Le scandale qui pourrait coûter cher à l’extrême droite latinoaméricaine
Le Vent Se Lève11 min de lecture
Fernando Cerimedo, architecte d’une vaste machine de désinformation qui a contribué aux percées électorales de l’extrême droite de l’Argentine à la Bolivie en passant par le Honduras, se retrouve aujourd’hui derrière les barreaux en Bolivie. Il avait bénéficié de la technologie et des fonds fournis par les proches collaborateurs de Trump dans ses activités politiques. Accusée d’avoir commandité une tentative d’assassinat visant son ex-compagne, il a vu sa carrière brisée par une procédure judiciaire – qui pourrait avoir un retentissement bien au-delà du cas Cerimedo. Par Kurt Hackbarth, traduction Alexandra Knez.
NDLR : cet article s’inscrit dans une série visant à documenter l’actualité d’une Amérique latine en butte au retour de la « doctrine Monroe ». Nous vous invitons notamment à découvrir le reportage de Pierre Lebret et Vincent Ortiz à Cuba, notre analyse des intérêts économiques derrière l’enlèvement de Nicolas Maduro, ainsi que celle d’Andre Pagliarini relative aux conséquences de cette réaffirmation impériale pour le Brésil.
Le mardi 18 août, un ressortissant argentin du nom de Fernando Cerimedo est arrêté à l’aéroport international de Viru Viru, à Santa Cruz de la Sierra, en Bolivie. Âgé de quarante-cinq ans, M. Cerimedo est accusé de tentative d’homicide sur la personne de son ex-compagne, l’avocate bolivienne Nadia Beller, et fait l’objet d’une mesure de détention provisoire de 180 jours. Le récit est macabre : Les images issues des caméras de sécurité montrent des tueurs à gages déguisés en livreurs s’approchant de Beller et tirant à bout portant, avant de s’enfuir en quelques secondes. Plus troublant encore : Beller, qui a miraculeusement survécu à l’attaque, attendait apparemment un enfant de Fernando Cerimedo.
Pour l’heure, l’affaire pourrait presque passer pour un féminicide manqué, tragique mais tristement banal, survenu après une rupture amoureuse et promis à une brève apparition dans la rubrique faits divers des journaux locaux. C’est d’ailleurs exactement la lecture que nombre d’acteurs impliqués auraient tout intérêt à imposer. Mais il y a plus. Loin d’être un quidam, Cerimedo se trouve être le cerveau de la campagne de désinformation ultra-droitière qui a pris d’assaut l’Amérique latine.
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Au cœur de l’extrême droite latino-américaine
Dès que l’on s’intéresse à l’extrême droite latino-américaine, le nom de Fernando Cerimedo revient sans cesse. On le retrouve au Brésil, où il a épaulé le clan Bolsonaro dans la diffusion de la thèse selon laquelle les élections de 2022, qui ont vu le retour de Luiz Inácio Lula da Silva, auraient été entachées de fraude. On le retrouve aussi en Argentine, où — selon Beller — il a travaillé pour Javier Milei, qu’il décrivait pourtant comme un « fou », tout en collectant des informations sensibles sur le scandale de corruption impliquant la sœur du président, Karina Milei, aujourd’hui secrétaire générale de la présidence. Il était aussi au Chili, où il s’est publiquement vanté d’avoir contribué à faire échouer le référendum sur la nouvelle Constitution destinée à remplacer celle héritée de l’ère Augusto Pinochet, toujours en vigueur.
La machine à désinformation de Cerimedo, experte dans l’art d’accoler le préfixe « narco » à tout mouvement progressiste de la région, se retrouve aujourd’hui prise à son propre piège
Selon plusieurs sources, il aurait en parallèle apporté son soutien à la campagne présidentielle de José Antonio Kast, figure majeure de la droite radicale chilienne. On le retrouve ensuite au Pérou, où il a côtoyé un proche conseiller de Keiko Fujimori à l’approche de l’élection présidentielle de juin, un scrutin qu’elle a finalement remporté de justesse, selon les résultats officiels. Puis au Honduras, où il apparaît dans un enregistrement audio dans lequel il aurait reconnu avoir participé à des fraudes électorales lors du scrutin de novembre 2025, remporté de manière inattendue par Nasry Asfura, un allié politique de Donald Trump. Il a également pris part aux élections présidentielles colombiennes en juin, où, selon les résultats officiels, un autre partisan de Trump, Abelardo de la Espriella, a battu Iván Cepeda avec moins d’un point de pourcentage d’écart.
Pourquoi était-il si sollicité ? Pour la simple raison que Cerimedo savait tout orchestrer. Marketing politique, ciblage d’audience, réseaux de bots comptant des centaines de milliers de comptes, sondages trompeurs, enquêtes clandestines sur l’opposition, manipulations par intelligence artificielle : il maîtrisait l’ensemble de la chaîne. En pratique, il fournissait le message négatif (déformation, mensonge, calomnie, tout ce qu’il fallait) puis le découpait, le rendait sensationnel, l’optimisait pour chaque segment de population et l’amplifiait jusqu’à saturer l’espace public. Une mécanique redoutablement efficace, pensée pour toucher le public le plus large et le plus réceptif possible. Avec son complice, le faussaire en série Javier Negre (condamné à plusieurs reprises en Espagne pour avoir inventé de toutes pièces des informations, voire des interviews entières), ils ont fondé La Derecha Diario, une plateforme médiatique en ligne conçue pour diffuser ce type de contenu sous forme d’« actualités » dans toute l’Amérique latine.
Après ses débuts en Argentine, le média a rapidement lancé des éditions régionales au Mexique, en Uruguay, en Équateur et en Israël, ainsi qu’une version anglaise aux États-Unis, où Negre allait devenir un habitué des conférences de presse de la Maison Blanche. Au Mexique, comme l’a expliqué Negre lui-même lors d’un événement de la Conservative Political Action Conference, l’organisation a été invitée à s’implanter par le magnat d’extrême droite Ricardo Salinas Pliego afin de « mener la bataille culturelle ». Le Mexique, affirme Beller — point de départ d’une ingérence dans les élections de mi-mandat de 2027 —, était son prochain objectif. Tout cela était financé par un réseau de portefeuilles numériques découverts sur son téléphone, totalisant quelque 132,8 millions de dollars.
Un ministre sans portefeuille
Mais rien ne peut rivaliser ses activités en Bolivie, où Cerimedo était bien plus qu’un simple « tueur à gages » numérique : il faisait office de ministre tout-puissant sans portefeuille au sein du gouvernement de droite de Rodrigo Paz, élu en octobre 2025 à la suite d’une fracture dévastatrice au sein du parti au pouvoir, le Mouvement vers le socialisme (MAS). Bien qu’ils aient pris soin de ne jamais l’inscrire sur la liste officielle des salariés, ce « conseiller principal » disposait de fait de pouvoirs de cogouvernance sur des secteurs clés : communication, appareil gouvernemental, forces de police. Le pouvoir de Cerimedo était tel que, dans les jours précédant l’attentat contre Beller, il échangeait par messagerie avec le lieutenant colonel Erik Correa González, directeur du renseignement de la Force spéciale antinarcotiques, pour coordonner l’assaut. Correa González fait également l’objet d’une enquête pour avoir prétendument reçu des pots-de-vin de 50 000 dollars par avion afin de fermer les yeux sur des vols transportant de la cocaïne. Pour sa part, outre la tentative d’homicide, Cerimedo fait également l’objet d’une enquête pour enrichissement illicite et liens avec le trafic de drogue, notamment le trafic de substances contrôlées et dissimulation de trafic de drogue.
L’ironie est presque trop parfaite. La machine à désinformation de Cerimedo, experte dans l’art d’accoler le préfixe narco à tout dirigeant, mouvement ou gouvernement progressiste de la région pour mieux les discréditer, se retrouve aujourd’hui prise dans son propre piège. Le stratège est désormais accusé non seulement d’avoir collaboré avec des narcotrafiquants, mais aussi d’avoir utilisé l’un d’entre eux pour tenter d’éliminer son ancienne compagne et l’enfant qu’elle portait. Dans ce dossier, chaque accusation sonne comme un aveu.
Le lien avec les États-Unis
Si l’histoire de Cerimedo s’arrêtait là, cela pourrait au moins en partie justifier le manque de couverture médiatique dans la presse anglophone. Mais ce n’est pas le cas. Selon une enquête publiée dans le quotidien mexicain La Jornada et s’appuyant sur des documents déposés au titre de la loi sur l’enregistrement des agents étrangers (Foreign Agents Registration Act, FARA), le point d’entrée de Cerimedo aux États-Unis était Miami. Cette ville du sud de la Floride était bien plus qu’une simple adresse professionnelle ; elle servait « de plateforme de coordination entre les campagnes latino-américaines, les médias à vocation idéologique, les conseillers politiques, les organisations issues de la communauté cubaines aux Etats-Unis et les secteurs du Parti républicain capables d’influencer la politique américaine vers l’hémisphère sud ». Et la figure clé de ce « comité d’accueil » au sein de ce « laboratoire » extrémiste était Damian Merlo, lobbyiste, consultant en relations publiques, associé gérant du Latin America Advisory Group (LAAG) et ancien responsable du contrôle des visas pour le Département d’État américain à La Havane. C’est en effet Merlo qui a organisé la participation de Javier Milei à l’émission de Tucker Carlson en 2023, deux mois avant son élection à la présidence de l’Argentine.
Grâce à Merlo, Cerimedo pouvait avoir accès aux bureaux de membres du Congrès fortement engagés dans la politique d’extrême droite en Amérique latine, tels que les députés Mario Díaz-Balart et Maria Elvira Salazar — qui préside la sous-commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants chargée du continent américain — ainsi que le secrétaire d’État Marco Rubio. En effet, sur une photo officielle du Département d’État, prise lors du sommet Shield of the Americas le 7 mars 2026, Fernando Cerimedo apparaît assis aux côtés de Rodrigo Paz et directement face au secrétaire d’État américain, autour d’une table restreinte de six personnes. Une scène conviviale, presque informelle.
Lorsque, en 2023, Cerimedo a fondé son agence Numen Publicidad à Miami, celle ci a immédiatement uni ses forces avec LAAG pour travailler sur la campagne de Javier Milei. Cette implantation stratégique lui a aussi ouvert l’accès à un autre acteur clé de toute cette galaxie : Brad Parscale, directeur des médias numériques de la campagne Trump en 2016 puis directeur de campagne en 2020. L’alliance était presque naturelle. Numen et Parscale proposaient une panoplie de « services » similaires, fondés sur l’exploitation massive des données et la manipulation algorithmique du débat public. C’est Parscale qui avait versé quelque 6 millions de dollars à Cambridge Analytica en 2016 pour exploiter les données Facebook de 87 millions d’utilisateurs, collectées sans leur consentement. Lors des élections au Honduras, Parscale a conseillé Numen à distance, indiquant comment exploiter ces données pour affiner le ciblage des électeurs. Une collaboration qui illustre la manière dont les réseaux trumpistes et les opérateurs numériques latino américains ont progressivement fusionné leurs méthodes, leurs outils et leurs objectifs.
En Bolivie, il est allé encore plus loin : il s’est rendu sur place pour aider l’équipe de Numen à exploiter les outils de données fournis par ses entreprises partenaires. En 2025, Cerimedo a été désigné représentant et titulaire exclusif de la licence pour l’Amérique latine de Campaign Nucleus, la plateforme détenue par Brad Parscale, ainsi que d’EyesOver, une société affiliée. « C’est Brad qui m’a fourni toute la technologie avec laquelle je travaille », a reconnu Cerimedo. En octobre 2025, sur le registre FARA, Parscale était enregistrée comme ayant eu des liens avec le gouvernement israélien, par l’intermédiaire de Havas Media Germany GmbH.
Le château de cartes
Droits de douane punitifs, bombardements de bateaux de pêche, interventionnisme assumé, enlèvement d’un chef d’État en exercice : il suffit d’un rapide aperçu de l’offensive menée par la deuxième administration Trump contre l’Amérique latine et les Caraïbes pour plonger n’importe qui dans le désespoir. Mais comme le montre l’affaire Cerimedo, ce barrage d’extrême droite est plus fragile qu’il n’y paraît. De Kast à Milei en passant par Paz, les dirigeants élus dans le sillage de cette vague sont, les uns après les autres, tombés en disgrâce, ont été éclaboussés par des scandales, ont dû faire face à des manifestations populaires, voire tout cela à la fois. Les victoires au Honduras, au Pérou et en Colombie ont toutes été remportées d’une courte tête, ce qui les rendait particulièrement vulnérables à un renversement par les mécanismes de manipulation conçus dans le Nord et appliqués dans le Sud. Privés d’un véritable mandat citoyen, certains gouvernements ont choisi de s’arc bouter sur l’état d’exception, tandis que d’autres se sont accrochés plus encore au Bouclier des Amériques et aux « collaborations » qu’il propose avec les forces américaines.
Le fait qu’une part aussi vaste de cette architecture puisse, en coulisses, être attribuée à un seul homme est en soi révélateur. Cerimedo, bien sûr, sera écarté et remplacé ; la file d’anciens clients, d’alliés et de compagnons d’armes cherchant à prendre leurs distances avec lui s’est déjà formée. Mais ce réflexe de survie dit tout : le château de cartes qu’est cette droite radicale régionale vacille sur ses fondations fragiles, dépendantes de prestataires opaques, de technologies incontrôlées et d’alliances improvisées : La pourriture de son magicien numérique est devenue le symbole de la pourriture au cœur même de son projet.
Article originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « The Scandal That Could Break the Latin American Far Right » et traduit par Alexandra Knez pour LVSL.
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