« L’Islam politique au service de l’impérialisme » ? La Turquie au sein de l’OTAN
Le Vent Se Lève12 min de lecture
La Turquie, qui a accueilli le sommet de l’OTAN début juillet, dispose de la deuxième armée de l’Alliance. Son rôle stratégique dans un ordre mondial dominé par les États-Unis l’emporte depuis longtemps sur les inquiétudes liées à son manque de normes démocratiques. Mais il y a plus : en Turquie, impératifs de sécurité extérieure et autoritarisme interne ont eu tendance à se renforcer plutôt qu’à s’opposer. Par Oğul Tuna, traduction par Alexandra Knez.
Le sommet de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), qui s’est tenu début juillet dans la capitale turque, s’est ouvert selon un scénario familier : celui de la répression policière. Sans déclarer officiellement l’état d’urgence, le gouvernorat d’Ankara a interdit pratiquement toutes les formes de manifestation et d’expression politique du 28 juin au 10 juillet. Fermetures de routes et de parcs, évacuation des résidences universitaires, mesures de sécurité exceptionnelles et obstacles à l’accréditation des journalistes ont transformé la capitale en une zone sécurisée.
Les responsables n’ont cessé d’insister sur les risques sécuritaires liés au sommet. Mais l’ampleur de la répression a révélé un phénomène plus profond : des centaines de personnes ont été interpellées lors d’opérations menées en amont du sommet, parmi lesquelles des universitaires, des journalistes, des avocats, des syndicalistes et diverses personnalités de la société civile – bien loin de représenter une menace physique quelconque.
Ces éléments ne mettent pas seulement en évidence l’érosion de l’État de droit en Turquie : ils rappellent aussi l’importance persistante d’Ankara au sein de l’Alliance. Alors que les dirigeants de l’OTAN répètent que l’organisation repose sur des valeurs communes de démocratie et d’État de droit, la répression en Turquie n’a que rarement questionné la position de ce pays au sein de la coalition. La raison en est évidente. La Turquie dispose de la deuxième plus grande armée de l’OTAN, contrôle l’accès entre la mer Noire et la Méditerranée, partage des frontières avec le Moyen-Orient et le Caucase, et conserve une influence diplomatique qui s’étend de l’Ukraine à la Syrie. Sa valeur stratégique l’emporte depuis longtemps sur les préoccupations relatives aux droits de l’homme ; et elle ne fait que croître. La Turquie accueille ce sommet de l’OTAN alors que la guerre en Ukraine, la dévastation de Gaza et l’escalade du conflit autour de l’Iran sont en train de redessiner l’ensemble du Moyen-Orient.
« Ce qui sous-tend la dépendance des gouvernements précédents vis-à-vis des États-Unis, leur adhésion à l’OTAN, ce ne sont pas des considérations militaires – mais politiques et économiques » (Behice Boran, chef de file de la gauche dans les années 1970 et 1980)
Le rôle clé de la Turquie au sein de l’OTAN ne doit pas être considéré sous le seul angle de la contradiction, ou d’une source d’embarras. Bien au contraire : impératifs de sécurité extérieure et autoritarisme interne ont plutôt eu tendance à se renforcer.
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Sous la Guerre froide, l’anticommuniste d’État a contribué à consolider un appareil sécuritaire dirigé non seulement contre le bloc soviétique, mais aussi contre la gauche et les syndicats au sein du pays. Ce dispositif pouvait compter sur l’appui des Etats-Unis : aide militaire, bases, coopération en matière de renseignement, formation d’officiers et doctrine de sécurité anticommuniste (qui établissait un lien entre les ennemis intérieurs de la Turquie et la menace soviétique mondiale), etc.
Pour comprendre la place qu’occupe aujourd’hui la Turquie au sein de l’OTAN, il faut ainsi remonter aux origines de cette relation.
Avant-poste anticommuniste de l’OTAN
Le récit dominant de l’adhésion à l’OTAN est présenté sous l’angle de la nécessité stratégique – ou de la vocation « occidentale » du pays. La République aurait choisi, après la Seconde Guerre mondiale, de se ranger avec le « monde libre » face à une menace soviétique, un choix dont l’adhésion à l’OTAN aurait été la pierre angulaire. Ce récit repose bien sur une série de faits vérifiables. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la Turquie se retrouvait isolée sur le plan diplomatique, en proie à des difficultés économiques et vulnérable sur le plan militaire. En 1945, l’Union soviétique résilia le traité d’amitié de 1925 qui liait les deux pays et fit pression sur Ankara concernant l’avenir des détroits turcs ; les dirigeants turcs craignaient également des exigences russes en matière de bases militaires et de révisions territoriales en Anatolie orientale. Ces craintes contribuèrent à pousser Ankara vers Washington.
Pourtant, cette histoire fondatrice n’épuise pas les autres enjeux. Des décennies durant, les « exigences soviétiques » ont occupé, dans la mémoire officielle turque, une place quasi mythique : elles constituaient la preuve que la Turquie n’avait d’autre choix que d’intégrer le système militaire occidental. L’historiographie récente est toutefois venue nuancer ce tableau. Le chercheur Onur İşçi montre ainsi que si les dirigeants turcs se sentaient véritablement menacés en 1945-1946, la décision d’intégrer l’Alliance reposait aussi sur la volonté turque de se faire une place au sein de l’architecture impériale dirigée par les États-Unis. Avec, en toile de fond, la volonté de réprimer la gauche à l’intérieur du pays.
La guerre de Corée a clairement mis en évidence cette logique : la décision turque d’envoyer des troupes a été présentée comme un sacrifice pour le « monde libre », mais elle constituait également une tentative d’adhérer à l’Alliance atlantique. En 1952, la Turquie n’était plus seulement un bénéficiaire de la sécurité occidentale : elle était devenue un État frontalier militarisé. Ses atouts résidaient dans ses effectifs militaires, son anticommunisme, ainsi que sa proximité géographique avec l’Union soviétique, les Balkans, le Caucase et le Moyen-Orient.
La gauche turque contre l’Alliance
En mars 1968, Behice Boran, l’une des figures de proue de la gauche turque, concluait un article intitulé « Pourquoi nous devons quitter l’OTAN » par une affirmation frappante : « ce qui sous-tend la dépendance des gouvernements précédents vis-à-vis des États-Unis, leur adhésion à l’OTAN et l’insistance du gouvernement actuel à y rester, ce ne sont pas des raisons ou des considérations militaires, mais politiques et économiques ». La bourgeoisie nationale turque, affirmait-elle, avait ouvert le pays au capital étranger, aux emprunts extérieurs et à l’influence militaire et politique des États qui les soutenaient. « Les accords bilatéraux et l’OTAN », écrivait Boran, « constituent le volet militaire des relations économiques et financières de la Turquie avec le monde capitaliste. » Pour Boran, l’adhésion à l’OTAN représentait bien plus qu’un simple accord de sécurité ; c’était la forme militaire du capitalisme dépendant de la Turquie.
Les années 1960 en Turquie ont été marquées par l’essor rapide de la gauche. Le coup d’État militaire du 27 mai 1960 – « Révolution du 27 mai » pour les progressistes – a donné naissance à un nouvel ordre constitutionnel qui a ouvert un espace, limité mais réel, aux forces socialistes, au syndicalisme, au militantisme étudiant et au débat public. Le Parti des travailleurs de Turquie, premier parti socialiste à entrer au Parlement, remporta des sièges en 1965 et devint l’expression la plus visible de ce nouveau courant. Boran en prendra la tête dans les années 1970.
Yalçın Küçük affirmait à la veille du coup d’Etat que le capital turc, confronté à l’aggravation des inégalités, aurait besoin non seulement d’une répression militaire, mais aussi d’une discipline religieuse plus stricte
À mesure que la gauche turque gagnait du terrain, une réaction nationaliste, religieuse et anticommuniste s’est parallèlement développée. Menée par certains secteurs de l’État, la presse et les alliés occidentaux de la Turquie, cette réaction a présenté les travailleurs, les étudiants et les intellectuels de gauche comme des agents des Moskof – un ancien terme péjoratif désignant les Russes, réutilisé à des fins de propagande pendant la Guerre froide. Les associations anticommunistes et les réseaux éducatifs conservateurs religieux ont contribué à transformer cette politique en une infrastructure sociale, formant des cadres qui, à partir des années 1970, allaient intégrer les partis, les ministères, les municipalités, les associations professionnelles et, à terme, les postes clés de l’État turc. L’OTAN et les États-Unis étaient présentés comme les seuls remparts contre une menace russe renouvelée, établissant ainsi un lien entre l’anticommunisme contemporain et les souvenirs plus anciens du conflit entre l’Empire ottoman et la Russie.
Pourtant, cette période a également été marquée par la première rupture majeure entre la Turquie et l’Alliance. La question chypriote, qui pèse encore aujourd’hui sur les relations de la Turquie avec l’Occident, a montré tant à l’État turc qu’aux citoyens ordinaires que l’adhésion à l’OTAN ne garantissait pas un soutien automatique en toutes circonstances. La « lettre Johnson » de 1964, envoyée par le nouveau président américain Lyndon B. Johnson, l’a clairement démontré : la Turquie pouvait être freinée par son principal allié, même lorsqu’elle était confrontée à une crise impliquant un autre membre de l’OTAN, la Grèce. Pour la droite turque, cependant, cela ne modifiait pas fondamentalement la donne stratégique : la plus grande menace était toujours perçue comme venant du nord, de l’Union soviétique.
Malgré la vigueur de la propagande anticommuniste, le mémorandum militaire de 1971 ne parvint pas à contenir totalement la gauche, ce qui entraîna un virage autoritaire. La répression fut sévère, mais insuffisante pour anéantir l’opposition. À la fin des années 1970, cependant, la violence politique, la crise économique et la polarisation liée à la Guerre froide avaient créé les conditions d’une intervention plus décisive. Ce qui pouvait apparaître comme de la violence de rue était également une lutte pour l’avenir de l’État, du monde du travail et de la place de la Turquie sur l’échiquier de la Guerre froide. Le 12 septembre 1980, l’armée intervint une nouvelle fois. Pour reprendre les mots souvent cités attribués à Paul Henze, chef de poste de la CIA à Ankara, « nos gars » avaient réussi leur coup.
Islam politique au service de l’impérialisme
Le coup d’État militaire de 1980 n’a pas simplement écrasé la gauche turque. Il a également achevé une longue transformation des fondements idéologiques de l’ordre anticommuniste de la République. Doğan Avcıoğlu et de nombreux militants de la génération de 1968 situaient la rupture décisive non pas en 1980, mais dans les années 1950 – dans la consolidation d’un régime pro-américain et anticommuniste. Leur analyse pouvait parfois idéaliser un projet républicain antérieur, mais elle saisissait l’essentiel : à la fin de la Guerre froide, l’idéologie dominante de l’État turc n’était plus le républicanisme développementaliste de la première partie du XXè siècle, mais une synthèse idéologique de droite alliant tutelle militaire, capitalisme néolibéral, loyauté envers l’OTAN et conservatisme religieux.
Le théoricien marxiste Yalçın Küçük avait saisi cette transformation avec une clarté hors du commun, alors même qu’elle prenait forme. Dans un texte rédigé à la veille du coup d’État de 1980, il affirmait que le capital turc, confronté à l’aggravation des inégalités et à la menace de la gauche, aurait besoin non seulement d’une répression militaire, mais aussi d’une discipline religieuse plus stricte. Selon lui, l’armée pouvait réprimer les partis islamistes en tant que concurrents politiques tout en s’orientant vers une version plus radicale du conservatisme religieux. Tel était le paradoxe de l’ordre établi après 1980 : non pas la victoire de l’islamisme sur l’État, mais plutôt l’utilisation de l’Islam par l’État à des fins anticommunistes.
En ce sens, Küçük a anticipé, dans une perspective spécifiquement turque, les théories ultérieures de Samir Amin sur « l’Islam politique au service de l’impérialisme » : l’Islam politique pouvait se développer non pas en marge des structures de sécurité occidentales, mais au sein même d’un ordre issu de la Guerre froide, qui a renforcé l’armée, lié la Turquie à l’OTAN et rattaché ses classes dirigeantes au capital international. Cela modifie également la manière dont il est possible appréhender l’ascension ultérieure du Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdoğan. De la synthèse islamo-nationaliste des années post-coup d’État au conservatisme néolibéral, la voie vers l’AKP a été préparée au sein du compromis politique mis en place après 1980. Le parti ne représentait pas une rupture nette avec l’ordre établi par l’OTAN en Turquie, même si sa rhétorique entrait parfois en conflit avec celle de l’Occident. Il s’agissait de la forme politique la plus aboutie issue de cet arrangement : favorable au marché, socialement conservatrice et capable de transformer l’ancien État anticommuniste en une nouvelle hégémonie religieuse et conservatrice.
Sous-impérialisme en voie d’autonomisation ?
La Turquie n’occupe plus la même position qu’au début de la Guerre froide. Elle n’est plus simplement l’avant-poste sud-est de l’OTAN face à l’Union soviétique, ni une simple frontière militaire protégeant le Bosphore, la mer Noire et les voies d’accès au Moyen-Orient. Aujourd’hui, Ankara agit comme un acteur influent au sein de l’Alliance : une force difficile à gérer et souvent perturbatrice, mais qui n’en reste pas moins indispensable. Sa valeur réside dans sa capacité à intervenir sur différents théâtres d’opérations – Ukraine, Syrie, Irak, Caucase, Méditerranée orientale, Gaza, Iran – où la puissance occidentale est soit débordée, soit dépendante d’intermédiaires régionaux.
C’est pourquoi les tensions périodiques entre la Turquie et l’OTAN ont rarement débouché sur une véritable rupture. De la crise du S-400 à la Syrie, en passant par l’Ukraine et l’élargissement de l’OTAN, Ankara a maintes fois transformé ses tensions avec l’alliance en levier de négociation. Les différents gouvernements Erdoğan l’ont bien compris. Leur politique étrangère a semblé osciller entre Occident et Sud Global, notamment à travers la moblisaition d’une rhétorique pro-palestinienne ; mais il y a loin d’un exercice d’équilibriste à une démarche anti-impérialiste. Toute la rhétorique anti-occidentale de l’AKP n’a pas induit la moindre rupture avec l’OTAN. Sa nouveauté réside ailleurs : elle a permis de transformer en un régime durable la synthèse, apparue après 1980, entre autoritarisme, capitalisme néolibéral et conservatisme religieux.
Le sommet d’Ankara, placé sous le signe de la sécurité intérieure, a bouclé la boucle. Une réunion présentée comme un rassemblement d’alliés démocratiques a nécessité la répression des libertés civiles dans la ville même où elle se tenait. Loin d’une situation contradictoire, il s’agissait d’un rappel de la continuité qui caractérise l’histoire de la Turquie au sein de l’OTAN : la sécurité extérieure a, à maintes reprises, fourni un discours justifiant la répression intérieure.
L’histoire de l’adhésion de la Turquie à l’OTAN n’est donc pas simplement une histoire de relations internationales. L’OTAN a contribué à façonner l’anticommuniste d’État turc, son virage néolibéral et conservateur après 1980, ainsi que son émergence ultérieure en tant que puissance régionale. La Turquie a rejoint l’OTAN en tant qu’État frontalier anticommuniste ; elle agit désormais comme une puissance capable de négocier au sein de cette même Alliance. Les relations entre la Turquie et l’OTAN n’ont pas toujours constitué une lune de miel. Mais il faut garder à l’esprit que sa place au sein de l’Alliance a longtemps été assurée non pas en dépit de l’autoritarisme, mais bien souvent grâce à lui.
Cet article a originellement été publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Turkey’s Key Role in NATO Is No Contradiction », traduit par Alexandra Knez pour LVSL.
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