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L’Arabie Saoudite, la Turquie et le Pakistan ont-ils créé leur propre OTAN ?

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L’Arabie Saoudite, la Turquie et le Pakistan ont-ils créé leur propre OTAN ?
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Le 7 août, Riyad, Ankara et Islamabad ont scellé, dans la ville la plus sainte de l’islam, un pacte de défense mutuelle. Derrière la rhétorique martiale de l’« OTAN islamique » se joue une redistribution plus profonde : celle d’un ordre moyen-oriental fondé, depuis trois quarts de siècle, sur l’illusion que la puissance américaine garantissait la stabilité, quand elle a surtout produit autoritarisme, dépendance budgétaire et guerre. Reste à savoir si ce Moyen-Orient sans tuteur saura éviter que le déclin d’un empire ne s’accompagne de l’émergence d’un autre, sous une forme régionale.

Le 7 août, le Pakistan, l’Arabie saoudite et la Turquie ont annoncé un pacte de défense mutuelle baptisé accord de défense conjointe de La Mecque. Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, l’a comparé à l’OTAN, en citant spécifiquement la clause de défense collective de l’article 5. Le président Donald Trump a salué ce pacte comme « un premier pas grand, audacieux et important » vers une région du Moyen-Orient enfin capable de « se défendre elle-même ». Sur ce point précis, il n’a pas tort. Ce qu’il s’est bien gardé de préciser, c’est que ce basculement traduit une prise de conscience croissante : les États-Unis et Israël comptent parmi les principaux facteurs d’instabilité au Moyen-Orient.

Les dirigeants de la région pouvaient jusqu’ici s’en accommoder, persuadés que le parapluie sécuritaire américain les mettrait à l’abri des répercussions du militarisme de Washington. Mais l’attaque israélienne contre le Qatar l’an dernier, puis les destructions engendrées par la guerre en cours contre l’Iran, ont fini par crever cette illusion.

L’accord de La Mecque traduit la manière dont les dirigeants régionaux répondent à cette réalité désormais manifeste et composent avec un Moyen-Orient post-américain. Le pacte vise sans ambiguïté à rétablir une dissuasion face à l’Iran, mais aussi, tout autant, à en constituer une face à Israël. Du point de vue turc, Israël représente même l’agresseur le plus probable – de Benjamin Netanyahou à Naftali Bennett, plusieurs responsables israéliens ont d’ailleurs décrit la Turquie comme une menace comparable à l’Iran.

Ce pacte constitue donc une réponse pragmatique à un ordre régional qui se délite. La fin de l’hégémonie américaine au Moyen-Orient signe aussi la fin d’une série de fictions qu’elle avait permis d’entretenir : que les monarchies du Golfe pouvaient dépenser sans compter dans des projets pharaoniques ; que l’occupation israélienne de la Palestine pouvait rester indéfiniment sous le tapis ; que l’aventurisme militaire israélien pouvait se poursuivre sans contrepartie. La question qui se pose désormais aux dirigeants de la région est celle de ce qui advient lorsque tous ces mythes s’effondrent en même temps.

Le mirage de la sécurité américaine

Pendant des années, tandis que Washington menait ses guerres en Afghanistan et en Irak et tentait d’étouffer l’Iran et la Syrie sous les sanctions, les monarchies du Golfe avaient choisi de fermer les yeux sur la belligérance américaine, se sentant protégées de ses conséquences. Leur richesse semblait mettre les membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) à l’abri du chaos régional, d’autant qu’ils achetaient en quantités considérables du matériel militaire américain de prestige – la manifestation la plus tangible de la garantie de sécurité offerte par Washington.

C’est sous cette illusion de stabilité que le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) avait échafaudé ses projets grandioses : Neom, The Line, et les autres mégaprojets de la Vision 2030 saoudienne. Aujourd’hui, alors même que s’effrite la sécurité parrainée par Washington, MBS a dû reconnaître que l’ampleur de sa vision dépassait les capacités budgétaires du royaume. Une enquête du Wall Street Journal a révélé que le chantier de ces mégaprojets est en grande partie à l’arrêt, tandis que l’État saoudien débourse 16 milliards de dollars rien que pour résilier les contrats de construction déjà signés.

Des observateurs extérieurs peuvent bien spéculer sur l’avenir politique du prince héritier, dont l’image tout entière reposait sur la promesse de transformer le royaume d’ici 2030. Sous son règne, le pays a pourtant connu de profondes mutations sociétales. L’État a modifié les termes du contrat social : auparavant, les hommes saoudiens percevaient des salaires publics suffisamment généreux pour subvenir aux besoins de leurs parentes féminines, juridiquement considérées comme mineures. Depuis une décennie, l’État encourage les femmes à investir la vie publique – leur taux d’emploi est passé d’environ 17 % en 2016 à 31 % en 2026 – tout en cherchant à développer l’emploi privé pour l’ensemble des Saoudiens, plutôt que de perpétuer leur dépendance à la manne étatique. Cette transformation a eu, sur la population, un effet sans doute plus profond qu’une cité futuriste étincelante – même si les Saoudiens sont fondés à s’interroger sur les milliards engloutis dans des projets pharaoniques aujourd’hui abandonnés dans le désert. Débarrassés de l’illusion d’une protection américaine, les dirigeants saoudiens s’orienteront-ils désormais vers une gestion plus responsable des ressources du royaume ?

Ils pourraient bien y être contraints : l’économie saoudienne peine, le détroit d’Ormuz demeurant largement fermé et les Ansar Allah menaçant les pétroliers saoudiens qui tentent de franchir le détroit de Bab-el-Mandeb en direction de l’Asie. Les navires saoudiens peuvent emprunter le canal de Suez vers le nord ou contourner l’Afrique par un trajet bien plus long, ce qui peut renchérir chaque traversée de 500 000 à 2,5 millions de dollars. Au deuxième trimestre 2026, le PIB saoudien a connu sa plus forte chute depuis le deuxième trimestre 2020, au plus fort de la pandémie de Covid-19. L’économie saoudienne a toujours connu des cycles d’expansion et de récession liés à sa dépendance aux marchés des hydrocarbures ; la Vision 2030 était censée atténuer ces à-coups. Or, bien que plus de la moitié du PIB saoudien provienne désormais de secteurs non pétroliers, le tourisme et les loisirs se révèlent tout aussi vulnérables aux missiles iraniens que les exportations de brut.

Une OTAN islamique ?

Les contraintes budgétaires saoudiennes soulèvent une autre question : que Riyad apporte-t-elle réellement à cet accord, si ce n’est plus sa fortune illimitée ? L’Arabie saoudite semble vouloir jouer de son influence religieuse, en baptisant le pacte « accord de La Mecque » et en le signant dans la ville la plus sainte de l’islam, au palais Al-Safa surplombant la Kaaba. Certains commentateurs l’ont déjà surnommé « l’OTAN islamique ».

La Turquie et le Pakistan, eux, apportent des atouts plus tangibles. La Turquie offre à la fois son statut de membre de l’OTAN et sa propre puissance militaire, non négligeable : elle occupe le onzième rang mondial des exportateurs d’armement, tandis que le Pakistan comme l’Arabie saoudite importent chaque année d’importantes quantités de matériel de défense. Le Pakistan, en théorie, apporte une dissuasion nucléaire, bien que le texte de l’accord n’établisse aucun parapluie nucléaire explicite. Alors que des projectiles yéménites continuent de frapper des pétroliers saoudiens en mer Rouge sans que ni Ankara ni Islamabad ne réagissent visiblement, la manière dont l’engagement de défense mutuelle se traduira concrètement reste incertaine.

Faute d’alternative plus satisfaisante, d’autres États du Golfe pourraient néanmoins rejoindre le pacte. Le jour même de l’annonce, l’ancien Premier ministre qatari, cheikh Hamad ben Jassim Al-Thani, a appelé à en faire une alliance de sécurité régionale, souhaitant que « le reste des pays du Conseil de coopération du Golfe [CCG] prenne l’initiative d’y adhérer ». Si le Qatar pourrait s’y rallier, Oman semble moins disposé à le faire, fidèle à sa posture de neutralité de longue date. Le Koweït et Bahreïn, traditionnellement alignés sur les préférences saoudiennes, ont pour leur part davantage gravité, ces derniers temps, vers l’orbite des Émirats arabes unis (EAU).

Les Émirats arabes unis sont, à l’inverse, l’un des membres du CCG qui n’y adhéreront presque certainement pas. Si la guerre en Iran a sans doute précipité l’annonce de l’accord de La Mecque, celui-ci trouve son origine dans le partenariat israélo-émirati formalisé par les accords d’Abraham en 2020. La rivalité entre Abou Dabi et Riyad s’est encore aggravée ces dernières années, jusqu’à éclater au Yémen en décembre dernier, lorsque l’Arabie saoudite a tiré sur des navires émiratis et contraint les EAU à quitter le pays, après plusieurs années d’opérations militaires conjointes contre les Ansar Allah depuis 2015. Abou Dabi conçoit son partenariat avec Israël comme un élément d’une stratégie plus large : en février, quelques jours à peine avant d’attaquer l’Iran aux côtés des États-Unis, Netanyahou avait annoncé un « hexagone d’alliances » réunissant Israël, les EAU, l’Inde, la Grèce et la République de Chypre. Cette constellation de pays s’oppose de toute évidence au tandem turco-pakistanais. Si cet « hexagone » demeure officiellement proche de Washington, il dessine aussi un Moyen-Orient – et un monde – moins dépendant des États-Unis.

L’annonce de l’accord de La Mecque semble enterrer pour de bon les spéculations persistantes sur une éventuelle normalisation entre l’Arabie saoudite et Israël. Du point de vue saoudien, tout le discours antérieur de Washington sur le « corridor Inde-Moyen-Orient » (IMEC) ou l’« alliance de sécurité au Moyen-Orient » (MESA), présenté comme un projet de sécurité et d’indépendance régionales, visait en réalité à intégrer Israël dans la région sans jamais traiter le conflit qui envenime le cœur même du Moyen-Orient : l’occupation persistante de la Palestine par Israël.

La politique américaine au Moyen-Orient a longtemps été façonnée par les préférences israéliennes. Le rôle de Washington dans le prétendu « processus de paix » a toujours eu pour finalité première de protéger Israël et de faire primer ses intérêts. La fin de la période de domination américaine – qui avait artificiellement gonflé le poids d’Israël comme celui des monarchies du Golfe, riches mais de taille modeste – pourrait enfin permettre un rééquilibrage des rapports de force régionaux plus conforme aux réalités du terrain.

Le déclin américain, une promesse de paix ?

D’aucuns pourraient voir dans la fin de l’hégémonie militaire américaine au Moyen-Orient un facteur d’instabilité en soi, annonciateur d’un monde toujours plus imprévisible. L’ordre mondial issu de la Seconde Guerre mondiale n’a certes rien eu de pacifique, mais il est parvenu, du moins, à prévenir ce que beaucoup considèrent comme la plus meurtrière des activités humaines : la guerre entre grandes puissances. Pour ceux qui regrettent déjà la fin de cette Pax americana toute relative, l’accord de La Mecque a de quoi inquiéter.

L’establishment de politique étrangère a réagi sans tarder. Steve Cook, du Council on Foreign Relations, a écrit : « L’ordre moyen-oriental sous conduite américaine, c’est fini. L’accord de La Mecque le prouve. » Le néoconservateur Robert Kagan a signé, dans The Atlantic, un article intitulé « Iran déchaîné », prédisant qu’à « la place d’un ordre israélo-américain, on verra émerger un alignement moins irréductiblement hostile à l’Iran, moins favorable à Israël, et plus indépendant des États-Unis ». Ces réactions traduisent, à Washington, la conviction répandue que la région basculerait dans le chaos sans la présence américaine. Cette idée que le monde aurait besoin des États-Unis comme puissance hégémonique suppose implicitement qu’aucun autre pays ne serait capable d’organiser ses propres affaires internationales de façon à garantir sa sécurité et sa stabilité. Une telle vision, empreinte de paternalisme, laisse transparaître une logique de fond que l’on pourrait résumer ainsi : « il faut contrôler ces peuples pour leur propre bien ; ils s’en portent mieux grâce à notre tutelle. »

Si Washington s’est employé à neutraliser ou à démanteler diverses institutions internationales – de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA) à la Cour pénale internationale, en passant par l’ONU elle-même —, de nombreux pays demeurent attachés au système onusien et au droit international. Sans négliger l’urgente nécessité de réformer le Conseil de sécurité et d’autres instances mondiales, on peut penser que le système international gagnerait en influence en l’absence d’une primauté américaine incontestée. La crise climatique n’est que l’un des nombreux défis mondiaux qui appellent une coopération internationale plus efficace.

Il est peu probable que l’accord de La Mecque, ou d’autres recompositions régionales de ce type, suffisent à apporter la paix au Moyen-Orient. La fin de l’hégémonie américaine devrait au contraire susciter de nombreux réalignements de ce genre, susceptibles eux-mêmes d’engendrer de nouveaux conflits. L’éventualité d’un partage de l’Asie occidentale et méridionale entre un bloc israélo-émirato-indien et un bloc turco-saoudo-pakistanais pourrait même laisser présager une guerre. Et pourtant, à mesure que décline le soutien américain, l’aléa moral qui a longtemps nourri l’agressivité israélienne comme saoudienne pourrait céder la place à une évaluation plus réaliste des capacités respectives de ces pays.

Pour la région, l’ère de la domination américaine n’a jamais rimé avec la paix. Elle s’est au contraire traduite par un approfondissement de l’autoritarisme, du néolibéralisme et de l’austérité, et, selon les cas, par une militarisation croissante ou une guerre d’une brutalité extrême. Aussi, si certains redoutent la fin du moment unipolaire américain, pour beaucoup au Moyen-Orient, cette fin ouvre au moins la possibilité de quelque chose de meilleur. L’accord de La Mecque démontre que d’autres pays sont bel et bien capables de mettre en place de nouveaux arrangements institutionnels susceptibles, en théorie, de produire un certain ordre même en l’absence des États-Unis. Reste que l’influence américaine a, pour l’essentiel, préparé le terrain à davantage de violence – non l’inverse.

Article originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Saudi Arabia, Turkey, and Pakistan Now Have Their Own NATO » et traduit pour LVSL.

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