Arménie : malgré la perte du Haut-Karabagh, la longévité de Pachinian
Le Vent Se Lève13 min de lecture
Prise entre un Azerbaïdjan expansionniste et une Russie qui ouvre les portes à ses troupes, l’Arménie de Nikol Pachinian a engagé un déplacement marqué vers Bruxelles et Washington. Le nouveau pari repose sur l’ouverture économique, et transfère une part non négligeable des infrastructures stratégiques du pays à des intérêts occidentaux. Pour l’heure, cette dépendance ne semble guère inquiéter les électeurs : après la perte de l’Artsakh, la priorité paraît avoir changé. À défaut de récupérer les territoires perdus, Pachinian leur promet ce que les gouvernements précédents n’avaient jamais réussi à assurer durablement : ne plus envoyer leurs enfants à la guerre. Le président Nikol Pachinian, huit ans après la « révolution de velours », en récolte les fruits.
Le 22 avril 2018, le premier ministre arménien Serzh Sargsyan rencontre à l’hôtel Marriott d’Erevan Nikol Pachinian, figure de la « révolution de velours » qui mobilise alors le pays depuis plusieurs semaines. Ancien président devenu premier ministre, originaire du Haut-Karabagh et issu de l’appareil politique au pouvoir depuis près de deux décennies, Sargsyan pense encore pouvoir contenir la contestation. Son interlocuteur, tee-shirt militaire et casquette sur la tête, lui annonce qu’il n’est pas venu bavarder mais réclamer sa démission. La rencontre s’interrompt presque aussitôt. Sargsyan renvoie celui qu’il considère encore comme un opposant marginal à ses 7 % aux dernières législatives. Le lendemain, il démissionne.
« Pachinian a surtout la chance de ne pas avoir de parti d’opposition crédible », estime Gayané*, cheffe d’entreprise dans le secteur des télécommunications
Depuis, « l’homme aux 7 % » a remporté trois élections législatives. Son alliance My Step recueille 70 % des suffrages en décembre 2018, puis Contrat civil, le parti qu’il dirige, en obtient 54 % en 2021. En juin 2026, son score tombe à 49,75 %, tandis que la participation monte à 59 %, contre 49,4 % cinq ans plus tôt. Contrat civil perd donc près de cinq points, mais gagne 38 058 voix par rapport à 2021, passant de 688 761 à 726 819 suffrages.
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Comment un premier ministre qui a conduit l’Arménie à la défaite face à l’Azerbaïdjan peut-il conserver une telle assise électorale ? En 2020, l’armée arménienne abandonne en effet les territoires qu’elle contrôle autour du Haut-Karabagh ; en septembre 2023, Bakou reprend l’enclave elle-même et plus de 100 000 Arméniens gagnent l’Arménie. Si la défaite n’entraîne pas la chute de Pachinian, elle accélère la remise en cause de l’alliance russe, tandis que le gouvernement fait de la normalisation avec Bakou et du rapprochement avec Bruxelles les axes de sa politique étrangère.
« Pachinian a surtout la chance de ne pas avoir de parti d’opposition crédible », estime Gayané*, cheffe d’entreprise dans le secteur de la communication à Erevan, avec un certain art de l’euphémisme. Nous nous retrouvons rue Saryan, dans un centre-ville transformé par les années de croissance. Les voitures chinoises sont désormais prévalentes dans les rues, les grues se multiplient autour des nouveaux immeubles et les restaurants accueillent les Russes arrivés depuis le début de la guerre en Ukraine, mais aussi une population américaine et européenne plus nombreuse. L’arrivée de capitaux et de travailleurs russes après février 2022 a fortement contribué à l’accélération de l’activité, alors que la capitale concentre l’essentiel de cette nouvelle prospérité.
Le résultat de 2026 semble confirmer le diagnostic de Gayané. Le principal concurrent de la liste de Pachinian, Samvel Karapetyan, plafonne à 23 % des suffrages.
Homme d’affaires russo-arménien, il fonde l’alliance Strong Armenia et devient en 2026 le principal adversaire de Pachinian. Sa campagne se déroule alors qu’il est assigné à résidence après son arrestation en juin 2025 ; le parquet arménien l’accuse notamment d’avoir appelé à l’usurpation du pouvoir et au renversement du gouvernement, tandis que d’autres procédures portent sur des faits de fraude fiscale, d’escroquerie et de blanchiment. Cette situation limite considérablement sa présence dans la campagne et prive l’opposition d’une partie de ses moyens de mobilisation.
Les deux autres principales figures de l’opposition restent associées à l’ancien système politique. Robert Kotcharian, président de 1998 à 2008, conserve ses liens historiques avec Moscou et obtient près de 10% des voix en 2026 ; Gagik Tsarukian, dont le parti ne franchit pas les 4 %, a lui aussi été poursuivi dans plusieurs affaires judiciaires. Pachinian dispose ainsi d’un avantage que son score, en diminution continue, ne suffit pas à mesurer : aucune formation concurrente ne parvient à agréger autour d’elle l’ensemble du vote hostile au gouvernement.
Le contrat social de Pachinian
À Erevan, Gayané insiste sur un autre ressort du vote Pachinian : les investissements publics réalisés dans les régions. Le programme « 300 écoles, 500 jardins d’enfants » en fournit l’exemple le plus visible. En 2018, l’Arménie consacrait 128,3 milliards de drams à l’éducation ; en 2025, le budget atteint 311,4 milliards – soit une hausse de 143 %. Sur la seule année 2025, plus de 320 écoles et 499 établissements préscolaires ont fait l’objet de travaux dans le cadre du programme gouvernemental.
La révolution de 2018 infléchit l’orientation pro-russe du gouvernement arménien sans provoquer de rupture immédiate
Le gouvernement a consacré plus d’un milliard de dollars au programme depuis son lancement en 2021. À la fin de 2025, les travaux étaient achevés dans plus de 122 écoles et environ 280 jardins d’enfants ; l’objectif affiché pour la fin de 2026 porte sur 301 écoles et 500 établissements préscolaires. Les indicateurs sociaux ont connu une inflexion positive, du moins officiellement : le taux de pauvreté touchait 27 % des Arméniens en 2020, durement frappés par la pandémie de Covid : en 2024, il avait chuté à 21,7 %. La Banque mondiale considère cependant que deux tiers de la population sont en situation de pauvreté ou de vulnérabilité – caractéristique qui concerne les Arméniens dont le revenu n’excède pas une fois et demi le niveau de pauvreté.
La croissance fournit au gouvernement un autre argument électoral. L’arrivée de capitaux et de travailleurs russes après 2022 a contribué à une expansion particulièrement rapide de l’économie, alors que les dépenses publiques d’investissement augmentaient fortement. Le budget 2026 prévoit ainsi 704 milliards de drams de dépenses en capital, soit 5,9 % du PIB, tandis que les dépenses totales de l’État atteignent 3 628 milliards de drams.
Le bilan de Pachinian est donc visible dans les statistiques comme dans le paysage d’Erevan : davantage d’argent public dans les écoles et les infrastructures, une pauvreté en recul depuis le pic de 2020 et une économie portée par une croissance exceptionnelle depuis 2022. Les inégalités restent fortes, mais le gouvernement dispose de réalisations matérielles à opposer aux formations qui ont gouverné l’Arménie avant 2018.
Défaite militaire et divorce avec Moscou
Avant la révolution de velours, les deux principaux dirigeants arméniens appartiennent à la génération politique issue du Haut-Karabagh. Robert Kotcharian, président de la République autoproclamée du Haut-Karabagh avant de devenir premier ministre puis président de l’Arménie de 1998 à 2008, construit son pouvoir autour du conflit. Serzh Sargsyan, qui lui succède à la présidence entre 2008 et 2018, a lui aussi occupé des responsabilités politiques et militaires au sein de l’Artsakh.
Cette génération entretient des relations étroites avec Moscou. L’Arménie est membre de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) et de l’Union économique eurasiatique ; la Russie dispose d’une base militaire à Gyumri et occupe une place centrale dans les secteurs énergétique et commercial. La dépendance est particulièrement forte : en 2025, la Russie représente encore environ 35 % du commerce extérieur arménien.
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La révolution de 2018 infléchit cette orientation sans provoquer de rupture immédiate. Pachinian conserve l’adhésion à l’OTSC et à l’Union économique eurasiatique, maintient la coopération militaire avec Moscou et ne remet pas en cause la présence de la base russe de Gyumri. Dans le même temps, son gouvernement multiplie les contacts avec l’Union européenne et les États-Unis.
Lorsque la guerre éclate en septembre 2020, l’Azerbaïdjan dispose d’une supériorité militaire construite grâce aux revenus du pétrole et du gaz et à des achats d’armes auprès d’Israël, de la Turquie… et de la Russie. Les drones israéliens et turcs, les systèmes de frappe de précision et le renseignement fourni par Ankara et Bakou jouent un rôle déterminant dans les combats. La supériorité financière est considérable : entre 2000 et 2020, les dépenses militaires azéries ont été multipliées par plus de dix en valeur nominale selon les données de SIPRI – alors que la population du pays n’atteint qu’environ trois fois celle de l’Arménie.
L’Azerbaïdjan bénéficie en outre d’une position énergétique que l’Arménie ne peut qu’envier. British Petroleum est l’opérateur historique du principal gisement pétrolier azéri, Azeri-Chirag-Gunashli, et participe au réseau d’oléoducs et de gazoducs reliant la mer Caspienne à la Turquie puis à l’Europe. Le Corridor gazier méridional, dont le gazoduc transadriatique constitue le dernier tronçon, achemine depuis 2020 du gaz azéri jusqu’en Italie. Après l’invasion russe de l’Ukraine, Bruxelles cherche précisément à accroître les importations en provenance de Bakou.
Le 10 novembre 2020, Nikol Pachinian signe avec Ilham Aliyev et Vladimir Poutine une déclaration mettant fin aux combats. L’Arménie restitue plusieurs districts à l’Azerbaïdjan et s’engage à retirer ses forces du Kelbajar et du Latchine. En contrepartie, près de 2 000 soldats russes sont déployés le long de la ligne de contact et dans le corridor de Latchine. L’accord prévoit également le rétablissement des liaisons économiques et de transport de la région : les communications entre l’Azerbaïdjan et le Nakhitchevan doivent être garanties par l’Arménie, tandis que les gardes-frontières du Service fédéral de sécurité russe doivent en assurer le contrôle. La Russie obtient ainsi, au cœur même de l’accord, le contrôle d’une partie des futures infrastructures de transport du Caucase.
Nikol Pachinian met en avant un critère bien éloigné des revendications territoriales traditionnelles : « l’année 2025 est la première année civile depuis notre indépendance au cours de laquelle aucun décès ni blessure n’a été enregistré le long de la frontière »
Le dispositif consacre alors le rôle de Moscou comme arbitre du conflit : les 1 960 soldats russes déployés au Haut-Karabagh doivent contrôler le corridor de Latchine, tandis que les gardes-frontières du FSB doivent superviser les liaisons entre l’Azerbaïdjan et le Nakhitchevan. Mais, déjà, son rôle semble trouble.
Perte du Haut-Karabagh, disqualification de la Russie
Le 12 décembre 2022, l’Azerbaïdjan bloque le corridor de Latchine, seule route reliant l’enclave à l’Arménie. Pendant neuf mois, les 120 000 habitants du Haut-Karabagh subissent des pénuries de nourriture, de médicaments et de carburant ; à partir du 15 juin 2023, les livraisons humanitaires elles-mêmes sont presque totalement interrompues. Le 19 septembre, l’armée azérie lance son offensive. Vingt-quatre heures plus tard, les autorités de l’Artsakh capitulent. Dans les jours suivants, plus de 100 600 Arméniens quittent l’enclave pour l’Arménie, soit près de 4 % de la population du pays.
L’Arménie avait demandé à Moscou d’appliquer le mandat confié à ses forces de maintien de la paix. Celles-ci restent pourtant passives pendant le blocus puis lors de l’offensive : elle n’a pris aucune mesure contre le blocus et n’a pas empêché l’opération militaire azérie. Sans s’en cacher : le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a publiquement déclaré que les actions de l’Azerbaïdjan se déroulaient « sur son propre territoire ». La garantie de sécurité russe, sur laquelle reposait depuis 2020 l’accord de cessez-le-feu, perd dès lors une grande partie de sa crédibilité auprès des Arméniens.
Deux explications sont alors avancées à Erevan : Moscou aurait voulu sanctionner Pachinian pour son rapprochement avec les Occidentaux, tandis que la guerre en Ukraine aurait réduit les moyens militaires russes disponibles dans le Caucase. Aucune de ces hypothèses ne suffit à établir seule les intentions du Kremlin. Le constat, lui, est mesurable : après 2023, Pachinian accélère le gel de sa participation à l’OTSC et cherche de nouveaux partenaires de sécurité. Dans le même temps, l’Union européenne déploie une mission civile d’observation à la frontière arméno-azérie, et affiche un volontarisme dans le respect des vues arméniennes.
Le déplacement de la politique étrangère s’accompagne d’un bouleversement démographique. Plus de 100 000 Russes arrivent en Arménie après l’invasion de l’Ukraine ; après la chute de l’Artsakh, plus de 100 600 Arméniens du Haut-Karabagh s’y installent à leur tour.
De Moscou à Bruxelles et Washington ?
En avril 2025, le Parlement arménien adopte une loi lançant le processus d’adhésion à l’Union européenne. Le texte ne vaut évidemment pas admission dans l’Union, mais inscrit dans le droit arménien le choix politique défendu par Pachinian. Plus discret, un rapprochement s’opère avec les Etats-Unis.
Celui-ci vient avec un coût. Le 8 août 2025, Donald Trump reçoit Pachinian et Ilham Aliyev à la Maison-Blanche, et les force à signer une déclaration commune. En parallèle, un accord garantit des concessions économiques majeures à Washington : la maîtrise des infrastructures énergétiques, logistiques et de fibre optique traversant le sud de l’Arménie échoit à une entreprise américaine pour une durée de… 99 ans. Une telle clause était attendue : quelques jours avant la signature, ExxonMobil négociait déjà avec la compagnie pétrolière publique azérie Socar. Dans le même temps, Washington levait la section 907, qui privait Bakou d’une partie de l’aide américaine depuis 2003. Le rapprochement américain prend aussi une dimension technologique : Firebird vient d’inaugurer en Arménie une infrastructure d’intelligence artificielle reposant sur des technologies NVIDIA et Dell. La nouvelle garantie sécuritaire lie ainsi l’Arménie à des intérêts américains qui dépassent largement la seule protection de ses frontières.
Pour Bakou, cette liaison renforce l’axe Azerbaïdjan-Turquie et l’accès au Nakhitchevan ; pour Erevan, elle offre la perspective de recettes de transit et d’investissements tout en donnant aux États-Unis une présence directe dans une zone jusque-là dominée par Moscou. Cette politique implique une rupture avec une partie de l’imaginaire national. L’« Arménie historique » renvoie à la mémoire du génocide de 1915, au Haut-Karabagh et au droit au retour des populations arméniennes expulsées. Pachinian défend désormais une conception territoriale de l’État fondée sur les frontières internationales de la République d’Arménie et sur la normalisation avec ses voisins.
Quelques semaines avant les élections, il met en avant un critère particulièrement éloigné des anciennes revendications territoriales : « L’année 2025 est devenue la première année civile depuis notre indépendance, en 1991, au cours de laquelle aucun décès ni blessure n’a été enregistré en raison des tirs le long de la frontière ».
La Russie comme repoussoir électoral
Moscou conserve pourtant des moyens de pression importants : l’Arménie reste membre de l’Union économique eurasiatique et la Russie représente environ 35 % de son commerce extérieur. Elle fournit aussi 82 % du gaz consommé en Arménie, à un prix inférieur aux tarifs européens.
À l’approche des élections de juin 2026, les autorités russes multiplient les restrictions sur les exportations arméniennes : fruits et légumes, poissons, fleurs, eaux minérales, vins et cognac sont successivement concernés. En mai et juin, Moscou élargit encore ces mesures et complique le transit de certaines marchandises arméniennes par son territoire. La Commission européenne estime que ces restrictions réduisent l’accès de l’Arménie à plusieurs de ses marchés traditionnels et frappent particulièrement les petits producteurs et les entreprises agricoles.
L’effet est immédiat : chaque restriction commerciale fournit à Pachinian un argument supplémentaire contre la dépendance économique à Moscou. À l’inverse, la Géorgie voisine a suspendu son processus d’adhésion à l’Union européenne jusqu’en 2028, provoquant une crise politique durable. Erevan prend la direction opposée, alors même que les alternatives économiques restent limitées.
Pachinian aura donc perdu le Haut-Karabagh et reconnu les conquêtes territoriales de l’Azerbaïdjan. Il mise désormais sur l’intégration européenne, le rapprochement avec les Etats-Unis et le remplacement progressif de la garantie militaire russe. Ce glissement de sphère d’influence vient avec un coût, qui semble ne pas encore être pris en compte par l’électorat – pour le moment, celui-ci a semblé préférer la paix.
* le prénom a été modifié.
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