L’Union européenne, obstacle ou sous-marin pour l’internationale trumpiste ?
Le Vent Se Lève11 min de lecture
L’extrême droite gouverne déjà plusieurs pays, domine la vie politique dans d’autres et influence désormais les principales décisions de l’Union européenne. Les partis conservateurs traditionnels abandonnent progressivement le « cordon sanitaire » qui les séparait des mouvements à leur droite, et construisent avec eux des majorités parlementaires de plus en plus systématiques. Au sein de l’Union européenne, Ursula von der Leyen s’appuie désormais sur le groupe parlementaire dirigé par Giorgia Meloni, qui progresse jusque dans l’antre de la Commission. Dans le même temps, Donald Trump, lui, ne cache pas sa volonté de soutenir une extrême droite européenne qui lui est vassalisée, malgré toute sa rhétorique souverainiste. Analyse de ces recompositions, à l’heure où la question européenne a quasiment disparu du débat public [1].
L’Europe entre ainsi dans une nouvelle phase où la frontière entre droite conservatrice et extrême droite devient chaque jour plus poreuse.
La montée de l’extrême-droite en Europe et sa participation au pouvoir
L’extrême-droite a fortement progressé électoralement en Europe au cours des 15 dernières années. À quelques rares exceptions près, tous les partis d’extrême droite en Europe expriment leur sympathie pour les positions de Trump. Beaucoup de leurs dirigeants veulent s’afficher avec lui, et singent son style de communication. À propos de l’Europe, la nouvelle stratégie de sécurité nationale de Trump affirme : « Nous voulons soutenir nos alliés dans la préservation de la liberté et de la sécurité de l’Europe, tout en restaurant la confiance civilisationnelle de l’Europe et son identité occidentale ».
Le groupe parlementaire d’extrême droite dirigé par Giorgia Meloni a obtenu la vice-présidence exécutive de la Commission européenne, ainsi que la présidence de trois commissions – agriculture, budget, pétitions
Le document ajoute : « L’Amérique encourage ses alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau, et l’influence croissante des partis européens patriotiques est en effet un motif de grand optimisme ». Ainsi, il ne cache nullement sa volonté de recomposer l’ordre politique européen et de promouvoir un bloc international articulé autour du trumpisme – au service des entreprises privées américaines.
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Les partis de droite radicale ou d’extrême droite sont au gouvernement dans plusieurs pays européens, notamment en Italie, en Finlande, en Croatie, en Slovaquie et en République tchèque. En Suède, les Démocrates de Suède (Sverigedemokraterna) ne participent pas formellement au gouvernement minoritaire mais lui apportent leur soutien parlementaire. En Belgique, la N-VA, parti nationaliste flamand de droite extrême (membre du groupe ECR de G. Meloni au parlement européen), dirige le gouvernement fédéral avec Bart De Wever comme Premier ministre.
L’extrême droite est devenue la première force politique dans plusieurs pays européens. En Italie, Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni domine la vie politique depuis les élections de 2022. En France, le Rassemblement national de Marine Le Pen est devenu la première force électorale et est aux portes du pouvoir. En Autriche, le FPÖ (Parti de la Liberté ) est arrivé en tête des élections législatives de 2024. En Flandre (Belgique), le Vlaams Belang, parti d’extrême droite, est arrivé en première position lors des élections européennes de juin 2024, devant la N-VA, parti nationaliste flamand de droite extrême. Aux Pays-Bas, le PVV (Partij voor de Vrijheid – Parti pour la liberté) de Geert Wilders, est arrivé en deuxième position derrière D66 aux élections de 2025. En Hongrie, le Fidesz–Union civique hongroise de Viktor Orban, battu aux élections de 2026, demeure la deuxième force politique du pays. En Allemagne, Alternative für Deutschland (AfD), avec 20,8 % des suffrages aux élections fédérales du 23 février 2025, est devenue la deuxième force politique du pays.
Après les élections de juin 2024, la présidence de la Commission européenne (la conservatrice allemande Ursula von der Leyen) a passé un accord avec le groupe parlementaire d’extrême droite dirigé par Giorgia Meloni d’Italie, ce qui a permis à ce groupe parlementaire d’extrême-droite d’obtenir un poste de vice-président exécutif de la Commission européenne [2] ainsi que trois présidences de commissions [3]. Ce fait est d’importance : les trois commissions que des membres du groupe parlementaire européen de Meloni président sont l’agriculture, le budget et les pétitions. C’est ainsi l’ultraconservateur polonais Bogdan Rzońca qui préside la commission chargée d’examiner les pétitions adressées par les citoyens ou les résidents de l’Union européenne [4].
Au sein du Parlement européen, les trois groupes parlementaires d’extrême droite totalisent 196 élus : ECR, le groupe autour de Meloni au PE compte 84 parlementaires [5], le groupe des Patriotes pour l’Europe de Marine Le Pen et de Viktor Orbán en a 85 [6] et le groupe de l’Europe des Nations Souveraines formé autour de l’AFD d’Allemagne en a 27 [7]. Si ces trois groupes s’unissaient, l’extrême-droite serait en première position dans le Parlement européen avec 196 parlementaires, soit 12 élus de plus que le groupe le plus important dans le Parlement – le groupe conservateur, lui-même de plus en plus à droite, du Parti Populaire européen.
Vers une majorité alternative droite-extrême droite?
La majorité parlementaire qui soutient la Commission (PPE, Socialistes S&D, Centristes de Renew Europe) conserve une avance d’un peu plus de 30 sièges au-dessus du seuil de majorité absolue. Une majorité souvent renforcée par les votes des Verts. Cependant, pour faire passer des politiques de plus en plus conservatrices, la présidence de l’UE n’hésite pas à chercher l’appui des trois groupes parlementaires d’extrême droite quand des élus socialistes, écologistes ou centristes lui feront défaut.
L’extrême droite européenne est désormais intégrée à des espaces transnationaux de coordination politique directement liés au trumpisme
C’est ainsi qu’émerge une majorité alternative à droite. Pour contourner la gauche, le PPE utilise de plus en plus fréquemment une coalition de droite (alliant le PPE aux groupes souverainistes et d’extrême droite : ECR, Patriotes pour l’Europe et ESN) [8]. Ce bloc d’environ 390 sièges lui permet de faire voter des textes de plus en plus répressifs sur le contrôle aux frontières, l’augmentation des budgets de défense, la dérégulation industrielle, ou l’abandon d’engagements de protection de l’environnement.
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Une manifestation exemplaire de cette bascule s’est matérialisée lors du vote concernant un nouveau règlement « retours » en politique migratoire le 26 mars 2026 [9]. Ce jour-là, le cordon sanitaire traditionnel a volé en éclats au profit d’une alliance inédite à droite. Le Parlement européen devait se prononcer sur la refonte du système commun de reconduite à la frontière des ressortissants de pays tiers en situation irrégulière. Porté par le rapporteur français François-Xavier Bellamy (PPE), le projet proposait un durcissement drastique des règles d’expulsion. La gauche (S&D), les Écologistes et une partie importante des centristes (Renew Europe) ont tenté de bloquer le texte. En temps normal, cette opposition des alliés du PPE aurait suffi à faire rejeter un texte. C’est alors que le PPE s’est tourné sur sa droite… Avec l’appui du groupe dirigé par Giorgia Meloni (Les Conservateurs et réformistes européens), le groupe des Patriotes pour l’Europe (présidé par Jordan Bardella) et le groupe L’Europe des nations souveraines (dirigé par l’AfD, néofasciste), le texte a été voté.
Grands rendez-vous mondiaux
Sauf sur la question du Groenland [10] et la manière dont Trump mène la guerre contre l’Iran, les partis européens d’extrême droite soutiennent fermement l’orientation impérialiste de Donald Trump – aux côtés de celle d’autres dirigeants d’extrême-droite, en particulier celui de Benjamin Netanyahu.
Au-delà des soutiens idéologiques et des déclarations publiques, l’extrême droite européenne est désormais intégrée à des espaces transnationaux de coordination politique directement liés au trumpisme. Le principal lieu de convergence est la Conservative Political Action Conference (CPAC), grand rendez-vous annuel de l’extrême droite étasunienne, qui s’est progressivement internationalisé. Depuis le début des années 2020, des dirigeants et cadres de l’AfD, de Vox, du Rassemblement national, de Fidesz, de Fratelli d’Italia, de Chega, du Vlaams Belang ou encore de l’AUR roumaine y participent régulièrement, aux côtés de Donald Trump, de ses proches (Steve Bannon, J.D. Vance, Mike Flynn) et de dirigeants latino-américains d’extrême droite. La CPAC fonctionne comme une plateforme idéologique globale, où sont diffusés et harmonisés les thèmes centraux du trumpisme : guerre civilisationnelle, rejet du multilatéralisme, hostilité à l’UE, obsession migratoire, attaques contre les droits des femmes et des minorités, climatoscepticisme, etc.
Jusqu’à faire éclater la contradiction entre la posture souverainiste de l’extrême droite européenne et sa vassalisation à l’égard des Etats-Unis ?
Cette internationalisation s’est encore renforcée avec la participation active de Javier Milei, de Jair Bolsonaro et de son fils Flavio ainsi que de José Antonio Kast. Ces figures latino-américaines sont systématiquement mises en avant par Trump comme des modèles de « résistance au socialisme » et de restauration de l’ordre autoritaire. Les rencontres CPAC organisées en dehors des États-Unis (Brésil, Mexique, Argentine, Hongrie) confirment l’existence d’un axe transatlantique et transcontinental reliant Washington, certaines capitales européennes et les pays dirigés par l’extrême droite en Amérique latine. Loin de simples échanges symboliques, ces espaces permettent la circulation de financements, de stratégies électorales, de techniques de communication numérique et de méthodes de polarisation sociale inspirées du mouvement MAGA.
Parallèlement à la CPAC, le parti Vox en Espagne joue un rôle central dans la structuration de ce réseau international, notamment à travers le Foro Madrid, lancé en 2020. Présenté comme une alternative « patriotique » aux forums progressistes internationaux, le Foro Madrid rassemble des partis et dirigeants d’extrême droite européens et latino-américains, parmi lesquels Milei, Bolsonaro, Kast, ainsi que des représentants du RN, de Chega, de Fratelli d’Italia ou de partis d’Europe centrale. Le Foro Madrid et les initiatives de Vox servent de courroie de transmission entre le trumpisme, l’extrême droite européenne et les droites radicales latino-américaines.
Loin d’une parenthèse politique, la progression de l’extrême droite en Europe est devenue l’une des expressions majeures de la crise que traversent les sociétés. Face aux soubresauts divers, une partie croissante des classes dirigeantes et des forces conservatrices considère désormais l’extrême droite comme un partenaire politique légitime. L’abandon progressif du cordon sanitaire, les alliances de plus en plus fréquentes entre le Parti populaire européen et les groupes d’extrême droite au Parlement européen, ainsi que l’accès de ces derniers à des responsabilités institutionnelles témoignent d’une transformation durable du paysage politique européen.
Dans le même temps, ces forces s’inscrivent dans une vaste internationale réactionnaire dont Donald Trump constitue aujourd’hui le principal pôle. Autour de lui se construit un réseau transatlantique reliant gouvernements, partis, fondations et grandes fortunes, qui échangent analyses stratégies et financements. Jusqu’à faire éclater la contradiction entre la posture souverainiste de l’extrême droite européenne et sa vassalisation à l’égard des Etats-Unis ?
Notes :
[1] Le site Elucid a publié en primeur cet article avec pour titre « L’extrême droite conquiert l’Europe : du pouvoir national à l’internationale trumpiste ».
[2] Le groupe ECR a obtenu qu’un de ses membres, Raffaele Fitto (Italie) du parti de Meloni (Fratelli d’Italia), soit nommé vice-président exécutif de la Commission européenne (mandat de la Commission « von der Leyen II », entrée en fonction le 1er décembre 2024) pour le portefeuille « Cohésion et Réformes ».
[3] Johan Van Overtveldt (membre du groupe ECR de Meloni au Parlement européen et du parti N-VA en Belgique) a été élu président de la commission « Budget » (BUDG). Veronika Vrecionová (ECR, Tchéquie) a été élue présidente de la commission « Agriculture et Développement rural » (AGRI). Bogdan Rzońca (ECR, Pologne) a été élu président de la commission « Pétitions » (PETI) du Parlement.
[4] Concernant la commission PETI, voir sur le site du parlement européen. La commission PETI peut déclarer une pétition recevable ou irrecevable ; demander des explications à la Commission européenne ou à un État membre ; organiser des auditions publiques ; envoyer des missions d’enquête dans un État membre ; rédiger des rapports ou des résolutions invitant la Commission ou les gouvernements à agir ; assurer le suivi des décisions du Médiateur européen (European Ombudsman).
[5] Entre les élections de juin 2024 et juillet 2026, ECR a gagné 6 membres supplémentaires et comptait 84 Membres du Parlement européen (MEP), voir davantage ici.
[6] Le groupe des Patriotes pour l’Europe de Marine Le Pen et de Viktor Orbán a gagné 1 siège supplémentaire entre les élections de juin 2024 et la mi 2026. Il a 85 membres dans son groupe au PE, voir davantage ici.
[7] Le groupe Europe des Nations Souveraines formé autour de l’AfD d’Allemagne est passé de 25 à 27 membres du Parlement européen (MEP) entre juin 2024 et la mi 2026.
[8] Juliette Raulet-Descombey, « Nouvelles alliances au Parlement européen : entre droite et extrême droite, la digue a cédé », Fondation Jean Jaurès, publié le 10 juin 2026.
[9] Ce vote ne valide pas encore l’adoption définitive du nouveau règlement. Il s’agissait du feu vert nécessaire pour que le Parlement européen commence les négociations en « trilogue » avec le Conseil de l’UE (les représentants des gouvernements des États membres) et la Commission pour sceller la version finale du règlement.
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