Les irresponsables
Bon Pote15 min de lecture
“Un consortium libéral-autoritaire, tissé de solidarités d’affaires, de partis conservateurs, nationalistes et libéraux, de médias réactionnaires et d’élites traditionnelles, perd tout soutien populaire : au fil des élections, il passe de presque 50 % à moins de 10 % des voix et se demande comment garder le pouvoir sans majorité, sans parlement, voire sans démocratie. Cet extrême centre se pense destiné à gouverner par nature : sa politique est la meilleure et portera bientôt ses fruits. Quand les forces de répression avertissent qu’elles ne pourront faire face à un soulèvement généralisé, le pouvoir, qui ne repose sur aucune base électorale, décide de faire alliance avec l’extrême droite, avec laquelle il partage, au fond, à peu près tout, et de l’installer au sommet.”
Ces lignes viennent du 4e de couverture du livre “Les Irresponsables” de Johann Chapoutot, historien, spécialiste du nazisme et qui a effectué une thèse sur le même sujet. Son livre parle de l’Allemagne entre mars 1930 et janvier 1933. Un travail documenté des acteurs de l’époque, où une à une, les digues avaient sauté jusqu’à installer le pire au pouvoir.
En le lisant, il est impossible de ne pas s’arrêter toutes les deux pages en se demandant si l’auteur décrit l’Allemagne des années 30 ou la situation actuelle. Les parallèles peuvent s’établir sans chercher bien longtemps.
Il y avait à l’époque un homme richissime qui rachetait médias, boites de productions cinématographiques afin d’imposer un récit, tout en pointant du doigt certaines minorités et “la gauche” comme les ennemis jurés. Nous avons le même aujourd’hui, il s’appelle Vincent Bolloré, bien accompagné par d’autres milliardaires comme Pierre-Edouard Stérin, Daniel Křetínský etc.
Il y avait à l’époque des grands patrons qui ont fait le pari de l’extrême-droite et du nazisme car il était hors de question que le socialisme, le partage de richesses et la justice sociale puissent voir le jour en Allemagne. Trop dangereux. Comment ne pas faire le parallèle avec le MEDEF qui a officiellement adoubé le Rassemblement National à l’occasion des législatives 2024, en indiquant que le programme du NFP (le plus chiffré et sourcé sur l’économie, et de loin) était le plus dangereux pour la France ? A l’instar de Patrick Pouyanné qui avait déclaré « Il est peut-être temps de reprendre l’exploration du golfe d’Amérique » quelques mois après la réélection de Trump, comment ne pas penser à tous ces patrons du CAC40 qui ont adoubé Donald Trump et ses dérives fascistes ? Ils sont nombreux, comme le documente Laurent Mauduit dans “Collaborations” et son enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires.
Inutile de rappeler également ce que pense Jordan Bardella de Donald Trump, qui sur le plateau de Quelle Époque n’avait rien trouvé de mieux à dire que “où trouve-t-il toute cette énergie ?”. Nous y reviendrons.
2026 comme clarification
En luttant contre le changement climatique, nous sommes habitués à ce que les grands groupes et politiques s’allient avec le pire, se moquent royalement des conditions humaines et de l’environnement. Mais certaines lignes ont clairement été franchies ces deux dernières années.
Le génocide à Gaza est un marqueur clair des irresponsables. Pendant deux ans et malgré les évidences, les alertes des ONG, de l’ONU, les études qui parlaient très vite de dizaines de milliers de morts, les déclarations claires du gouvernement israélien qui appelait à nettoyer Gaza de ses habitants, la clique politico-médiatique a frôlé l’abjecte plus d’une fois. Incapable de prononcer clairement le mot génocide ni d’informer correctement sur le massacre qui continue malgré la libération des derniers otages. Des médias et politiques incapables, irresponsables.
Pendant deux ans, des cadres du parti socialiste à Raphaël Glucksmann, “de gauche”, au Rassemblement National, d’extrême-droite, nous avons eu droit à un mélange de médiocrité et de lâcheté digne des plus grands irresponsables de l’histoire. Une honte collective, du soutien inconditionnel à Israël de la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet au Rassemblement National qui défend avec vigueur le gouvernement d’extrême-droite génocidaire de Netanyahou.
Mais le cercle des irresponsables ne s’arrête pas là. Que dire de TF1 qui a invité Netanyahou en plein génocide ? Que dire de France Info qui fait un débat en direct afin de savoir si on peut “faire de Gaza une nouvelle Riviera” comme suggéré par Trump en invitant un professionnel du tourisme sur le plateau ?

Le cas Francesca Albanese
Ne pensez pas un seul instant que ce que vous venez de lire fait partie du passé. C’est on ne peut plus actuel. Pas plus tard que la semaine dernière, une fake news a été relayée par la député Caroline Yadan, prêtant des propos à Francesa Albanese, Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les territoires palestiniens occupés, qu’elle n’a… jamais eus.
En effet, elle n’a jamais déclaré “Israël comme ennemi commun de l’humanité”. Elle a démenti, Amnesty France a démenti, mais peu importe, le coup était parti. Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, a accusé Francesca Albanese d’antisémitisme, accompagné de plus de 50 députés français, annonçant même vouloir demander sa démission lors de la prochaine session du Conseil des droits de l’homme à l’ONU le 23 février. Sur un mensonge, pur et simple.
A l’instar de France 24, rares sont les médias qui ont vérifié ces infos, et bien sûr, le démenti n’aura jamais le 1/10 de portée que le mensonge. Les irresponsables ont gagné. A l’instar de Caroline Fourest, serial menteuse, qui en a profité pour relayer une énième fake news, ou encore France Info qui invite Joshua Zarka, ambassadeur d’Israël en France, pour lui demander son avis objectif sur Francesca Albanese. La boucle est bouclée.

“Mais quel rapport avec le climat”
C’est dans ce système médiatique que nous baignons. Des mensonges partagés jusqu’au sommet de l’État, des médias irresponsables et des politiques qui se taisent par opportunisme. Chacune de ces séquences profite structurellement à l’extrême droite et donc au Rassemblement National, parti qui récupère mieux que personne la colère et la défiance (méritée) envers la classe politique. Peu importe si leur programme est le pire pour le climat, la justice sociale, les pauvres, les profs, etc. Cela n’a pas, ou plus d’importance.
Certains pourraient se dire “mais quel rapport avec le climat, Bon Pote ?”
Le rapport est double. Premièrement, la confiance envers les institutions publiques favorise la mise en place de mesures pour la transition écologique. C’est un consensus scientifique, rappelé dans le dernier rapport du GIEC. C’est donc catastrophique de voir des politiques multiplier les mensonges sur tous les sujets, avec une majorité de ces mensonges prononcés à droite et à l’extrême droite.
Ensuite et surtout, c’est le même système capitaliste et les mêmes camps politiques qui flinguent notre avenir climatique qui sont racistes et imposent actuellement le rythme politico-médiatique. Ce sont les mêmes personnes qu’il faut combattre en informant avec des faits, sans tomber dans le piège de la zone inondée de merde comme le fait avec brio Sarah Knafo.
Un cordon sanitaire piétiné
Si le cordon sanitaire tient encore en Belgique, cela fait bien longtemps qu’il est piétiné en France. Pas seulement par les chaines Bolloré, où le racisme prospère. Cnews est multi condamné, mais Cnews continue. Circulez. Parlons ici d’autres irresponsables, celles et ceux qui courent après Cnews. Il faut lire ces deux articles impeccables de Sophie Tregan sur le blog de Médiapart (en accès libre) et celui de Pauline Bock sur Arrêt sur Images pour comprendre que même le service public, attaqué par l’extrême-droite et qui souhaite le supprimer, fait du Cnews.
Ce n’est pas un article mais un livre qu’il faudrait écrire, tellement la liste des irresponsables est longue. TF1 qui invite Sarah Knafo pour son JT de TF1 devant 5 millions de téléspectateurs, sans rappeler le projet raciste de son parti Reconquête dirigé par Eric Zemmour, par choix. Le prix trombinoscope qui la récompense comme révélation politique de l’année (incroyable surprise lorsque vous êtes invitée partout, tout le temps). Une vraie fascination pour la candidate d’extrême droite comme le souligne Acrimed.
Matthieu Stefani et son podcast Generation Do It Yourself l’a aussi invitée, mais ça va, car il avait reçu François Ruffin, “réputé très à gauche”. Irresponsable, mais pas surprenant, lui qui a invité 2 fois Pierre-Edouard Stérin ou encore Laurent Alexandre sur son podcast. Le capitalisme vert se marie à merveille avec l’extrême-droite, tant que c’est bon pour le business, la peste brune n’a pas d’odeur.
Extrême gauche partout, extrême droite nulle part
La marche suivante des irresponsables de l’extrême centre, c’est de mettre sur le même plan l’extrême gauche et l’extrême droite. Nous n’avions eu que cela avant les législatives 2024, et comme nous sommes à un mois des municipales, les irresponsables se mettent en marche.
Emmanuel Macron s’est ainsi rendu au micro de Frédéric Haziza (journaliste accusé d’agression sexuelle) sur radio J pour déclarer que La France Insoumise (LFI) était d’extrême gauche. Un coup politique pour légitimer le seul vote “responsable”, celui de Renaissance, son parti. Le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez avait lui aussi quelques jours auparavant classé LFI à l’extrême gauche. Ce n’est pourtant pas au président de classer les partis politiques, et encore moins à un homme qui se disait “de gauche” en 2016 et qui voulait rendre hommage au Maréchal Pétain.
Mais si les médias prononcent très facilement le mot “extrême gauche”, notez qu’il leur devient extrêmement difficile voire impossible de prononcer le mot “extrême droite”. On nomme tour à tour les patriotes, les identitaires, les nationalistes, même l’Action Française est désormais uniquement “royaliste”, mais pas d’extrême droite. A l’instar de Martine Vassal, partager la devise et les valeurs du Maréchal Pétain, c’est la droite républicaine et responsable.
Mort de Quentin Deranque : une récupération politique irresponsable
La mort tragique de Quentin Deranque a été le théâtre d’une nouvelle bascule médiatique. Les irresponsables ont toutes et tous repris les éléments de langage du groupe d’extrême droite Nemesis sans vérifier les faits. Il fallait coûte que coûte en profiter pour abattre l’ennemi politique qu’est LFI, peu importe si c’était en mentant, en coupant une vidéo de preuve en deux ou en accusant une ex membre de la Jeune Garde qui se trouvait à 10 000km le soir du drame.
Le mot d’ordre est clair : si vous ne reprenez pas les mots de l’extrême droite, vous êtes forcément fan de la France Insoumise, fan de violence, ou en d’autres termes, d’extrême gauche. Vous êtes obligé(e) de rejoindre le nouveau Front Républicain, le seul responsable, “tout sauf LFI”.
Il y avait pourtant une alternative à tout cela. Attendre la conférence de presse du procureur de Lyon lundi pour en savoir plus. Attendre d’avoir des preuves avant de dire que c’était de la faute de Raphaël Arnault, de Rima Hassan ou de LFI.
Les irresponsables n’ont pas attendu. Il fallait participer à la meute. Comme le média Contre Attaque le rêvelait, Quentin n’était pas un jeune homme non violent, mais bien faisant parti d’un groupe de néo-nazis habillés en noir, cagoulés, et venus en découdre en marge d’un meeting de Rima Hassan, qui elle était à quelques centaines de mètres du lieu du drame.
Ainsi, comme le souligne Contre attaque, “TF1, l’AFP, L’Obs, France Info, Libération, Juan Branco, François Ruffin, Raphaël Glusckmann, Emmanuel Macron et tous les autres reprennent depuis 5 jours un narratif inventé par des néo-nazis pour criminaliser l’antifascisme et transformer les agresseurs en victimes. C’est un scandale d’État”.
Il faut se rendre compte de la gravité et des conséquences du traitement médiatique. Il aura fallu plusieurs jours pour que la vérité éclate. C’était bien une rixe, avec une issue tragique, et non des “antifas” qui ont tabassé un jeune non-violent. Quentin fait bien partie d’Action Française, un groupe d’extrême droite raciste ayant des propos antisémites qui, ironie de l’histoire, critique la récupération ignoble du groupe d’extrême droite Nemesis (voir capture d’écran ci-dessous).

Y aura-t-il des excuses des médias et des politiques qui ont menti et propagé une fake news, mettant de l’huile sur le feu à un pays qui n’en a franchement pas besoin ? Jamais. Des irresponsables.
Le Canard enchaîné confirmera le 17 février l’enquête de Contre Attaque avec une vidéo inédite de la rixe, mais c’est trop tard. Le mensonge est parti, les irresponsables ont fait leur travail.
Nous pourrions bien sûr nous demander pourquoi cela fait au moins 8 ans que des groupuscules d’extrême droite procèdent à des descentes pour taper des noirs, des arabes, des gauchistes, et tout ce qui ne rentre pas dans leur idéologie sans que cela ne fasse l’objet de débats enflammés à l’Assemblée nationale ? Demander ce qu’a fait le gouvernement Macron au pouvoir sur la même période pour endiguer cette violence documentée, vidéos à l’appui ?
Non. L’urgence des irresponsables est de prendre exemple et de taper sur “la vraie menace” : les antifas. Pas les fascistes, donc, mais les personnes qui combattent le fascisme. Olivier Faure, premier secrétaire du parti socialiste, a par ailleurs mis sur le plan la Jeune Garde, Génération Identitaire et l’Action Française. Les Antifascistes et les groupuscules racistes, c’est pareil.

Pendant ce temps là, un militant du RN tirait sur des policiers à Châteauroux et possédait “un véritable arsenal”, le siège de LFI était menacé d’une bombe et évacué par un homme qui voulait “tuer tout les crouilles, les gauchistes et autres nègres”. Pour quelle couverture médiatique et quelles condamnations ?
Minute de la honte
Nous reparlerons probablement de cette semaine comme une bascule. La minute de silence pour Quentin Deranque étant probablement l’illustration parfaite des irresponsables assurant le silence devant le bruit des bottes.
Un deux poids deux mesures qui interroge comme rappelé sur Bon Pote. Pourquoi ? Yaël Braun-Pivet avait par exemple initialement refusé une minute de silence en la mémoire d’Aboubakar Cissé, poignardé à 57 reprises en pleine prière dans une mosquée, car selon elle, “il n’y a plus de minute de silence pour des cas individuels”.
View this post on Instagram
Pourquoi Ismaël Aali, tué à lyon un mois auparavant et dont le suspect principal est mis en examen pour meutre à caractère raciste, n’a lui pas eu droit à une minute de silence ? Pourquoi pas Hichem Miraoui ? Ou Djamel Bendjaballah ? ou Angela Rostas ? Condamner la violence ayant mené à la mort d’un jeune de 23 ans n’est pas discutable, tous les partis l’ont fait, y compris LFI. Mais comment la France peut-elle rendre un tel hommage à un jeune appartenant à un groupe raciste et antisémite ?
L’extrême-centre à l’affût
C’est une excellente période pour faire le tri et savoir à qui vous avez vraiment affaire. Ceux qui profitent de la mort de Quentin pour reprendre les éléments de langage de l’extrême-droite sont les irresponsables contemporains que l’histoire jugera. Les politiques “de gauche” comme François Hollande ou Raphaël Glucksmann qui en profitent pour assurer partout où ils passent que “LFI ne sera pas au second tour”. Leur priorité est donc de battre LFI, pas l’extrême droite. Voter avec la Macronie pour espérer un peu de pouvoir (qu’ils n’ont jamais eu en retour) ne suffisait plus.
Personne ne sera surpris de cet opportunisme en pleine période électorale pour les municipales 2026. Les irresponsables se moquent des conséquences et s’il faut banaliser l’extrême droite, ils le feront, leur carrière passe avant le risque de voir l’extrême droite au pouvoir.
En matière d’opportunisme, Hugo Clément s’est de nouveau illustré sur le réseau social X (Twitter). Le journaliste “neutre” qui refuse de s’engager politiquement à chaque élection (même lorsqu’il s’agit de l’extrême droite en face) ne rate jamais une occasion de tomber sur les politiques de gauche et de reprendre les éléments de langage de l’extrême droite comme il l’a fait ce 18 février en répondant à un message du 23 avril 2023 du député Raphaël Arnault.

Un message vu plus de deux millions de fois et partagé par toute l’extrême droite. Une belle opération de communication pour le journaliste engagé. Une continuité de la neutralité politique de l’émission Quelle Époque qu’il produit, où les invités politiques sont très largement à droite de l’échiquier politique. Rien de surprenant non plus d’y retrouver Léa Salamé, elle qui laissait Eric Zemmour parler de grand remplacement, une théorie raciste et fausse, sans contradiction. Les irresponsables ne s’embarrassent pas de la vérité, ils veulent “un moment”.
Si une majorité de médias invitent l’extrême droite sans contradiction et laissent d’autres irresponsables en profiter, il ne faut pas oublier deux choses.
Premièrement, de nombreux médias font un travail important pour informer correctement. Les Jours ont par exemple publié un article fin janvier où ils rappellent que sur 30 députés RN têtes de liste aux municipales, 26 ont des casseroles. On ne parle pas de petites casseroles comme oublier de payer une facture, mais d’injures racistes, de fréquentations néofascistes, de propos sexistes ou complotistes. Street Press publiait le 19 février que l’organisatrice de la marche pour Quentin Deranque à Lyon est mariée à un néonazi violent. Des détails, visiblement, que les médias oublieront de communiquer samedi 21 février. La presse indépendante joue un rôle important dans un paysage médiatique appartenant majoritairement à des milliardaires de droite ou d’extrême-droite.
Deuxièmement, l’historien Johann Chapoutot rappelle une chose très importante : jusqu’à la dernière minute, le matin même de la nomination d’Adolphe Hitler, rien n’était fait. Un message d’espoir et une leçon à retenir pour toutes les personnes qui souhaitent s’affranchir des irresponsables.
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier à réagir.