,5 % iront directement à l’armée et que 1,5 % serviront à réorganiser les infrastructures à des fins militaires, consacrer 35 % des budgets nationaux à la défense représenterait un coup dur pour ce qu’il reste du modèle européen de protection sociale.
Dans la plupart des pays européens, des coupes massives dans les dépenses publiques sont désormais envisagées pour rediriger des ressources vers le complexe militaro‑industriel. Le gouvernement allemand est l’un des plus zélés à cet égard. Le ministre des Finances, Lars Klingbeil (SPD), a promis de tripler le budget de la défense, qui passerait de 52 milliards d’euros en 2024 à 153 milliards en 2029, un niveau inédit. Parallèlement, le chancelier Friedrich Merz (CDU) a déjà annoncé de fortes réductions des allocations chômage afin de compenser une partie de l’écart.
Au Bundestag, les voix dissidentes se font désespérément rares. Les Verts, depuis longtemps parmi les partisans les plus résolus du réarmement, ont voté en mars 2025 un amendement constitutionnel levant toutes les contraintes budgétaires pour l’armée et les services de renseignement, tout en maintenant l’austérité pour le reste des dépenses publiques. De son côté, l’Alternative für Deutschland (AfD), désormais en tête dans plusieurs sondages, soutient elle aussi un renforcement massif de l’appareil militaire et un recul de l’État‑providence. Bien que Die Linke s’oppose officiellement à ce programme, ses représentants au Bundesrat, la seconde chambre fédérale (équivalent du Sénat français, ndlr), ont soutenu l’amendement constitutionnel, déclenchant de vives tensions au sein du parti. Pour certains observateurs, cette absence d’opposition parlementaire évoque le sombre précédent des crédits de guerre de 1914, adoptés à l’unanimité au Reichstag — avec le soutien du SPD.
La militarisation sans limites s’impose désormais comme le projet central de l’Union européenne, qui cherche à consolider des fondations fragilisées en bâtissant une union militaire.
Dans d’autres pays européens, cependant, la résistance est plus forte. Au Royaume-Uni, Keir Starmer s’est heurté à une opposition farouche à son projet de réduction des prestations sociales, même au sein de son propre parti travailliste, et a été contraint de faire marche arrière. En France, le premier ministre François Bayrou a été renversé par une motion de censure concernant un plan de réduction budgétaire de 44 milliards d’euros (le budget 2026, toujours en discussion, prévoit cependant encore de nouveaux efforts budgétaires dans tous les domaines, excepté la défense dont le budget doit augmenter de près de 7 milliards d’euros, ndlr). En Espagne, des manifestations de masse contre le réarmement ont exercé une forte pression sur le premier ministre Sanchez pour qu’il limite les dépenses militaires.
Si l’on ignore encore jusqu’où les gouvernements européens pourront aller dans leur programme « tout pour les armes, rien pour le social », l’offensive contre les services publics et les classes populaires ne faiblit pas et s’étend partout. La militarisation sans limites s’impose désormais comme le projet central de l’Union européenne, qui cherche à consolider des fondations fragilisées en bâtissant une union militaire.
La militarisation de la société allemande
En Allemagne, une vague de militarisation qui aurait été impensable il y a quelques années déferle sur le pays, touchant les écoles, les universités, les médias et les espaces publics. Des tramways arborent désormais un camouflage militaire. D’immenses publicités pour l’armée présentent la guerre comme une grande aventure renforçant l’esprit d’équipe. La Bundeswehr mène une campagne de recrutement particulièrement offensive auprès des jeunes, que ce soit dans la rue, dans les écoles ou sur les campus universitaires. Des mineurs de moins de 18 ans sont même enrôlés, en contradiction avec les principes de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, comme le rappellent des organisations telles que Terre des Hommes. De jeunes officiers interviennent directement dans les salles de classe pour promouvoir l’armée devant des élèves parfois âgés d’à peine 13 ans. Au lieu de favoriser un débat critique sur la présence militaire à l’école, celle‑ci s’y déploie sans véritable contrepoids. L’administration envisage en outre d’instaurer des exercices réguliers de défense civile dans les établissements scolaires, avec l’objectif explicite de préparer mentalement les élèves à la guerre.
Dans les médias, la chaîne publique allemande ARD a commencé à mettre en avant l’armée et ses préparatifs de guerre dans son émission pour enfants « 9 ½ », allant jusqu’à donner des conseils sur la manière de s’engager. Le programme n’aborde aucune question critique et passe sous silence les risques de mort ou de traumatismes liés aux zones de conflit. La deuxième chaîne publique, ZDF, adopte la même approche : dans son émission jeunesse ZDFtivi, l’armée est présentée comme une force sympathique et charitable.
Les universités sont de plus en plus poussées à collaborer avec l’armée. Si quelques Länder interdisent encore la recherche militaire dans les établissements publics et qu’environ 70 universités se sont engagées volontairement à mener exclusivement des travaux civils, l’écologiste Robert Habeck, alors vice-chancelier, a déclaré au début de 2025, qu’il fallait « repenser la séparation stricte entre usages militaires et civils » dans le monde académique. En Bavière, les autorités ont déjà supprimé toute « clause civile », empêchant désormais les universités de refuser des projets à vocation militaire. Parallèlement, l’armée allemande a élaboré un vaste plan confidentiel, baptisé « Opération Allemagne », visant à subordonner les institutions civiles aux objectifs militaires.
Ces efforts concertés pour créer un État de guerre visent notamment à transformer les attitudes de la population allemande qui, depuis des décennies, est majoritairement sceptique à l’égard de l’armée et en particulier, des engagements à l’étranger. Depuis la fin des années 1960, puis tout au long des années 1970 et 1980, la montée des mouvements pacifistes a contribué à briser des traditions militaristes profondément ancrées en Allemagne. En 1981, quelque 300 000 personnes ont défilé à Bonn contre le réarmement nucléaire de l’OTAN. Fondés un an plus tôt, les Verts jouaient alors un rôle central dans cette mobilisation : leur manifeste appelait à la « dissolution immédiate des blocs militaires, en particulier de l’OTAN et du Pacte de Varsovie » et, en pleine guerre froide, réclamait « le démantèlement de l’industrie allemande de l’armement et sa conversion à une production pacifique ».
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Mais lors de son entrée pour la première fois au gouvernement fédéral en 1998, le parti a opéré un virage complet, soutenant la guerre illégale de l’OTAN contre la Serbie, menée sans mandat de l’ONU. Depuis, les écologistes allemands se sont imposés comme les défenseurs les plus ardents de l’élargissement de l’OTAN et des interventions extérieures, tandis que plusieurs de ses dirigeants ont été intégrés à des think tanks transatlantiques tels que le German Marshall Fund ou l’Atlantik‑Brücke.
Une évolution similaire peut être observée au sein du SPD, qui, sous la direction du chancelier Willy Brandt et de son conseiller Egon Bahr, avait été l’un des principaux acteurs des politiques de détente. Leurs efforts ont contribué de manière décisive à la création de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) en 1973 et ont préparé le terrain pour une fin pacifique de la guerre froide et la réunification de l’Allemagne après 1990. Avec l’invasion russe de l’Ukraine, la faction dominante du SPD a renoncé aux politiques de détente et leur a même imputé la responsabilité de la guerre en Ukraine, par une remarquable distorsion de l’histoire. Tandis qu’une petite minorité, autour de l’ancien chef de groupe parlementaire Rolf Mützenich, continue de plaider pour de véritables négociations de paix et une limitation du réarmement, les faucons ont désormais pris l’ascendant au sein du parti.
L’« ordre international fondé sur des règles » et le génocide de Gaza
Le projet de Warfare State (État recentré autour de l’économie de guerre, ndlr) et les sacrifices que la population est censée consentir pour sa création sont présentés par les dirigeants politiques tant en Allemagne que dans le reste de l’UE comme étant sans alternative. L’argument qui justifie cette position repose sur deux piliers. Le premier est la thèse selon laquelle un réarmement massif est nécessaire pour défendre la démocratie, les « valeurs occidentales » et le droit international contre un État voyou despotique désireux de démanteler l’« ordre international fondé sur des règles ». Si l’invasion russe constitue indéniablement un crime grave et une violation majeure du droit international, il est difficile de présenter les grandes puissances occidentales – États-Unis, Royaume‑Uni, France ou Allemagne – comme des défenseurs exemplaires de ce même droit. Ce sont en effet ces États qui ont mené, de la Serbie à l’Irak et au‑delà, des guerres d’agression illégales ainsi que des opérations néo-coloniales de changement de régime depuis des décennies. Leur implication dans le génocide en cours à Gaza achève de dissiper le mythe d’un Occident vertueux engagé dans la défense du droit international.
Si l’invasion russe constitue indéniablement un crime grave et une violation majeure du droit international, il est difficile de présenter les grandes puissances occidentales – États-Unis, Royaume‑Uni, France ou Allemagne – comme des défenseurs exemplaires de ce même droit.
En Europe, lorsque il s’agit de la Palestine, les gouvernements allemands se sont particulièrement distingués en foulant aux pieds le droit international. Après le début de l’assaut israélien, le gouvernement allemand a décuplé ses exportations d’armes vers Israël, pour atteindre un total de 326 millions d’euros pour la seule année 2023, ce qui fait de l’Allemagne le deuxième fournisseur mondial d’armes à Israël, derrière les États-Unis. En novembre 2023, alors que des preuves accablantes de crimes de guerre israéliens étaient déjà largement documentées, le chancelier allemand Olaf Scholz (SPD) affirmait encore qu’Israël « s’engageait à respecter les droits de l’homme et le droit international et agissait en conséquence ». Même lorsque la Cour internationale de justice a jugé « plausible » la plainte pour génocide déposée par l’Afrique du Sud en janvier 2024, le gouvernement allemand n’a pas infléchi sa position. En octobre 2024, alors que plus de 40 000 Palestiniens avaient déjà été tués, la ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock (écologiste) déclarait devant le Bundestag : « Si les terroristes du Hamas se cachent derrière des personnes, derrière des écoles, alors […] les sites civils peuvent également perdre leur statut de protection […]. L’Allemagne s’y tient, pour nous cela signifie la sécurité d’Israël. » Par ces propos, elle revenait de facto sur les conventions de Genève, qui obligent pourtant les États signataires, dont Israël et l’Allemagne, à accorder la priorité absolue à la protection des civils sur les objectifs militaires et à proscrire toute punition collective.
Après qu’Amnesty International, Human Rights Watch et de nombreux spécialistes renommés du génocide, dont l’historien israélien Omer Bartov, ont déclaré qu’Israël commettait bien un génocide à Gaza, Felix Klein, commissaire du gouvernement allemand chargé de la lutte contre l’antisémitisme, a proclamé en mai 2025 : « Appeler cela un génocide est antisémite ».
Sous la direction du chancelier Friedrich Merz (CDU), qui, immédiatement après son élection, s’est engagé à inviter Benjamin Netanyahou à Berlin malgré le mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale le concernant, l’Allemagne a été la principale force au sein de l’UE à bloquer toutes les initiatives visant à sanctionner Israël pour son comportement, comme la suspension de l’accord de partenariat UE-Israël (traité commercial, ndlr). Les autorités et institutions allemandes se sont également engagées dans une répression de la liberté d’expression d’une ampleur inédite dans l’histoire récente du pays, allant jusqu’à tenter d’empêcher la rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires occupés, Francesca Albanese, de prendre la parole à Berlin.
Par ce comportement, les autorités allemandes ont ouvertement désavoué les Nations unies, le droit international et les droits de l’homme fondamentaux afin de permettre à Israël de poursuivre son génocide. Compte tenu de ces antécédents qui sont dans la même ligne que le comportement des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France, l’idée que ces pays sont déterminés à défendre la charte de l’ONU est tout simplement absurde.
La menace russe
Alors que l’argument selon lequel la nouvelle course aux armements vise à défendre un « ordre international fondé sur des règles » et l’inviolabilité des frontières (qu’Israël viole quotidiennement) a perdu de sa crédibilité, et que les chances de l’Ukraine de récupérer ses territoires s’amenuisent, un autre argument a émergé pour justifier le renforcement des capacités militaires : la menace d’une invasion des pays de l’OTAN par la Russie. En juin 2024, le ministre allemand de la défense, Boris Pistorius, a déclaré que l’Allemagne devait se préparer à la guerre puisque la Russie serait en mesure d’envahir l’OTAN d’ici 2029.
Il n’existe aucun motif plausible pour une attaque contre l’OTAN : cela plongerait la Russie dans un conflit dévastateur avec l’alliance militaire la plus puissante de l’histoire de l’humanité. Même si les dirigeants russes étaient complètement fous et suicidaires, ils n’auraient pas les moyens d’entreprendre une telle entreprise.
Cependant, rien n’indique que la Russie ait l’intention d’attaquer les pays de l’OTAN, et encore moins l’Allemagne. Même le rapport annuel des services de renseignement américains indique clairement que le Kremlin « n’est presque certainement pas intéressé par un conflit militaire direct avec les forces des États-Unis et de l’OTAN ». L’amiral Sir Tony Radakin, commandant en chef des forces armées britanniques et tout sauf un larbin russe, a confirmé : « Vladimir Poutine ne veut pas d’une guerre directe avec l’OTAN. » De fait, il n’existe aucun motif plausible pour une attaque contre l’OTAN : cela plongerait la Russie dans un conflit dévastateur avec l’alliance militaire la plus puissante de l’histoire de l’humanité. Même si les dirigeants russes étaient complètement fous et suicidaires (ce qui n’est pas prouvé), ils n’auraient pas les moyens d’entreprendre une telle entreprise. Depuis des années, la Russie ne progresse que lentement face à une armée ukrainienne épuisée. Le budget militaire de l’OTAN est encore dix fois supérieur à celui de la Russie, et les États européens membres de l’OTAN dépensent à eux seuls plus de trois fois plus et sont largement supérieurs à la Russie sur le plan militaire.
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Étant donné que la menace russe pour l’OTAN est manifestement très exagérée, même aux yeux des services de renseignement occidentaux, la question se pose de savoir pourquoi le gouvernement allemand, ainsi que d’autres dirigeants européens, continuent de faire circuler le récit d’une invasion imminente. Cette question est d’autant plus pertinente que l’UE et ses États membres les plus puissants sapent activement toute négociation de paix sérieuse, augmentant ainsi le risque d’une confrontation majeure avec la Russie. La proposition d’envoyer des troupes de l’OTAN en Ukraine après un éventuel cessez‑le‑feu, par exemple, ne fait qu’encourager Moscou à poursuivre la guerre, puisque l’un des motifs centraux invoqués par la Russie pour lancer l’invasion était précisément d’empêcher une présence militaire de l’OTAN en Ukraine. Alors que l’Union européenne devrait avoir tout intérêt à contenir l’incendie à ses frontières, elle continue au contraire d’alimenter les tensions, au détriment de sa propre sécurité comme de celle de l’Ukraine. Comment expliquer un comportement en apparence aussi irrationnel ?
Les mutations géopolitiques et la « division internationale de l’humanité »
Une réponse possible à cette énigme est qu’une partie importante des élites politiques et économiques de l’Allemagne et de l’UE considère ce projet de militarisation effrénée comme un moyen de contrer les bouleversements massifs qui menacent leur pouvoir en matière de géopolitique, de politique intérieure et d’économie. Et pour ce faire, le maintien d’une menace majeure, d’un ennemi terrifiant qui ne disparaîtra pas du jour au lendemain, est indispensable. Si, en revanche, la menace russe se révélait moins grave qu’on ne le dit et si la Russie pouvait s’accommoder d’un accord de paix incluant la neutralité de l’Ukraine, c’est tout le système de justification du renforcement des capacités militaires qui s’effondrerait.
Pour approfondir cet argument, il faut d’abord replacer la question dans son contexte historique. Géopolitiquement, l’Occident voit s’éroder la domination qu’il exerçait depuis des siècles au sein du système mondial, un recul qui provoque de fortes turbulences et des divisions au sein du bloc occidental. Les États‑Unis multiplient les stratégies pour tenter de restaurer leur hégémonie passée, n’hésitant pas, si nécessaire, à sacrifier l’Union européenne sur l’autel de leurs intérêts. Après l’échec de la stratégie de l’administration Biden visant à affaiblir la Russie par la guerre en Ukraine – échec qui a rapproché Moscou de Pékin – l’administration Trump a cherché à se désengager de l’Ukraine pour se recentrer sur l’Asie et contenir son principal rival, la Chine. C’est dans ce contexte que les États‑Unis cherchent à transférer le fardeau financier du conflit vers l’Europe.
La proposition d’envoyer des troupes de l’OTAN en Ukraine après un éventuel cessez‑le‑feu, par exemple, ne fait qu’encourager Moscou à poursuivre la guerre, puisque l’un des motifs centraux invoqués par la Russie pour lancer l’invasion était précisément d’empêcher une présence militaire de l’OTAN en Ukraine.
Pour les gouvernements européens, et singulièrement pour l’exécutif allemand, qui a obéi scrupuleusement aux directives américaines au détriment de ses propres intérêts, ce revirement a engendré un profond désarroi et une grande confusion. Ils avaient d’abord cédé aux pressions de Washington en rompant la plupart des liens avec la Russie. Loin d’avoir mis fin au conflit en Ukraine, cette décision a entraîné de lourdes répercussions économiques, particulièrement pour l’Allemagne. Parallèlement, Bruxelles et Berlin ont adopté une ligne dure envers Pékin et se montrent même prêts à sacrifier des relations économiques avec la Chine pour satisfaire aux exigences américaines. Lorsque Trump est entré en fonction en janvier 2025, la récompense de cette obéissance s’est révélée être une gifle : des droits de douane massifs sur les exportations européennes, qui frappent une fois de plus l’Allemagne de plein fouet. Depuis, l’Europe se retrouve de plus en plus isolée, encerclée par des puissances plus ou moins hostiles et disposant de peu de partenaires fiables. Pour aggraver les choses, le soutien apporté par des pays comme l’Allemagne au génocide à Gaza a profondément aliéné les pays du Sud global.
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Alors que cela aurait pu servir d’alerte pour que l’Europe change de cap, se détache d’un empire américain en déclin, se réoriente vers un monde multipolaire et joue le rôle de médiateur pacifique entre grandes puissances, les dirigeants de l’UE ont choisi une autre voie. En s’engageant à accroître massivement leurs dépenses militaires, ils cherchent à apaiser Washington, à réparer les fractures de l’alliance transatlantique et à éviter que les États‑Unis n’imposent de nouveaux fardeaux économiques. Dans le même temps, les dirigeants européens voient dans la voie militaire une opportunité de restaurer leur influence déclinante sur la scène mondiale. En Allemagne, cette orientation remonte à l’ère de la « guerre contre le terrorisme », lorsque les gouvernements ont multiplié les déploiements à l’étranger pour « défendre les intérêts allemands dans l’Hindou Kouch » (zone montagneuse à la frontière afghano-pakistanaise, ndlr) et au‑delà. L’invasion russe a fourni une justification supplémentaire à cette stratégie, permettant à l’Allemagne d’atténuer une partie de la méfiance historique que suscite, chez ses partenaires occidentaux, tout renforcement militaire allemand.
Malgré les rivalités et les luttes intestines entre les nations occidentales, la nouvelle vague de militarisation a au moins un dénominateur géopolitique commun : le maintien de ce que l’intellectuel Vijay Prashad a appelé la « division internationale de l’humanité ». Le système mondial capitaliste repose depuis des siècles sur la domination des nations occidentales blanches sur les peuples du Sud par le biais de la colonisation et de la domination néo-coloniale. Cet ordre est menacé par la montée en puissance du Sud et des BRICS, et l’Allemagne, à l’instar d’autres puissances européennes, n’est pas disposée à laisser les « nations de couleur » s’exprimer sur un pied d’égalité dans les affaires du monde et à renoncer à sa propre position privilégiée parmi les prédateurs du haut de la chaîne alimentaire. Étant donné que l’influence économique et le « soft power » de l’Allemagne sont en déclin, ses dirigeants semblent croire qu’ils peuvent inverser les tendances par une militarisation accrue.
Déclin économique et remilitarisation
Sur le plan économique et social, l’Allemagne, comme plusieurs autres pays occidentaux, donne l’image d’une société en déclin. Un enfant sur cinq vit dans la pauvreté. De nombreuses infrastructures sont dans un état critique, certaines tombant littéralement en ruine, notamment les écoles et les ponts. Les chemins de fer, qui furent longtemps un modèle, sont devenus le symbole d’une gestion défaillante et d’un entretien négligé. Les investissements dans l’éducation et la santé restent insuffisants, tandis que les inégalités de revenus et de patrimoine se sont fortement creusées depuis le milieu des années 1990 et demeurent élevées depuis plus d’une décennie.
Cette situation est le résultat de décennies d’austérité et de privatisation, promues par les sociaux-démocrates, les verts, les conservateurs et les libéraux. En outre, depuis le bombardement des oléoducs Nord Stream et les sanctions imposées à la Russie, les prix de l’énergie ont grimpé en flèche, faisant peser une lourde charge sur les industries allemandes. Au cours des deux dernières années, l’Allemagne a traversé une récession sévère, la plus longue de l’histoire de la République fédérale, révélée seulement après que l’Office fédéral des statistiques a reconnu en juillet 2025 avoir diffusé des données erronées et édulcorées. Pour aggraver la situation, l’industrie automobile, autrefois locomotive de l’économie nationale, s’est rapidement essoufflée face à la concurrence chinoise, tandis que des droits de douane américains ont encore fragilisé la position de l’ancien champion de l’exportation.
Cette détérioration économique a des répercussions sociales et politiques majeures. La contraction de l’activité accentue l’opposition entre les intérêts du capital et ceux du travail, et, comme le souligne la philosophe Nancy Fraser, les acteurs du capital recourent à des pratiques cannibales pour préserver la croissance de leurs profits : la spéculation immobilière fait exploser les loyers, rendant la vie dans les grandes villes inaccessible pour beaucoup, tandis que les dépenses publiques pour les services et les infrastructures sont comprimées de façon encore plus drastique.
Comme le souligne la philosophe Nancy Fraser, les acteurs du capital recourent à des pratiques cannibales pour préserver la croissance de leurs profits.
La frustration d’une large part de la population s’en trouve renforcée : la défiance ne vise plus seulement telle ou telle administration, mais le système politique tout entier. Selon les sondages, seuls 21 % des Allemands font encore confiance au gouvernement et seulement 13 % aux partis politiques. Le déclin social et économique est perçu comme une suite ininterrompue de mauvaises nouvelles et de catastrophes auxquelles la classe politique non seulement ne sait pas répondre, mais contribue souvent à aggraver. Avec l’imminence de nouvelles calamités comme les guerres, le chaos climatique et une intelligence artificielle hors de contrôle, le grand récit selon lequel tout s’améliore, au moins à long terme, perd de sa crédibilité. La promesse d’un progrès continu qui a permis au monde occidental de rester uni au‑delà des clivages politiques s’effrite sous nos yeux, en Allemagne comme dans la plupart des autres pays occidentaux. Dans la mesure où la modernité capitaliste n’est plus en mesure de tenir ses promesses fondamentales, la cohésion idéologique et politique se fragilise et les forces centrifuges se renforcent.
Pour les forces politiques et économiques dominantes, qui tentent de maintenir leur pouvoir, leurs privilèges et leurs richesses dans cette crise systémique, le renforcement de l’appareil militaire peut apporter des solutions utiles à ce chaos. Tout d’abord, le développement du complexe militaro-industriel pourrait être considéré comme une forme de keynésianisme militaire visant à stimuler les industries nationales et à relancer la croissance. Cependant, il est discutable qu’un tel projet fonctionne au niveau macroéconomique. Bien que les producteurs d’armes allemands soient en plein essor – Rheinmetall à elle seule s’attend à des commandes supplémentaires d’une valeur de 300 à 400 milliards d’euros, la valeur des actions de la société a été multipliée par quinze au cours des dernières années -, une grande partie de l’armement que le gouvernement allemand envisage d’acheter sera produite aux États-Unis, notamment les avions de chasse F-35, les hélicoptères Chinook de Boeing et les systèmes de missiles anti-balistiques Arrow 3.
Si le programme visait effectivement à relancer l’économie nationale en créant une demande intérieure, la question se pose de savoir pourquoi les gouvernements allemands, comme ceux d’autres pays occidentaux, ont été et sont encore si peu enclins à dépenser plus d’argent pour l’éducation, les soins de santé et d’autres services publics, qui créeraient une demande intérieure beaucoup plus efficace. L’amendement constitutionnel de mars 2025 (qui a partiellement suspendu la « règle d’or » imposant un déficit zéro, ndlr) est au cœur de ce paradoxe : tout en maintenant l’austérité pour la société dans son ensemble, il a permis des dépenses et des emprunts illimités pour l’armée et l’État profond.
La crise multiforme et l’état d’exception permanent
Noam Chomsky a déjà souligné que le démantèlement de l’État‑providence au profit du complexe militaro‑industriel est un projet ancien, qui remonte à l’époque du New Deal. Selon lui, les prestations sociales renforcent chez les citoyens le désir d’autodétermination et de droits démocratiques, constituant ainsi un frein aux tendances autoritaires. À l’inverse, les dépenses militaires génèrent des profits élevés sans l’« inconvénient » des droits sociaux. Depuis des décennies, les courants néolibéraux au sein de l’UE poussent à réduire la protection sociale tout en augmentant les budgets militaires, et la persistance de la menace russe sert largement à légitimer cette orientation.
Une réponse complète, cependant, pourrait être encore plus radicale. Alors que la cohérence idéologique de l’Occident s’effrite, l’État de guerre peut donner un sens de direction et d’unité aux élites dirigeantes. Plus encore, la menace d’un ennemi irrépressible, qu’il soit réel ou fictif, permet d’imposer un état d’exception à l’ensemble de la société. « Le souverain est celui qui décide de l’état d’exception », écrivait déjà en 1922 Carl Schmitt, théoricien – de droite – allemand de l’État. Face à la montée de la crise multiforme, l’état d’exception est une façon d’instaurer un régime autoritaire et d’éliminer la dissidence sans avoir à abandonner formellement les institutions d’une démocratie représentative. Si le monde est, comme on nous le répète, au milieu d’une bataille existentielle entre le bien et le mal, alors il n’y a pas d’espace pour la délibération, et la dissidence devient une trahison.
Face à la montée de la crise multiforme, l’état d’exception est une façon d’instaurer un régime autoritaire et d’éliminer la dissidence sans avoir à abandonner formellement les institutions d’une démocratie représentative.
L’état d’exception facilite aussi une vaste redistribution vers le haut, transférant des milliers de milliards de dollars aux milliardaires sans contrôle démocratique. Des mécanismes comme les budgets spéciaux tels que le « Sondervermögen » allemand (fonds hors budget) et les lois ad hoc illustrent cette stratégie de choc. On peut soutenir que le capitalisme occidental, en proie à une crise d’accumulation depuis des décennies, ne tient que grâce à ces injections massives de fonds publics, ce constat étant d’autant plus pertinent pour une économie allemande en stagnation, voire en recul.
Par ailleurs, l’état de guerre, qu’il soit latent ou déclaré, constitue un moyen efficace pour détourner une opinion publique de plus en plus sceptique des causes structurelles de la crise multiforme. Qu’il s’agisse des inégalités ou du dérèglement climatique, la logique militaire pousse à reléguer ces enjeux au second plan au nom de la défense contre les Saurons et les Voldemorts de l’Orient barbare. Ce schéma rappelle la « guerre contre le terrorisme » qui, au‑delà du désastre qu’elle a engendré, a permis d’occulter les questions sociales et écologiques tout en faisant des musulmans et des migrants des boucs émissaires.
Aujourd’hui comme hier, la guerre semble être la seule option restante pour un corps politique qui n’a de réponse à rien, qu’il s’agisse de la pauvreté de masse, du chaos climatique, de la colère populaire ou des défis géopolitiques. On dit souvent que la politique consiste à résoudre les problèmes, mais le projet d’État de guerre vise à détourner l’attention de tous les problèmes réels en hypnotisant le public et en focalisant son attention sur une menace extérieure.
Autodestruction ou sécurité commune ?
Les conséquences d’un projet d’État de guerre seraient dévastatrices à tous les niveaux. D’abord, la sécurité de l’UE en général et de l’Allemagne en particulier se dégraderait sensiblement si l’Europe persiste dans la voie du réarmement et de la confrontation au détriment d’une diplomatie effective. L’une des leçons majeures de la première guerre froide est que le risque d’un conflit nucléaire tient moins à l’action délibérée d’un acteur appuyant sur le bouton rouge qu’aux malentendus et à la perception de menaces imminentes, qui s’amplifient lorsque le dialogue se rompt et que le fracas militaire se rapproche des frontières. L’Allemagne, qui a annoncé qu’elle autoriserait l’installation de nouveaux missiles américains de moyenne portée sur son territoire, serait l’un des premiers pays à être anéanti en cas de conflagration.
La guerre semble être la seule option restante pour un corps politique qui n’a de réponse à rien.
En niant les nouvelles réalités géopolitiques et en essayant de maintenir sa position privilégiée dans le système mondial par le réarmement, l’Allemagne ne fera qu’accroître son isolement sur la scène internationale. Le projet d’État de guerre exacerbera également la crise sociale en détournant des investissements indispensables aux services publics, une politique qui conduira à son tour à une plus grande instabilité politique. L’extrême droite en profiterait encore plus, tandis que l’UE risquerait de se désagréger sous le poids d’intérêts contradictoires et de la colère de l’opinion publique.

Pour l’Allemagne et ses alliés, il n’y a qu’un seul moyen raisonnable de sortir de cette spirale d’autodestruction : accepter le fait qu’ils ne mènent plus la danse, qu’un ordre multipolaire est inévitable et qu’il est même déjà une réalité. Si l’Allemagne parvenait à accepter ce fait, elle pourrait jouer un rôle constructif de médiateur entre les grandes puissances. En effet, elle possède une impressionnante tradition de détente qu’elle pourrait invoquer. Dans les années 1970 et au début des années 1980, des hommes politiques allemands tels que Willy Brandt et Egon Bahr ont joué un rôle clé dans le développement du concept de « sécurité commune ». Comme l’ancien secrétaire d’État américain Cyrus Vance l’a déclaré dans son avant-propos au rapport Olof Palme de 1982, qui a fait date, « aucune nation ne peut parvenir seule à une véritable sécurité […] Car la sécurité à l’ère nucléaire est synonyme de sécurité commune ».
En d’autres termes, la coopération avec les adversaires géopolitiques est une condition préalable à la survie. Dans cette approche, la clé de la paix réside dans le respect des intérêts de sécurité de tous les acteurs. Non seulement les Israéliens, les Ukrainiens, les Allemands et les Américains ont droit au respect de leurs intérêts de sécurité, mais il en va de même pour les Palestiniens, les Russes, les Iraniens, les Chinois et les Colombiens. Alors que l’exécutif allemand, à l’instar d’une large part de l’Occident, rejette aujourd’hui un principe qu’il a contribué à forger, la majorité des pays du Sud aspire à un ordre multipolaire fondé sur la sécurité partagée plutôt que sur la confrontation. L’Allemagne doit choisir de quel côté de l’histoire elle entend se placer.
Pour un État‑providence plutôt qu’un État de guerre
La convergence des mouvements pour la paix sera déterminante pour savoir si cette course vers l’abîme peut être stoppée. Les attaques contre la protection sociale destinées à financer l’armement ont déjà suscité une mobilisation populaire massive au Royaume‑Uni, en Espagne, en France et en Italie. En Allemagne, où les mouvements pacifistes restent affaiblis par des divisions internes, une série de grandes manifestations initiées cet automne sur Gaza et l’Ukraine pourrait marquer un tournant. Mettre fin à la logique du réarmement et à la nouvelle confrontation entre blocs est une priorité pour la gauche européenne, car toute avancée en matière de droits des travailleurs, de démocratie et de justice environnementale serait compromise si l’agenda de l’État de guerre s’imposait. Aujourd’hui plus que jamais, la priorité doit être donnée à l’État‑providence plutôt qu’à l’État de guerre.
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