Guerre en Ukraine : les illusions mutuelles des deux camps
Le Vent Se Lève14 min de lecture
Alors que le champ de bataille est toujours aussi figé en Ukraine, les attaques de drones et de missiles toujours plus loin des deux côtés de la frontière font redouter de franchir un nouveau palier dans la guerre. L’ardeur de la propagande poutinienne prétendant qu’une « victoire » est possible n’a d’égale que celle du pouvoir ukrainien et des alliés européens, dont les discours sont tout aussi irréalistes. Pour le journaliste et professeur au Quincy Institute Anatol Lieven, la persistance de ce conflit ingagnable tient beaucoup aux craintes mutuelles de Poutine et de Zelensky quant à l’après-guerre dans leurs pays, ainsi qu’aux certitudes absurdes des dirigeants européens.
Les partisans de la ligne dure des deux camps dans la guerre en Ukraine poursuivent une chimère dans l’espoir d’un miracle. Moscou semble croire que, dans un avenir proche, les défenses ukrainiennes – qui ont ralenti son avancée russe jusqu’à la réduire à une stagnation sanglante depuis maintenant plusieurs années – s’effondreront miraculeusement, ou que l’argent et les armes européens qui ont permis la mise en place de ces défenses disparaîtront soudainement. Une grande partie des commentateurs occidentaux (ainsi que certains experts ukrainiens en matière de sécurité) semblent prisonniers d’un fantasme similaire. Les drones et le renseignement par satellite ont rendu impossible l’accumulation d’une puissance de combat suffisante pour permettre à la Russie de percer les lignes, ce qui a permis à l’armée ukrainienne de mener la Russie à une impasse quasi totale. Pourtant, les observateurs occidentaux semblent croire que, miraculeusement, la Russie ne saura pas utiliser ces technologies pour faire subir exactement la même chose à l’armée ukrainienne.
Les experts militaires occidentaux qui affirment que l’Ukraine a « renversé la tendance » font preuve d’une indifférence à l’égard des leçons de la guerre qui met sérieusement en doute tant sur leur expertise que sur leur honnêteté. Le succès ukrainien tant vanté consistant à endommager les raffineries de pétrole russes (bien qu’il n’ait éliminé qu’environ 13 % de la production) a été largement contrebalancé par la fermeture par la Russie du port d’Odessa et les dégâts causés aux transports et à la production d’électricité ukrainiens. La capacité de la Russie à détruire les infrastructures ukrainiennes a également été considérablement renforcée par l’arrêt des livraisons de missiles de défense aérienne américains à l’Ukraine, conséquence de la guerre avec l’Iran.
Les ultranationalistes russes avec lesquels je me suis entretenu continuent d’affirmer que la Russie peut s’emparer d’Odessa, ce qui obligerait les forces armées russes soit à se frayer un chemin à travers le cours inférieur du Dniepr, soit à lancer une attaque amphibie de grande envergure. Cela impliquerait de reconstruire la flotte de la mer Noire, qui a été décimée et chassée de sa base de Sébastopol (Crimée) par les missiles et les drones ukrainiens. En face, une partie des médias occidentaux tente d’entretenir la même illusion : selon eux, le fait que l’Ukraine ait réussi à porter atteinte à la marine russe et aux voies d’approvisionnement vers la Crimée signifierait que Kiev serait en mesure de reprendre la péninsule. Tout comme pour la conquête supposée d’Odessa par la Russie, cela exigerait que l’armée ukrainienne se fraye un chemin à travers le Dniepr ou lance une invasion maritime avec une marine dont elle ne dispose pas.
Il est fort probable que le consensus qui règne en Europe au sein des milieux politiques, bureaucratiques, médiatiques, universitaires et des groupes de réflexion soit désormais devenu si monolithique et absolu que les dirigeants y croient réellement.
Il est difficile de savoir ce qui serait le pire : que l’on nous mente délibérément, ou que ces officiers à la retraite et ces « experts » en sécurité qui annoncent une victoire imminente de l’Ukraine croient réellement à ces absurdités. Il est fort probable que le consensus qui règne en Europe au sein des milieux politiques, bureaucratiques, médiatiques, universitaires et des groupes de réflexion soit désormais devenu si monolithique et absolu qu’ils y croient réellement, puisque personne ne dit le contraire. Pour trouver des voix alternatives, plus réalistes, il faut malheureusement, bien trop souvent, se tourner vers la droite populiste.
La situation sur le champ de bataille dans l’est de l’Ukraine ressemble désormais à l’impasse qui régnait sur le front occidental en 1916, mais avec une différence majeure. À la fin de l’année 1916, les nouvelles armes et tactiques qui, deux ans plus tard, allaient mettre fin à la guerre, avaient déjà fait leur apparition, même si ce n’était qu’à l’état embryonnaire. Les chars, les avions et les tactiques d’infiltration ont fini par venir à bout des mitrailleuses et des barbelés. Aujourd’hui, une telle transformation militaire n’est pas envisageable. Les pertes colossales infligées par les drones pourraient à terme conduire à la création de chars et de soldats robots (qui, contrairement aux soldats humains, continueront d’avancer même si leurs camarades sont détruits). Mais il semble très peu probable que cela se produise assez rapidement pour transformer le cours de la guerre en Ukraine.
Le seul enjeu concret pour lequel les deux camps s’affrontent est la question de savoir qui contrôle les quelque 11 % de la région du Donbass qui sont encore aux mains de l’Ukraine, et que la Russie réclame en contrepartie de la paix. Le contraste entre la taille du territoire contesté – environ 5000 kilomètres carrés – et l’ampleur des souffrances engendrées par la bataille pour son contrôle rappelle celle de Bapaume ou de Passchendaele. Près de 100 000 hommes ont peut-être péri dans les deux camps pour le contrôle de la modeste ville de Pokrovsk, un endroit devant lequel je passais en voiture sans y prêter attention lorsque je faisais le trajet entre Dnipropetrovsk et Donetsk.
Les deux camps affirment que cette zone revêt une importance stratégique cruciale, car elle abrite une série de villes ukrainiennes fortement fortifiées. Les Ukrainiens affirment que celles-ci sont indispensables à leur défense ; les Russes soutiennent qu’elles pourraient servir de tremplin à une future tentative ukrainienne de reconquérir le reste du Donbass. Je ne suis pas entièrement convaincu par l’un ou l’autre de ces arguments. Les Russes n’ont progressé que très lentement contre les villes du Donbass tenues par les Ukrainiens, mais ils n’ont pas non plus réussi à avancer en terrain découvert ailleurs. En supposant, comme l’a proposé l’administration Trump, qu’un accord de paix implique la démilitarisation de cette partie du Donbass, l’Ukraine serait en mesure, avec l’aide de l’Europe, de construire une nouvelle ligne de défense à quelques kilomètres plus à l’ouest. Pour Kiev, il s’agit d’une question morale, et pas seulement stratégique. Tous les Ukrainiens à qui j’ai parlé (y compris ceux qui aspirent désespérément à une paix de compromis) ont déclaré que, même si, dans le cadre d’un accord, l’Ukraine pouvait reconnaître la réalité selon laquelle les territoires actuellement détenus par la Russie resteraient entre les mains de cette dernière, il est moralement et politiquement impossible pour tout gouvernement ukrainien de céder les territoires que l’Ukraine détient encore.
L’insistance de la Russie sur l’importance du nord-ouest du Donbass est encore moins convaincante. Outre son prétendu potentiel en tant que base de lancement pour une future attaque contre le territoire contrôlé par la Russie, on fait valoir qu’il est essentiel pour l’approvisionnement en eau des villes de Donetsk et de Lougansk. Or, une future offensive ukrainienne pourrait se produire n’importe où le long de la ligne de front ; et il ne serait pas difficile de mettre en place d’autres sources d’approvisionnement en eau pour le Donbass depuis la Russie. En privé, de nombreux analystes russes admettent que ces arguments ne sont que de la poudre aux yeux, et que la véritable raison pour laquelle Moscou tient tant à conserver ce minuscule bout de terre est que, sans lui, il sera bien plus difficile de prétendre que cette guerre s’est soldée par une victoire, que s’y lancer était une bonne idée et que les pertes immenses en valaient la peine.
Bien qu’elle ait remporté quelques victoires, la performance globale de l’armée russe a jusqu’à présent été lamentable, non seulement par rapport aux objectifs fixés par le Kremlin en février 2022, mais aussi au regard des quatre derniers siècles durant lesquels elle a dominé la majeure partie de l’Ukraine.
En réalité, bien qu’elle ait remporté quelques victoires, la performance globale de l’armée russe a jusqu’à présent été lamentable, non seulement par rapport aux objectifs fixés par le Kremlin en février 2022, mais aussi au regard des quatre derniers siècles durant lesquels elle a dominé la majeure partie de l’Ukraine. Il est vrai que la Russie s’est emparée d’un corridor terrestre vers la Crimée, ce qui a considérablement renforcé la sécurité (et l’approvisionnement en eau) de la péninsule, et qu’elle a repoussé les forces ukrainiennes loin des villes de Donetsk et de Lougansk, hors de portée de l’artillerie avec laquelle l’Ukraine a bombardé ces villes de manière intermittente entre 2014 et 2022. Mais je doute fort que Poutine aurait lancé la guerre s’il avait pu prévoir qu’au bout de quatre ans et demi, ce serait là tout ce que la Russie aurait accompli.
Quant aux élites politiques ukrainiennes, on peut tout aussi bien se demander si, avec le recul, elles feraient aujourd’hui capoter l’accord de Minsk accordant l’autonomie au Donbass au sein de l’Ukraine, contribuant ainsi à déclencher ce conflit. D’un côté, elles peuvent se réjouir du fait que la guerre a considérablement renforcé l’identité nationale ukrainienne, monté la grande majorité de la population ukrainienne contre la Russie, fait de Zelensky un leader national historique et permis aux ultranationalistes de prendre le contrôle d’une grande partie des forces armées. Mais d’un autre côté, des centaines de milliers de jeunes Ukrainiens ont perdu la vie, l’économie a été anéantie, des millions de personnes ont fui vers l’Occident, sans doute pour ne plus jamais revenir, et le taux de natalité s’est effondré. Quant aux Ukrainiens, des sondages d’opinion récents indiquent qu’une majorité d’entre eux considère désormais que la victoire consiste à mettre fin à la guerre sans faire de nouvelles concessions et à rétablir une « vie normale ». L’espoir de chasser la Russie des territoires qu’elle occupe s’est largement évanoui.
Une majorité d’Ukrainiens considère désormais que la victoire consiste à mettre fin à la guerre sans faire de nouvelles concessions et à rétablir une « vie normale ».
Pourtant, dans l’état actuel des choses, toutes les parties au conflit semblent campées sur leurs positions et déterminées à laisser la guerre se poursuivre. Les deux camps jugent politiquement préférable de faire durer la guerre plutôt que de faire les concessions nécessaires pour y mettre fin. Peut-être aussi – ne serait-ce qu’inconsciemment – parce que Zelensky et Poutine anticipent avec une profonde inquiétude les dilemmes politiques, sociaux et économiques auxquels ils seront confrontés dès la fin de la guerre, notamment le problème du retour à une économie de temps de paix. Poutine pourrait également devoir répondre à des questions concernant l’incompétence flagrante dont a fait preuve son administration lors du déclenchement de la guerre. Et tant l’Ukraine que la Russie devront relever le défi majeur de réintégrer dans la vie civile des masses de soldats aigris et traumatisés.
Quant aux soutiens occidentaux de l’Ukraine, l’administration Trump est accaparée par la guerre avec l’Iran et semble se contenter que l’Europe continue à financer les livraisons d’armes américaines à l’Ukraine. Toute nouvelle approche radicale visant à mettre fin à la guerre aura encore moins de chances de voir le jour si les démocrates remportent le contrôle du Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre – à la fois parce que la grande majorité des démocrates au Congrès sont pleinement engagés en faveur de la « victoire » ukrainienne et sont opposés à une paix de compromis, et parce qu’ils seront automatiquement hostiles à toute initiative de l’administration Trump. Les gouvernements européens, quant à eux, se sont engagés sans réserve dans ce qui revient à un soutien inconditionnel à l’Ukraine, à un point tel qu’il leur semble impossible de viser sérieusement une paix de compromis. Lors de leur réunion à Londres le 7 juin, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne et l’Ukraine ont défini les conditions d’un accord de paix comprenant un cessez-le-feu immédiat avant le début des négociations, le déploiement d’une « force multinationale pour l’Ukraine » et le droit de l’Ukraine à adhérer à l’OTAN. Le gouvernement russe ayant déclaré à plusieurs reprises que ces exigences étaient hors de question, cela revient à un veto collectif sur tout accord de paix. La déclaration immédiate de loyauté à la ligne actuelle par le nouveau Premier ministre britannique Andy Burnham est emblématique de ce conformisme aveugle.
Zelensky et Poutine anticipent avec une profonde inquiétude les dilemmes politiques, sociaux et économiques auxquels ils seront confrontés dès la fin de la guerre.
Tout au plus, les dirigeants concernés ne peuvent qu’espérer que la guerre finira par conduire à un épuisement mutuel, débouchant non pas sur une paix stable, mais sur le genre de cessez-le-feu précaire et sans cesse violé qui prévaut au Cachemire depuis 1948, ou dans l’est de l’Ukraine entre 2015 et 2022. Il est difficile d’imaginer comment une personne sensée pourrait croire qu’une telle issue servirait les intérêts de l’Europe ou de l’Ukraine. Entre autres choses, cela rendrait impossible toute adhésion future de l’Ukraine à l’UE – ce qui pourrait de toute façon être le cas, compte tenu des difficultés que cela causerait à plusieurs membres clés de l’Union. La Pologne et d’autres États d’Europe de l’Est devraient renoncer aux subventions qu’ils reçoivent encore de Bruxelles et de l’Europe occidentale afin que celles-ci puissent être réaffectées au développement de l’Ukraine ; les agriculteurs de toute l’Europe (notamment en France) seraient confrontés à une restructuration radicale de la politique agricole commune, qui mènerait nombre d’entre eux à la ruine.
Tout cela laisse deux possibilités ouvertes. La première est qu’une combinaison de crises économiques et de bouleversements politiques submergera à tel point l’Europe qu’il deviendra impossible de maintenir son niveau de soutien à l’Ukraine. Une victoire du Rassemblement national à l’élection présidentielle française au printemps prochain pourrait accélérer ce scénario. Alors que Jordan Bardella s’est efforcé de s’aligner sur les positions de l’OTAN et de l’UE concernant l’Ukraine, Marine Le Pen est connue pour se considérer davantage comme l’héritière de De Gaulle en matière de sécurité européenne commune, y compris vis-à-vis de la Russie. Bien qu’ils n’éprouvent aucune sympathie pour la Russie, les partisans de Bardella considèrent l’immigration, la criminalité et la désintégration sociale comme les menaces de loin les plus importantes pour la France.
La deuxième possibilité est que la guerre s’éternise sans victoire majeure pour l’un ou l’autre camp, jusqu’à ce que, finalement, après plusieurs années supplémentaires et de nouvelles pertes humaines, la Russie s’empare de la dernière partie du Donbass, permettant ainsi à Poutine de crier victoire. Il serait toutefois imprudent de parier sur une poursuite de la guerre selon ce scénario sans escalade radicale. Jusqu’à présent, la retenue relative dont ont fait preuve tant la Russie que l’OTAN a empêché un affrontement direct, malgré les aspirations de certains partisans de la ligne dure des deux côtés. Mais le risque d’un accident catastrophique existe toujours, à l’image de la frappe de missile américain mal ciblée qui a détruit une école primaire en Iran.
Jusqu’à présent, la retenue relative dont ont fait preuve tant la Russie que l’OTAN a empêché un affrontement direct, malgré les aspirations de certains partisans de la ligne dure des deux côtés. Mais le risque d’un accident catastrophique existe toujours.
Des analystes russes m’ont fait part de leur conviction que si un missile ou un drone ukrainien frappait, même accidentellement, une école à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, Poutine n’aurait d’autre choix que de recourir à une escalade contre les membres européens de l’OTAN, que les Russes considèrent – à juste titre – comme ayant aidé l’Ukraine à cibler ses frappes. Ce serait précisément l’occasion que les partisans russes de la ligne dure espèrent, car ils estiment que ce n’est qu’en terrorisant les Européens au point qu’ils retirent leur soutien à l’Ukraine qu’ils peuvent espérer remporter la victoire totale dont ils rêvent encore. Le gouvernement ukrainien s’est lui aussi employé assidûment à provoquer une confrontation directe entre la Russie et l’OTAN en alimentant les médias occidentaux en « informations » sur les ambitions agressives et universelles de la Russie.
Au cours des dernières décennies de la Guerre froide, malgré les craintes occidentales face à une agression soviétique, le risque d’une escalade menant à une catastrophe nucléaire avait suscité une réelle volonté de détente au sein des classes dirigeantes occidentales. Après l’effondrement de l’Union soviétique, il est apparu clairement que l’agressivité soviétique avait été largement exagérée en Occident. Aujourd’hui, le risque d’escalade est bien plus grand, mais cette leçon n’a pas été tirée, et la volonté de détente semble avoir disparu. Il faut la retrouver, avant qu’il ne soit trop tard.
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