Embargo à Cuba : après le pétrole, l’asphyxie alimentaire ?
Le Vent Se Lève13 min de lecture
Après avoir asphyxié Cuba sur le terrain pétrolier, Washington resserre à présent l’étau sur son assiette. En visant, en juillet dernier, l’importateur d’État GECOMEX et l’opérateur portuaire GEMAR, l’administration Trump s’en prend directement à la capacité de l’île à produire, transformer et importer sa propre nourriture. La stratégie est limpide : faire de la dépendance alimentaire cubaine un levier de pression politique, quitte à aggraver une crise déjà qualifiée de « Gaza silencieuse » par une délégation du Congrès. Entre effondrement des rendements agricoles et promesses inabouties de l’agroécologie, c’est la souveraineté alimentaire de l’île qui s’effondre. Par Logan McMillen, traduction Alexandra Knez.
NDLR : cet article s’inscrit dans une série visant à documenter l’actualité d’une Amérique latine en butte au retour de la « doctrine Monroe ». Nous vous invitons notamment à découvrir les reportages reportages de Pierre Lebret et Vincent Ortiz à Cuba, notre analyse des intérêts économiques derrière l’enlèvement de Nicolas Maduro ainsi que la mise en perspective historique de la doctrine Monroe par Andre Pagliarini.
L’administration Trump a déjà resserré l’étau pétrolier autour de Cuba. Elle s’emploie désormais à étrangler l’approvisionnement alimentaire de l’île, en ciblant la capacité du pays à produire, transformer ou importer des denrées, à moins qu’il ne s’approvisionne auprès d’entreprises américaines.
Lors d’une visite début juillet, une délégation du Congrès américain a décrit une réalité d’une gravité extrême, allant jusqu’à la qualifier de « Gaza silencieuse »
En juillet, le département d’État américain annonçait une série de nouvelles sanctions économiques de grande envergure à l’encontre de Cuba, visant des secteurs qui avaient jusqu’alors été épargnés. Ces mesures limitent la capacité du gouvernement cubain à acheter des produits agricoles et du matériel de transformation alimentaire auprès de pays tiers, en ciblant spécifiquement l’importateur d’État cubain (GECOMEX) et l’opérateur portuaire (GEMAR).
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Tout cela s’inscrit dans le contexte du blocus pétrolier imposé depuis des mois par les États-Unis à Cuba, qui a déjà plongé la population dans la misère en compromettant les conditions d’hygiène de base et la sécurité alimentaire, et qui a provoqué la mort de nombreux patients dans les hôpitaux cubains. Lors d’une visite début juillet, une délégation du Congrès américain a décrit une réalité d’une gravité extrême, allant jusqu’à qualifier la situation de « Gaza silencieuse ».
Dans ce contexte, il peut paraître surprenant d’apprendre que les États-Unis restent l’un des principaux partenaires commerciaux de Cuba, avec plus de 828 millions de dollars de marchandises exportées l’année dernière. Derrière cette contradiction apparente – les États-Unis imposant des sanctions à un pays avec lequel ils font des affaires – se cache une stratégie aussi vieille que l’impérialisme lui-même. Les États-Unis sont tout à fait disposés à vendre des denrées alimentaires et d’autres produits sélectionnés à Cuba, mais ils veulent détenir le monopole de ce commerce.
Un cauchemar en matière de conformité
Depuis des décennies, les sanctions américaines contre Cuba visent des secteurs clés tels que l’exploitation minière et le tourisme, deux sources importantes de devises étrangères pour le gouvernement cubain. Pendant tout ce temps, les États-Unis se sont abstenus de sanctionner les entités qui importent certaines marchandises à Cuba, car ces transactions entraînent une sortie de devises étrangères du pays, très souvent au profit d’entreprises américaines, payées intégralement et par avance.
Les entreprises minières et les chaînes hôtelières présentes à Cuba ont l’habitude de composer avec des environnements réglementaires complexes, à l’instar de la plupart des grandes entreprises de ces secteurs. Ce sont généralement des entreprises de taille plus modeste, non cotées en bourse. Cependant, le fait que le département d’État ait spécifiquement désigné GECOMEX et GEMAR – qui facilitent l’importation et l’exportation physiques de pratiquement tout ce qui entre et sort de l’île – fait peser des risques de non-conformité sur les entreprises manufacturières et de transport. Cela constitue en soi une escalade notable des tensions.
Par exemple, une entreprise comme Bühler, groupe industriel suisse, est désormais confrontée à des risques de non-conformité si elle vend du matériel de mouture de céréales à Cuba. Il en va de même pour une entreprise d’un pays tiers qui vendrait des machines destinées au nettoyage et au tri des légumineuses. Si GECOMEX ne peut pas importer de matériel, ses filiales ne peuvent pas traiter efficacement les produits agricoles tels que le blé et les haricots, ce qui réduit d’autant la quantité de denrées alimentaires de base parvenant aux ménages cubains.
Les sanctions à l’encontre de GEMAR, l’opérateur portuaire, sont encore plus explicites et font peser des risques de non-conformité sur toute compagnie maritime qui lui verse des redevances d’accostage. Depuis que des compagnies telles que Hapag-Lloyd et CMA CGM ont suspendu leurs opérations à Cuba, plus de sept mille conteneurs à destination de La Havane sont désormais bloqués dans les Caraïbes. Ainsi, même s’il existe des dérogations humanitaires autorisant l’importation de denrées alimentaires à Cuba par des pays tiers, cette nouvelle série de sanctions pourrait sérieusement entraver ces livraisons.
« Ce genre de mesures met en évidence l’intention génocidaire qui sous-tend la stratégie de “pression maximale” des États-Unis », déclare Helen Yaffe, professeure à l’université de Glasgow et autrice de We Are Cuba! How a Revolutionary People Have Survived in a Post-Soviet World. « L’alimentation est une terrible vulnérabilité qui a été imposée à Cuba par son histoire coloniale et impérialiste. Le pays tout entier a été transformé en champ de canne à sucre. »
Les hauts et les bas de l’agriculture cubaine
Immédiatement après la révolution, le gouvernement cubain a nationalisé les plus grands domaines agricoles, les plantations et les haciendas, tout en laissant subsister de nombreuses petites exploitations paysannes indépendantes. Au cours de la « Période spéciale » – qui a suivi l’effondrement de l’Union soviétique -, Fidel Castro a promulgué la troisième loi sur la réforme agraire à Cuba, qui attribuait davantage de terres aux coopératives et aux agriculteurs familiaux par le biais de droits d’usufruit. Cette mesure a décentralisé la production agricole de l’État, transformant les fermes d’État dépendantes des importations en « unités de base de production coopérative ».
Selon Margarita Fernandez, de l’Institut d’agroécologie des Caraïbes (CAI), qui milite en faveur de pratiques agricoles durables et de la souveraineté alimentaire, « les réseaux d’agriculteurs ont formé plus de 200 000 familles aux méthodes agroécologiques ». Pendant la « Période spéciale », les jardins urbains (organopónicos) se sont multipliés à La Havane, le gouvernement cubain estimant que plus de 50 % des fruits et légumes consommés dans la capitale y étaient cultivés.
Dans son ouvrage The Greening of the Revolution, Peter Rosset, militant pour le droit à l’alimentation, affirme qu’il s’agissait là de « la plus grande tentative de transition de l’agriculture conventionnelle vers une agriculture alternative et semi-biologique de l’histoire mondiale ».
« Pendant un certain temps, Cuba était devenue le symbole mondial d’une agriculture nouvelle, indépendante des énergies fossiles », explique Fernandez. Au plus fort de ce mouvement, au milieu des années 2000, 35 à 40 % de l’ensemble des calories consommées à Cuba provenaient de l’agriculture nationale. Cependant, la « Période spéciale » a finalement pris fin lorsque Cuba a noué un partenariat commercial plus étroit avec le Venezuela d’Hugo Chávez. Une fois de plus, Cuba a pu accéder aux intrants pétroliers qui rendent possible l’agriculture industrielle.
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« À mesure que la situation économique s’améliorait par intermittence, les responsables politiques sont souvent revenus à l’agriculture industrielle conventionnelle », explique Fernandez. « L’agroécologie n’a jamais été pleinement institutionnalisée en tant que fondement du système alimentaire. Elle a plutôt été considérée comme une solution de dernier recours. »
Les rendements agricoles, tout comme l’élevage, étaient en réalité déjà en baisse à l’approche de la « Période spéciale ». À la fin des années 1980, le modèle d’agriculture industrielle cubain a entraîné un compactage et une dégradation sévères des sols, provoquant une baisse des rendements de la production agricole hors canne à sucre.
Les rendements étaient également en baisse depuis quelques années avant que les États-Unis ne prennent le contrôle du gouvernement vénézuélien en janvier, déclenchant ainsi la crise actuelle. Entre 2018 et 2023, la récolte nationale de cultures de base telles que le riz a chuté de plus de 50 %. La filiale américaine du Programme alimentaire mondial estime que Cuba dépend désormais des importations agricoles pour couvrir 70 à 80 % de ses besoins.
Ce chiffre peut sembler modeste, mais il est important de garder à l’esprit que toutes les calories ne se valent pas. Depuis toujours, Cuba est autosuffisante à 90 % en fruits et légumes, qui regorgent de vitamines et de fibres mais contiennent très peu de protéines. Or, Cuba produit désormais moins de 1 % de la volaille qu’elle consomme, et son secteur porcin s’est récemment effondré.
Selon les estimations du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, publiées dans un rapport de juin, le blocus pétrolier actuel a réduit la production agricole nationale de 60 %, aggravant encore la situation. « Le carnet de rationnement est désormais vide », déclare Helen Yaffe. Les sanctions annoncées en juillet risquent d’aggraver encore cette situation.
Les coopératives et les agriculteurs familiaux gèrent aujourd’hui environ 69 % des terres agricoles cubaines, même si tous ne recourent pas à des pratiques agricoles durables. Beaucoup continuent de dépendre de méthodes d’irrigation fonctionnant à l’essence et au diesel. Et bien que l’usage de biofertilisants et de biopesticides, en remplacement des dérivés de combustibles fossiles, soit très répandu, ceux-ci nécessitent des moyens de transport fiables pour acheminer les cultures vivantes des laboratoires vers les champs isolés avant qu’elles ne se détériorent – ce qui est pratiquement impossible compte tenu du blocus énergétique brutal imposé par les États-Unis.
Les estimations varient, mais les partisans de cette approche affirment que la généralisation des pratiques agroécologiques pourrait réduire la dépendance aux importations agricoles de 35 à 40 %. D’autres estiment qu’elle pourrait couvrir 70 % de l’apport calorique total de l’île. Cela contribuerait également à réduire les déficits commerciaux agricoles, que des organisations telles que le CAI considèrent comme un obstacle à une plus grande souveraineté alimentaire. Les dépenses cubaines en importations agricoles s’élevaient à 2,7 milliards de dollars en 2024, consacrées pour l’essentiel à la viande (458 millions de dollars) et aux céréales (177 millions de dollars).
Cuba doit également faire face à un voisin du nord agressif, qui non seulement limite sa capacité à commercer librement et à s’approvisionner en carburant, mais défend aussi farouchement ses marchés actuels.
« Toute tentative visant à cultiver des produits alimentaires destinés à la consommation locale se heurte à l’opposition du lobby agricole américain », explique Yaffe.
Un marché tout sauf libre
Sur les importations alimentaires de Cuba, 403 millions de dollars proviennent des États-Unis, 328 millions d’Argentine et 282 millions du Brésil. Mais là encore, toutes les calories ne se valent pas : Cuba importe 85 % de son blé du Canada et, ce qui est peut-être le plus important, 80 % de sa volaille des États-Unis.
Les quartiers et cuisses de poulet surgelés constituent la source de protéines animales la plus abordable et la plus accessible dans l’alimentation cubaine. Depuis plus de dix ans, Cuba figure parmi les cinq principaux marchés d’exportation de la volaille américaine, devançant des pays autrement plus peuplés comme les Philippines et la Chine. L’an dernier, les États-Unis ont exporté vers Cuba pour 298 millions de dollars de volaille, presque exclusivement sous forme de quartiers et de cuisses de poulet surgelés.
Les dernières sanctions devraient faire pencher encore davantage la balance du commerce agricole en faveur des États-Unis.
Le secteur agroalimentaire canadien a peu de chances de tirer parti de la poursuite des échanges agricoles avec Cuba, évalués à 278 millions de dollars canadiens. Les entreprises doivent composer avec des risques réglementaires élevés, déjà illustrés par le cas d’une grande société minière en difficulté, contrainte de se vendre à un acquéreur américain proche de Donald Trump. À titre de comparaison, le Canada a réalisé plus de 100 milliards de dollars canadiens d’échanges agricoles en 2024, dont 62 % avec les États-Unis.
« Si vous êtes un pays tiers et que vous fournissez des biens ou des services à une partie soumise à des sanctions, vous pouvez vous-même faire l’objet de sanctions », explique Robert Muse, éminent avocat spécialisé dans la législation et la réglementation américaines relatives à Cuba. « Dans ce cas, toute personne qui vous fournit des biens ou des services peut être soumise à des sanctions… et ainsi de suite. » Le titre III de la loi Helms-Burton, qui expose les entreprises privées à des poursuites judiciaires si elles effectuent des transactions portant sur des biens expropriés lors de la révolution cubaine, peut théoriquement être étendu à l’infini.
Outre leur volonté d’accéder au marché américain, il existe au moins une autre raison pour laquelle les entreprises ne s’opposent pas à ces risques de conformité pourtant superflus : « Le système bancaire international et la suprématie du dollar américain empêchent les entreprises de riposter », explique Helen Yaffe. Les transactions en dollars, qui représentent la majeure partie du commerce mondial, doivent en effet passer par le système bancaire américain.
Cuba ne dispose donc plus que d’un seul partenaire commercial avec lequel les relations sont fluides : le pays qui tente actuellement de renverser son gouvernement. « Les entreprises américaines seront les investisseurs privilégiés dans le “nouveau Cuba” que les États-Unis tentent de faire émerger par le biais de sanctions secondaires », affirme Muse.
Façonner Cuba à l’image de pays d’Amérique latine comme le Guatemala, pris dans une relation de dépendance et d’échanges inégaux avec les États-Unis, semble bien être l’ambition ultime de l’administration Trump. Quant au rôle de l’agriculture dans cette grande stratégie, « l’influence des États-Unis sur le gouvernement cubain s’accroît à mesure que le volume des importations alimentaires vers Cuba augmente », explique Muse.
Cela pourrait expliquer en partie cette dernière série de sanctions. En maintenant les dérogations humanitaires tout en ciblant le secteur portuaire et les importateurs, les États-Unis peuvent affirmer qu’ils n’interdisent pas l’importation de denrées alimentaires à Cuba, alors même qu’ils provoquent une chute vertigineuse tant de la production nationale que des importations de denrées.
« Cet effet est amplifié par les pénuries alimentaires existantes. Cuba importe peut-être 16 % de ses denrées alimentaires des États-Unis, mais si l’on supprime les 84 % restants, on se retrouve face à une véritable catastrophe », explique Muse.
Pour l’instant, la plupart des pays ne sont pas disposés à compromettre leur accès au marché américain et aux systèmes de paiement et de crédit en poursuivant leurs échanges commerciaux avec Cuba. Cependant, la pression en faveur d’une alternative ne cesse de s’intensifier, alors que les politiques commerciales imprévisibles des États-Unis et leur régime de sanctions unilatérales sont de plus en plus remis en cause, dans le contexte des perturbations commerciales liées à la guerre en Iran.
« Si Cuba pouvait encore commercer avec le reste du monde, le pays pourrait prospérer », affirme Yaffe. Le gouvernement américain a tiré parti de la portée illimitée de la loi Helms-Burton et de l’hégémonie du dollar pour mettre en place un cadre réglementaire et un régime de sanctions si sévères qu’aucun acteur rationnel ne songerait à les défier.
Son blocus pétrolier a par ailleurs rendu pratiquement impossible toute souveraineté alimentaire fondée sur un modèle agricole industriel, condamnant ainsi Cuba à dépendre de l’agro-industrie américaine pour s’approvisionner en protéines bon marché. Dans le même temps, les sanctions frappant les secteurs bancaire, minier et touristique ont privé le pays des devises étrangères dont il aurait besoin pour financer sa transition vers des modèles agricoles plus durables. En d’autres termes, après avoir imposé une asphyxie générale sur l’ensemble de l’économie, ils utilisent l’arme alimentaire comme ultime moyen de pression.
Article originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « After Blocking Fuel, the US Turns to Cuba’s Food Supply », traduit par Alexandra Knez pour LVSL.
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