Au Vietnam, la scène punk en dialogue avec les autorités communistes : reportage
Le Vent Se Lève10 min de lecture
Contrairement à de nombreux pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est, le Vietnam n’a pas connu les soulèvements de la génération Z, en dépit de son système autoritaire et des inégalités persistantes. À Hanoï, capitale du pays profondément marquée par l’empreinte communiste, la jeunesse des scènes underground apparaît plus patiente et légitimiste que radicale et portée à la révolte. Reportage.
En 2025, le Parti communiste vietnamien célébrait les 80 ans de la Révolution d’août et de la proclamation de l’indépendance du pays. Les rues de Hanoï étaient partout décorées de drapeaux rouges et de portraits de Ho Chi Minh, attestant de la puissance du parti. Mais les 18 et 19 octobre, ce ne sont pas les discours officiels qui ont fait vibrer une partie de la jeunesse, mais bien le rock, le métal et la musique indie. Plusieurs centaines de jeunes Vietnamiens se sont alors réunis lors de la quatrième édition du festival de musique No Headliner, la première de cette ampleur. En coulisses, Hoàng veillait au grain. Organisateur de l’événement, ce jeune entrepreneur de 29 ans s’efforce depuis plusieurs années de faire vivre la scène underground à Hanoï.
Du rock, du métal et du punk en régime communiste
Ce défi n’est pas de tout repos, tant ces musiques peinent à s’imposer. Hoàng rappelle ainsi « [qu’]aucun média mainstream ne s’intéresse à ces genres musicaux, aucune radio, aucune émission de télé, aucune couverture. Seuls les concerts permettent d’y pénétrer. »
Dans l’historiographie des démocraties populaires, l’idée s’est longtemps imposée que le rock et le punk avait contribué à faire chuter les partis au pouvoir en diffusant les valeurs occidentales voire en critiquant les régimes en place. Une idée que l’on retrouve chez le documentariste Leslie Woodhead dans How the Beatles rocket the Kremlin (2013).
Pourtant, d’autres travaux ont nuancé depuis longtemps cette image : non seulement une scène musicale rock et encadrée existait, voire était soutenue par les autorités, mais les critiques et la censure exercées contre ces musiques étaient loin d’être l’apanage des démocraties populaires. Aux États-Unis, le logo « Parental Advisory », que l’on trouve encore parfois sur les pochettes d’album, est l’héritage direct de la lutte d’associations parentales contre des artistes comme Cindy Lauper, Twister Sister, Prince ou Madonna dans les années 1980.
Qu’en est-il de l’État autoritaire du Vietnam, dominé par le parti communiste depuis la Guerre froide et les luttes anticoloniales ? Faut-il supposer que la scène underground, nourrie par le rock, le punk ou le métal, alimente une forme de subversion que les autorités tenteraient d’endiguer ?
Une quête de respectabilité
Pour Trần, chanteur et guitariste du groupe de pop-punk No Đùa et habitué de cette scène underground, l’enjeu premier pour les autorités n’est pas la subversion mais l’ordre public : « Tant que les concerts restent sous les 200 à 300 personnes maximum, la police ne bougera pas le petit doigt. » Pour autant, organiser de tels événements dans la capitale est une gageure : « C’est un sacré bordel d’organiser un tel événement. C’est pour ça que tu ne vois de gros festivals à Hanoï ou au Vietnam. »
Hoàng, habitué de ces démarches, le confirme : « Je dois me rendre au Ministère de la culture, des sports et du tourisme, et faire vérifier toutes les paroles pour obtenir une autorisation, et après je me rends auprès de la police, parce que j’accueille beaucoup de public, et je dois aussi faire valider les documents des groupes que j’invite auprès du Ministère de la sécurité publique. »

Assurément, de tels concerts invitent les corps à bouger : toute la gamme des danses, pogo, mosh pit (deux types de danse consistant à se bousculer et faire de grands gestes), sans compter les inventions personnelles, s’y donne à cœur joie. Autant de pratiques qui peuvent susciter la méfiance des autorités, promptes à interrompre les festivités. Pour autant, Hoàng se réjouit d’avoir pu organiser un immense mosh pit lors du dernier festival No Headliner. Et de se remémorer son soulagement en constatant que le autorités n’intervenaient pas pour arrêter la foule. « Il faut montrer aux autorités qu’on est sérieux et qu’on sait organiser de tels événements en toute sécurité », insiste-t-il.
Entre précarité financière et classe moyenne ouverte
Cette méfiance première des autorités s’inscrit dans un dialogue entre générations, à l’instar de l’histoire du rock en Occident. Pour Trần, la découverte de ces cultures musicales est passée par internet : « J’ai grandi avec Cartoon Network, Disney Channel, Nickelodeon. J’ai grandi avec les débuts d’internet, et ça m’a appris beaucoup. Je sais que je suis un gamin privilégié. La culture pop et toutes les sous-cultures, sans parler anglais, les gens ne peuvent pas y accéder. »
Revers de la médaille, cette culture portée par la jeunesse reste largement désargentée. Quelques acteurs du marché musical s’efforcent pourtant de la faire vivre. Hali, salariée de TuneCore, plateforme musicale internationale, explique ainsi « [qu’on] héberge les artistes. On organise aussi des concours et on finance les gagnants ». Hoàng, quant à lui, a fondé le réseau Vietnam Indie Club pour organiser cette scène et appuyer le festival No Headliner, sans compter une agence de production musicale, Mõ Music House.
Néanmoins, les salles manquent. Hanoï Rock City a représenté pendant quinze ans le centre de cette scène avant de fermer en 2025. Trần le déplore : « C’est à cause du capitalisme, parce que la propriétaire voulait récupérer son terrain pour construire des appartements à la place. » Polygon Musik demeure l’un des rares endroits à proposer encore une scène pour la musique underground.
Pour le chanteur pop-punk, le constat est amer : « La plupart des salles ferment parce que les propriétaires achètent des terrains pour construire des appartements et gagner de l’argent. Ils s’en foutent de l’art et de la musique parce que ça ne rapporte rien. Je pense qu’on a besoin d’autres endroits pour accueillir les concerts, de nouveaux artistes, d’autres gens pour faire de la musique parce que la scène est toute petite actuellement. On a besoin d’autres propriétaires qui sont prêts à prendre le risque d’accueillir de nouveaux groupes. » Une situation d’autant plus problématique qu’elle influence le regard même des autorités : « On a plusieurs salles mais la plupart sont trop petites, ou alors pas assez insonorisées, ce qui fait que la police intervient et interrompt les concerts. »
Pour le chanteur pop-punk, le constat est amer : « La plupart des salles ferment parce que les propriétaires achètent des terrains pour construire des appartements et gagner de l’argent. »
Cette précarité touche toute cette scène musicale. Lorsque l’on demande à Hali, également chanteuse et parolière, si elle ou son mari, musicien, pourraient vivre de leur art, elle rit allègrement. Pour Hoàng, la situation est simple : « Il est impossible de vivre de sa musique sur cette scène aujourd’hui. C’était peut-être possible dans le passé et ça le sera peut-être dans le futur. » En tant qu’organisateur, il reconnaît même perdre de l’argent en permanence et devoir prendre sur ses propres fonds.
Cette précarité explique également l’inscription de cette scène dans la classe moyenne, comme le reconnaît Trần : « Les instruments ne coûtent pas cher au Vietnam mais c’est de la merde. Les musiciens viennent de la classe moyenne, parce qu’il faut de l’argent pour s’acheter un bon instrument et prendre des cours. »
Un mariage difficile avec les expatriés
Les expatriés toujours plus nombreux dans le quartier de Tay Ho, autour du Lac de l’Ouest, pourrait-ils représenter une manne financière ? De nombreux bars et concerts sont organisés le long de ses berges, témoignant de l’importation d’une culture occidentale avec ses ressortissants. Des tentatives ont eu lieu : en vain, au grand regret de Hoàng. « On a essayé d’intégrer des groupes d’expatriés dans des événements vietnamiens, et inversement, mais ça n’a pas marché parce que le public vient surtout voir les groupes qu’il apprécie déjà. »
Néanmoins, Hoàng ne désespère pas de faire reconnaître la scène underground comme une partie intégrante de la culture vietnamienne. Son modèle ? « J’aimerais montrer qu’on représente un atout commercial et culturel, comme en Thaïlande. Qu’on n’est pas des jeunes décérébrés mais qu’on fait partie de la culture. » Et de trouver ainsi un modèle équilibré : « Économiquement, je veux proposer des choses aux expat mais culturellement, je veux construire une scène avec des artistes locaux vietnamiens. » Un pari qui tient aussi à l’anticipation d’un marché musical en croissance et toujours plus ouvert à la diversité des genres musicaux, en lien avec la montée d’une classe moyenne jeune et urbaine.
Ni Occident, ni Chine, une « liberté vietnamienne »
Cette classe moyenne fut longtemps perçue comme le terreau de la libéralisation des régimes communistes et asiatiques, une armée qui renverserait les États autoritaires issus de la Guerre froide. Ce fut le pari perdu des États-Unis à l’égard de la Chine. Le Vietnam ne semble pas échapper au phénomène. Ainsi, dans les démarches réalisées auprès des autorités se trouve la validation des paroles, qui ne doivent contenir « en gros, rien de violent, rien de sexuel, rien de politique », énumère Hoàng. Une censure qui semblerait a priori entrer en opposition frontale avec la liberté souvent attribuée aux scènes rock, punk ou métal.
Une contradiction apparente à laquelle ne souscrivent ni Hoàng, ni Trần. Si la Chine agit comme le repoussoir ultime par sa politique liberticide, la liberté occidentale n’est pas non plus un objectif ni un idéal. Le chanteur pop-punk s’amuse : « On n’est pas l’Amérique. On est grave content de notre gouvernement. Donc oui, on ne parle pas vraiment de politique mais c’est parce qu’on est heureux avec le parti unique. » Et d’insister sur le « pop » de son style pop-punk : « On a gardé l’attitude punk, être soi-même et n’en avoir rien à foutre, faire les choses soi-mêmes, ce genre d’état d’esprit. Mais nous ne haïssons pas le gouvernement. On peut même dire qu’on les aime. »
Si la Chine agit comme le repoussoir ultime par sa politique liberticide, la liberté occidentale n’est pas non plus un objectif ni un idéal.
La liberté occidentale devient alors synonyme de violence tandis que le Vietnam, pays jeune, doit avancer prudemment, continue le chanteur : « Ce n’est pas une liberté complète mais raisonnable. Tout ce qui est raisonnable ouvre la voie à une plus grande liberté, il faut juste prendre son temps. Si tu plantes un arbre, tu dois attendre que les racines poussent avant de pouvoir profiter de l’arbre et de ses fruits. Maintenant, on en est encore à la phase où les racines poussent. On doit d’abord avoir des fondations solides, pour éviter de finir comme les Américains. » Un constat auquel adhère Hoàng, qui escompte une liberté étendue d’ici deux ou trois générations.
En attendant, la censure continue son œuvre. Trần rappelle ainsi qu’à l’occasion du 80ème anniversaire de la Révolution d’août, « le gouvernement s’est lancé dans une chasse aux sorcières, il a contrôlé toutes les chansons pop qui ont fait le buzz. Il a regardé les paroles et il a listé un certain nombre de chansons, en exigeant que les artistes corrigent les paroles ou suppriment la chanson. » Pour le groupe Rap Nhà Làm, accusé d’avoir insulté les bouddhistes en 2021, des excuses publiques avaient été exigées, avec pénitence devant la pagode Chùa Quán Sứ de Hanoï, sans compter une forte amende pour le chanteur Chí.
Pour cette scène underground, le dialogue avec les autorités reste donc fragile : toujours sous le couperet d’une potentielle censure, la voie vers une plus grande liberté demeure minée. Un terrain dans lequel cette jeunesse tente de tracer un chemin. Et Hoàng d’insister : « Il faut garder en tête que le Vietnam est un pays jeune. Je ne serai pas là si je n’étais pas optimiste. »
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